LA MESSE SUR LES TOMBES DE LA VICTOIRE
I) Novembre iiji'i.
Au matin, je m'en suis retourné de Lunéville à Gerbéviller et. un peu au delà, vers Moyen. Il avait plu toute la nuit, la terre était défoncée ; il faisait froid, et le vent apportait, par intervalles, le bruit sourd du canon. ^>ur les vallonnements du plateau que nous suivions, au-dessus de la Morlagne, plus un arbre, rien que des troncs coupés à un mètre de terre. Ces troncs mutilés attestent encore l'acbarnement d'une bataille de vingt jours. Mais les derniers cadavres viennent d'être enterrés, et je me hâte pour assister à la messe sur les tombes.
Quand j'approchai de Moyen, il y avait a droite de la route, dans les champs, une petite foule. \ ers cette foule, de toutes parts, à travers les terres, des gens silencieux s'acheminaient.
Je quittai la Aoiture et m'en allai à pied vers ce rassemblement. Ln groupe d'officiers vint à ma rencontre ; nous nous serrâmes la main, en même temps qu'ils se nommaient."
Rien de plus. A quoi bon parler? Cet horizon rempli de tertres funèbres exprimait assez nos pensées.
Un paysan s'approcha et me dit ;
— Je suis le maire de \... J'avais cinq maisons. De mes cinq maisons, il ne me reste rien. Et le pardessus que vous me voyez sur le dos, je lai emprunté à une personne de Lu né ville.
— Monsieur le Maire, la France a le devoir de vous habiller, de vous abriter et de vous nourrir.
Il me montra un i^roupe tragique de vieillards, de femmes et d'enfants, venus des villages détruits rejoindre cette réunion de soldats et prier j)our leurs défenseurs. Jallai leur répéter les mêmes paroles. Puis je me plaçai au milieu des officiers et des majors, a coté de la sœur Julie, l'ange des ruines, toute plongée dans son paroissien et des lunettes sur le nez.
Nous étions là sur le principal ossuaire des champs de bataille de la Mortagne où. l'on allait célébrer un service pour les morts semés dans cet horizon à perte de vue, depuis Saint- Dié juscju'au delà de Lunéville.
Qu'on se représente la scène, quelques centaines de soldats, massés autour d'une tombe
LES SAINTS Di: LA FRANCE 00
longue de trente mètres et ornée de drapeaux.
I de pauvres bouquets et de faisceaux d'armes. \ la tète de cette tombe, deux groupes, liin
] de paysans sinistrés, F autre d'olTiciers et de reliiïieuses, encadrant un autel où monte un prêtre. Il s'incline et ses vêtements sacerdotaux laissent voir soji pantalon rouge.
Le prêtre-soldat ! figure étonnante qui réapparaît à de longs intervalles dans lliistoire de France, évêque des chansons de gestes, moine guerrier des croisades, curé de 191/1 : liomme en qui résident deux mystères, et qui dispose dune double puissance pour nous émouvoir. Toutes les têtes se découvrent, toutes les figures se contractent. Et tandis qu'il procède à l'oiTice divin, chacun se livre aux songeries du cœur. Nous revivons les grands âges primitifs et purs de notre race. Le mensonge s'enfuit ; les rites redeviennent capables d'élever, d'emporter les esprits dans le ciel. Au lointain le canon tonne ; nos villages ruinés sonnent leurs cloches malheureuses. Et c|uand, au sommet de rolFice, le prêtre -soldat élève le calice au-dessus du champ de bataille, on entend palpiter les âmes.
\ous étiez là, jeunes fdles de Moyen, vous, les trois sœurs liasse, qui avez écrit, en date
5/i LES SAINTS DE LA FRANCE
du 4 septembre 19 1 'h la lettre sublime au frère et qui d'uue voix pressée lui disiez :
Mon cher Edouard,
J'apprends la nouvelle que f'Iiarles et Lucien sont morts dans la journée du aS août ; ICugène est blessé grièvement. (Juant à Louis et à Jean ils sont morts aussi. Uose est disparue. Maman ])leure ; elle dit que tu sols fort et désire (pie tu ailles les venger. J'espère que tes chefs ne te refuseront pas ça. Jean avait eu la Légion d'honneur : toi, succède-le.
Ils nous ont tout ])ris. Sur onze qui faisaient la guerre, huit sont morts. ^lon cher frère, fais ton devoir ; l'on demande que ça. Dieu t'a donné la vie, il a le droit de te la repi'cndre. C'est maman cfui le dit.
Nous t'embrassons de tout cœvu-, quoique nous voudrions bien te revoir avant. Les Prussiens sont ici. Le lils Jandou est mort. Ils ont tout ])illé. Je reviens de Gerbéviller, qui est détruit, les lâches !
Pars, mon cher frère, fais le sacrifice de la vie ; nous avons l'espoir de te revoir, car quelcjue chose comme un pressentiment nous dit d'espérer. Nous l'embrassons de tout cœur. Adieu et au revoir si Dieu le permet.
Tes sœurs : lîerthe Hasse.
C'est pour nous et pour la Franco. Songe à tes frères et au gi'and-père en 1870.
