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Somme contre les Gentils, livre II, chapitre lvii

Quelle sera donc cette union plus intime? Je dis que ce doit être d’abord une union personnelle . Je m’explique. Il existe une union personnelle entre deux substances, quand ces deux substances sont unies de telle sorte que tout ce qu’elles font l’iine et l’autre, et tout ce qui arrive à l’une et à l’autre, se rapporte à un même sujet ou s’affirme d’un même sujet. Or, rien de plus manifeste que tout ce que font le corps et l’âme dans l’homme, aussi bien que tout ce qui leur arrive à l’un et à l’autre, est rapporté à un même sujet et affirmé d’un même sujet, je veux dire le moi humain. La chose va vous paraître ' évidente tout de suite, pour peu que vous interrogiez votre expérience personnelle. Vous pensez, et à chaque instant vous posez des actes de volonté délibérée. La pensée et le vouloir libre sont des actes de l’âme, sans doute. Ne dites-vous pas, à propos de ces actes : je pense, je veux? Oui, bien sûr. Ce disant, vous affirmez de votre moi deux opérations qui n’appartiennent qu’à l’âme. Mais vous ne faites pas que penser et vouloir; vous prenez des aliments, vous êtes bien portant, vous devenez malade, vous vous tenez debout, vous êtes assis, vous faites une chute — fjuod ahsit : voilà des actions, ou des états, ou des événements qui sont bien du corps. Or, comment en parlez-vous? Ne dites-vous pas : Je me nourris, je suis bien portant, je suis malade, je me tiens debout, je suis assis, je tombe? C’est-à-dire que vous affirmez de

UNION AVEC LE CORPS

votre moi les actes ou événements de votre corps, tout comme vous affirmez de votre moi les actes ou événements de votre âme. Les actes et événements du corps et de J’âme, dans l’homme, se rapportent donc bien à un même sujet, sont donc bien affirmés d un même sujet, le moi. En conséquence , il faut dire que le corps et l’âme, dans l’homme, sont unis dans une unité de personne.

Cela nous suffira-t-il, et ne peut-on supposer qu’il existe entre les deux parties du composé humain une union plus étroite encore que l’union personnelle? — Il est d’abord certain qu’à parler en général, on peut concevoir un mode d’union autre que l’union de personnalité, à savoir l’union substantielle. Deux choses sont dites unies substantiellement, quand elles se joignent et se mêlent si intimement que, de leur union, résulte, non pas seulement l’unité de personne, telle que nous l’expliquions tout à l’heure, mais encore l'unité de nature. Mais en prononçant ce mot de nature j’emploie un terme obscur, et qu'il me faut expliquer. Par nature donc, l’on entend ce fond de réalité par lequel chaque être est constitué, et d’où naît dans chaque être l’ensemble de propriétés et d’opérations qui le caractérisent et le rangent dans son espèce propre. Par où vous voyez que nature dit la même chose qu’essence, avec cette simple différence que nature signifie l’essence, non pas

seulement en tant qu’elle fait ou qu’elle constitue l’être ce qu’il est, mais en tant qu’elle est en lui source de propriétés et d’opérations. D’après cela, pour que deux choses soient unies substantiellement, il faut qu’elles se pénètrent et se mêlent de telle sorte, qu’elles ne forment qu’une seule essence, et constituent un seul et unique principe intrinsèque d’opérations et de propriétés.

Or, c’est précisément de cette manière que l’âme et le corps sont unis dans l’homme. Je le prouve d’abord par ce fait, que l’homme a la vie organique.

Nous avons établi, dans notre précédent chapitre, que l’homme vit de la vie organique, et que l’âme intellectuelle est en lui le principe de cette vie. Mais vous souvenez- vous que, avec Bichat et Claude Bernard, nous avons dû admettre déplus que le principe de vie est non pas extérieur mais immanent à la matière organisée? Le propre des vivants est de porter en eux-mêmes le principe d’une évolution immanente. C’est la formule de Cl. Bernard; et, en l’entendant, je crois entendre saint Thomas. L’immanence de Faction, en elfet, ou la propriété qu’ont les êtres vivants de se perfectionner eux-mêmes, de faire concourir leur activité propre, aussi bien que les êtres qui les entourent, à leur développement et à l'éploiement parfait des possibilités qu’ils renferment, tel est bien le caractère spécial que le saint Docteur assigne partout aux vivants, et ce qui cou-

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stitue à ses yeux leur prééminence sur les êtres inorganiques. Car c’est l’emporter en dignité sur les corps bruts, que d’être à soi-même et à ce qui entoure, centre et terme d’activité; c’est reproduire une forme spéciale de la perfection absolue, c’est posséder avec Dieu un trait particulier de ressemblance.

Mais, si vivre consiste à se perfectionner soimême, à être le terme de sa propre activité, et si, par ailleurs, le corps humain ne vit que par l’àme raisonnable, il est clair que le corps humain ne vit que parce qu'il est uni avec l’âme, de manière à ne constituer qu’une seule nature, qu'un seul principe d’opération, qu’une seule substance.

Saint Thomas démontre la même thèse par un argument plus facile encore à saisir, et qu’il tire de la nature de nos sensations.

< i II est impossible, dit le Docteur angélique, que, les agents différant quant à l’être, leur opération soit une : impossible qu elle soit une, non pas quant au terme où aboutit l’action, mais quant à la manière dont elle sort de l’agent qui la pose. Que plusieurs personnes, en effet, tirent ensemble une barque, l’action est une par rapport au résultat obtenu, qui est un; mais du côté de ceux qui tirent la barque, les actions sont multiples^ parce que divers sont les efforts de ceux qui tirent. Car, comme l’action suit la forme et la puissance, il faut que les êtres qui ont des formes et des puissances diverses aient aussi des actions diverses. Or,

quoique l’àme ait, propre à elle, quelque opération où le corps n’a pas de part, comme de pen-* ser,il y a cependant des opérations qui sont communes à elle et au corps, comme de craindre, de s’irriter, de sentir le froid ou la chaleur, etc. ; car ces choses arrivent selon un certain ébranlement de quelque partie déterminée du corps. Il est donc nécessaire que du corps et de Famé résulte quelque chose d’un (de substantiellement un), et qu’ils ne soient pas divers quant à l’être F»

Ce raisonnement s’appuie sur un fait et sur un principe également évidents. Le fait, c’est que le corps et l’âme, et non pas l’âme seulement, sont le sujet de la perception sensible. Si j’étends la main sur une table, en effet, la sensation tactile affecte bien manifestement une partie déterminée de mon corps, et a cette partie de mon corps pour sujet et pour organe. Le fait est évident â la conscience. Mais ce principe n’est pas moins évident à la raison : qu’une action ne peut être une à son origine, si elle ne procède d’un principe unique, c’est-à-dire d’une nature ou d’une substance une, et au moins indivise si elle n'est pas indivisible. Où il y a deux sources, en effet, il faut, par nécessité, qu’il, y ait deux ruisseaux, ne serait-ce que pendant un instant, l’instant originaire, si je puis m’exprimer ainsi.

Mais l’unité substantielle de l’homme ne se prouve pas seulement par la vie organique et par

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