N'ABUSONS PAS DE LA TEINTE KAKI
7 Noveml)re 191 'i.
Etes-vous surs qu'on laisse jaillir devant nous toute la flamme de la tratrédie nationale? On tâche trop d'éteindre, ou du moins on cherche trop peu à favoriser un enthousiasme qui fait une part de notre force.
Je ne critique pas les communiqués. Ils possèdent une grande cjualité, la première de toutes : ils sont vrais, liigoureusement vrais. (J'est l'honneur de notre pays, cette sincérité que l'univers peut confronter avec le mensonge systématique de l'Allemagne officielle. Mais, pour être exact, faut-il être aride, sec et nu ? Les abréviateurs qui chaque jour nous donnent ces quelques lignes, et qui depuis trois mois ont créé par elles notre certitude de victoire, sont des gens incapables d'aucun écart de l'imagination. Ils n'ont pas de par delà. C'est bien. Mais ne restent-ils pas un peu en deçà?
Il6 LES SAINTS DE LA FRANCE
Ils se conllenncnt trop. Je niincline devant une sévérité si rieoureusemenl observée. Mais leur abrégé ne nous peimet pas de voir tout ce qu'il y a de grandeur aux armées, et d'une manière ou de 1 autre on devrait le compléter.
On manque de justice à force de viser à la haute réserve. On ne fait pas assez valoir cette campagne, ses chefs et ses soldats. Nous en souffrons tous, qu'on le sache ! Nous avons besoin de détails abondants et minutieux, généreusement prodigués, et qui soient vus par des historiens à l'imagination ardente. Est-il impossible de nous satisfaire ;* Quand connaîtrons-nous les héros de tous rangs, de tous grades qui nous sauvent? ^ ous ne pouvez pas les introduire dans le communiqué; vous ne voulez pas qu'on y trouve jamais un trait qui donne la couleur et l'héroïsme des faits. Soit ! Gardez-le tel qu'il est, votre papier d'honnête homme dont je ne me plains pas^ qui nous donne en raccourci chaque jour de la guerre et quasi la pulsation quotidienne des armées ; mais ayez par ailleurs un moyen de répondre à notre A^œu. Toutes les lettres qui nous viennent de l'armée sont brûlantes. De chaque bataillon s échappent les plus admirables histoires. La source est devant nous :
LES SAINTS DE LA FRANCE i\~
il n'est que d'y plonger à plein seau pour en rapporter du sublime.
Le Bulletin des (innées de la Répiil>Hqiie prétend apporter aux soldats les exhortations des non-combattants. De là sa médiocrité inévitable. C'est des combattants que doit nous venir la leçon par l'exemple. Je réclame un florilège des grandes actions de nos régiments, de nos bataillons et de nos soldats, une lecture d'où l'on sorte plein de flamme et d'enthousiasme.
^ous sommes tous d'accord pour distinguer chez nos grands chefs (dont nous saA-ons mal les noms, dont nous ignorons totalement le visage et la biographie), des qualités de modération et d'abnégation, une haute moralité. N<jus saluons, avec la certitude que crée une série de demi-lumières, des hommes qui pensent à leur pays plus qu'à eux-mêmes. Jamais les soldats de la France n'ont eu à leur tête de plus honnêtes gens. Ces chefs, depuis dix ans, au milieu de la discorde et des méfiances et des attaques, faisaient leur métier, préparaient le salut de tous. Ils témoignaient là une supériorité de sentiments qui s accorde avec leur manière de conduire les opérations aujourd'hui, de ne compromettre jamais rien, de suppléer à tous
les manques, de maintenir les affaires pied à pied, pour nous faire voir à quelle famille d'hommes de guerre nous devons les rattacher. Et cette vertu, se nuançant selon les uges, descend du généralissime jusqu'à nos plus jeunes camarades.
L'armée de ,1offre apparaît comme une des plus pures et des plus originales qu'ait eues la France. Je prévois qu elle s'enveloppera aisément d une sorte de légende philosophique à la Drouot, à la Catinat.
Mais, dans cet ensemble et sous cette couleur générale, qui semble écarter, refuser l'élan populaire, il y a des soudainetés, des éclairs, des coups de foudre. Cette grande victoire lente est faite d'une quantité d'actions prodigieuses. Cette égalité, cette constance, cette vertu du généralissime s'appuie sur une immense jeunesse joyeuse, classe 1914, que talonne déjà la classe 1910, et ces enfants évadés de l'école brûlent de montrer ce qu'ils valent .
Allons-nous indéfiniment ne connaître tout cela qu'à la dérobée ? Allons-nous ignorer ce beau volcan qu'est notre armée dans ses tranchées? On cherche, on interroge, on se penche. La France voudrait connaître, aimer et remercier chacun de ses fils. Donnez à notre piété,
monsieur le ministre, et ù notre entliousiasme, un accès plus facile auprès de ceux qui font notre cloire.
Les rapports du maréchal Frencli conduisent les Anglais auprès de leurs soldats. XousmOmes, nous avons eu un excellent exposé de la bataille de la Marne. Un seul, et puis rien. C'est de mille manières que Ton pourrait favoriser ce désir de nos cœurs et de nos esprits, et nourrir l'enthousiasme public dans une suerre si dure et si lonçrue. Tout au contraire, il semble parfois que Ion s'ingénie pour atténuer, refroidir et voiler.
Prenez le Journal officiel du vendredi 3o octobre dernier, n'^ ^9'?» ouvrez-le à la page 28^0 et vous serez péniblement affecté, comme je le fus, en y trouvant une énumération de généraux « décèdes ». C'est ainsi que sont désignés les généraux morts pour la France ! En vérité, n'est-ce pas pousser beaucoup trop loin la réserve, la rigidité, l'impassibilité,— je cherche le terme qui me dispensera d'écrire linsensilîilité du laniiasfe admniistra— tif ? Lorsqu'au 4^'*^ d'infanterie on appelle « La Tour-d'Auvergne », le sous-olllcier qui répond ne dit pas « décédé », il lance la belle phrase qui nous fait frissonner de fierté et qui. d'un mouvement instinctif, fait que les jeunes
recrues serrent entre leurs mains plus fortement leurs armes. !1 s écrie : a Mo?'/ <tu c/iamp (ntoniieur ! »
Si vous ne voulez pas aller jusqu'à une expression contre laquelle cependant nul ne voit d'objection, pourquoi les bureaux du Ministère de la Guerre ont-ils renoncé à employer la formule : « Tué à l'ennemi w, qui était en usage pendant les campagnes de Grimée, d'Italie, du Mexique, d'Afrique et tlurant la guerre de 1870;*
11 iaut que de tels morts soient distingués de ceux qui, moins heureux, nont pas l'honneur de tomber pour la France. Ils ont bien l'aené d'être désignés sur les contrôles d'une
manière qui les signale à leurs successeurs et qui assure la gloire de leurs familles. Accueillez, Millerand, cette réclamation que je vous adresse au nom de la Société amicale des anciens élèves de Saint-Gyr, au nom des . officiers et soldats, au nom de tous les patriotes. N'abusons pas de la teinte kaki.