Vous étiez là, paysanne dHériménil, M. G..., qui lanciez à votre mari les apostrophes brûlantes :
Mon cher Henri, les Allemands ont été trois semaines chez nous à nous faire de la misère. Je vais te dire la vérité, car je ne peux garder cela pour moi ; mais il faut que tu aies du courage comme j'en ai eu
Maintenant ne te fais plus de bile pour la
famille, cai- tu n'as plus que moi à penser. Tu sais que i'ai été courageuse. Le courage fait la force ; c'est pour cela qu'il faut f[ue tu le sois, pour venger tes deux enfants et notre pauvre famille. A ous pouvez prendre tout courage pour les écraser tous, ne plus les laisser entrer chez nous, car moi, s'il était permis, j irai prendre un fusil, tâche d'en tuer une paire. Tu peux faire part de cette lettre à tes camarades, pour que tous les soldats français jouissent nous venger. . , Ne te fais pas de bile pour moi, car je n'ai plus d'enfants... Ce que je te recommande? De leur envoyer des boulets plein la gueule, les écraser tous, car ils ne méritent pas de voir la lumière.
Femmes des cantons envahis, voilà vos accents admirables et terribles quand la race inférieure entreprend de briser les os de noire race, et près de vous, plus parfaite encore, voici la so'ur Julie et ses relicieuses, vos parentes, qui conservèrent des soldats à la France el firent reconnaître par lunivcrs leur vertu. La femme, mieux qu'aucun être, est désignée pour sentir et pour traduire les puissances du sang. C'est à percevoir ses vagues profondes que Ton distingue de quelle ombre surgit le sublime. Je croyais sur ce plateau, durant cette solennité, parmi cette assemblée immobile, au milieu de ces sentiments éternels d'amour, de haine, de désolation, de courage et de religion, toucher la substance éternelle,' 1 âme même de ces territoires... La messe est
finie. Maintenant, c'est mon tour de parler. On me fait monter sur le tertre des morts.
Il faudrait que je fusse leur voix, la voix de ces villages ruinés, de ces espaces épouvantés. Mais quel poète serait digne de touclier les orgues dans cette cathédrale du plein air et de donner à ces espaces leur gémissement ! Je me bornerai à jeter avec les mots les plus rapides et les plus simples, aux quatre vents du champ de bataille, le bulletin de la victoire.
« Xos frères sont morts et remplissent
ces fosses ; nos maisons sont écroulées, brûlées, et nos concitoyens ont été fusillés ou emmenés en captivité. Mais vous n'avez pas souffert pour une cause vaine et ces sacrifices effroyables viennent d'assurer le salut de la France.
)j Le 20 août, la bataille de Sarrebourg avait été pour nous un insuccès. Pendant quatre jours, les Allemands marchèrent sans obstacle. Ils croyaient qu'ils allaient comme cela arriver surBayon, sur Charmes et franchir la Moselle. C'est leur orgueil qui les perdit. Le 2 A. à cinq kilomètres d'ici, au village de Xermamesnil, ils débouchaient, musique en tète, quand ils reçurent une terrible volée de mitraille d'une batterie française placée sur la ferme-abbaye de Belchamp. D'un endroit noble de la vieille
Lorraine, mais bien déchu, on faisait celte magnifique besogne, et voilà Belchamp ravive de gloire : voilà surtout les Allemands qui hurlent de douleur sous la mitraille de mort. Et dans le même temps, sur la même ligne, à Gcrbéviller, ils étaient retenus jusqu'au soir par 01 alpins, sous la conduite de 1 adjudant Chèvre, cjui fut porté à l'ordre du jour de l'armée. Cette double audace, en arrêtant toute la journée le débouché de deux corps d'armée allemands au Sud de la Morlagne, a perm'is à nos troupes de prendre leurs dispositions d'attaque. De là cette fureur des Allemands sur nos villages. S'ils avaient pu franchir la Mortagne et puis forcer la .Moselle et la trouée de Charmes, les opérations de Joffre étaient irrémédiablement compromises, et ses armées coupées. Mais, durant vingt et un jours, dans nos villages malheureux, et désormais glorieux, les deux armées de Castelnau et de Dubail tinrent bon. Et le ii septembre, entre sept et huit heures du soir, tout d'un coup, ils sont partis en apprenant le résultat delà bataillede la Marne, cjuine fut possible que par vos souffrances et votre ténacité... » ...Ainsi je célébr.iis, devant mon auditoire de soldats et de paysans, les effets immédiats de leurs sacrifices. J'aurais pu continuer ;
d'autres fruits mûriront, à travers les siècles sur l'arbre mystique dont ces morts voulurent être les racines. Mais ce qui resterait à entendre ne se communique pas avec des paroles. Il suilît de suivre du regard de l'âme, dans le ciel de Xermamesnil et de ( îerbéviller et parmi les nuages du bois de la Chipotte, des héros qui maintenant ne cesseront plus de ilotter au-dessus de nos têtes en Lorraine.
Déjà leur ombre projetée fait la beauté morale extraordinaire de ces populations au milieu des horreurs de la guerre. L horreur n'est pas supprimée, mais du moins le trouble et le vertige de nos esprits. Heureux les peuples au milieu desquels ces morts ont placé leur demeure ! Heureux le ciel qui A^a les voir à jamais déployer leurs ailes et soulever les vivants !