‹ L'ame humaineChapitre 100 sur 203 · I. Livre 1er · texte numérisé non relu

I. Livre 1er

la difficulté la plus subtile, nous avons à parcourir un terrain pas mal étendu qui ne nous olïre point d’obstacles sérieux; et si je ne puis prétendre à faire un jour complet sur un tel sujet, je puis du moins promettre de l’entourer d’assez de lumière, pour que l’application d’esprit et l’effort, d’attention qu’il exige par endroits ne soient pas sans dédommagement.

Je rechercherai d’abord le mode d’union de l’àme et du corps, et j’exposerai ensuite les principales conséquences qui en découlent.

Vous connaissez la pensée de Platon sur la manière dont l’âme et le corps sont unis. D’après lui. l’âme est. dans le corps, comme Je pilote dans sa barque, le cavalier sur son cheval, le cocher sur son char; elle est au corps ce qu’est l’homme à son habit, et le musicien à sa lyre ; ou encore, pour rappeler la comparaison originale que nous trouvons dans le Premier Alcibiade, ce qu’est le cordonnier à son tranebet; car, « comme le cordonnier se sert de son tranche!, ainsi l’âme se sert, do son corps. » C’est cetle idée de Platon qui semble avoir inspiré à M. de Bonald sa définition de l’homme : « Une intelligence servie par des organes 1 . »

1. Le B. Albert lo Grand avait déjà dit : « Difficultés liujus quæstionis compulit Platonem dicere, quod homo non est compositus ex corpore et anima, sedest anima utens corpore. »

Summa lheologica , pars II, quæstio LXXVII, membrum I.

UNION AVEC LE CORPS

11 faut avouer que cette conception est simple et fort claire; mais, malheureusement, elle ne s’accorde point assez avec la réalité. Dire, en effet, que l’âme est unie au corps comme le pilote à sa barque ou le musicien à sa lyre, ou, d’une façon générale, comme le moteur au mobile, l’instrument à celui qui le manie, c’est parler en poète disant ce qu’il imagine, et non pas en philosophe exprimant ce qui est.

Où s’est-il jamais vu, en effet, que le mobile dépende de son moteur, et l’instrument de celui qui s’en sert, au point d’être engendré par l’action soit du moteur, soitde l’ouvrier, etde cesser d’être quand finit cette action? Ma plume est l’instrument dont je me sers pour écrire ; mais en prenant ma plume et en écrivant, je ne fais pas que ma plume existe; et ma plume ne cesse pas uon plus d’exister quand je cesse d’écrire. C’est que l’instrumenta une existence indépendante de celui qui l’emploie : « Cura non dépendent mobile a motore secundumesse, sed secundum inoveri tantum *. » Or, le corps humain n’a pas une existence indépendante de l’âme. L’âme, en effet, est son principe vital, nous l’avons vu; et, quand elle le quitte, il tombe en décomposition et rentre dans le monde inorganique. Le corps humain n’est donc pas seulement à l’âme un instrument; il existe entre eux deux une union plus intime qu’entre le musicien et la lyre, le cordonnier et son tranchet.

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