Q. De Verit., XXVI. De Passionib. Anim ., art
que pour la faire servir au triomphe de la vérité, — grâce particulièrement aux observations et aux démonstrations fort habiles et fort concluantes, en ce point, des Matérialistes.
Moleschott, dans son Kreislauf des Lebens., a, sur ce sujet, des détails fort curieux, dont j’ai déjà parlé adleurs en faisant l’histoire du matérialisme. et sur lesquels je dois revenir un instant pour établir la base de mon argumentation.
La pensée, dit Moleschott, « fait sentir profondément son influence dans les. états matériels du corps... Comme chacun sait, c’est dans les nerfs que se passent les phénomènes qui produisent le plus souvent le raccourcissement des fibres musculaires, et, par conséquent, le mouvement ; en outre, les nerfs sont les organes de la sensation dans le corps. Les impressions que le monde extérieur fait sur nos sens sont conduites par les nerfs à la moelle et au cerveau sous forme de sensations, dans Facceplion la plus large du mot. Ces impressions arrivent à la conscience, dans le cerveau. Les excitations qui frappent les nerfs à la périphérie du corps ne sont perçues que lorsque les nerfs les ont conduites au cerveau.
« Or, une découverte, que nous devons à Du Bois-Reymond, montre qu’il existe dans tous les nerfs un courant électrique. Celte découverte, incontestablement une des plus grandes que notre siècle ait faites dans le domaine de la physiologie, nous permet de constater, entre la pensée et les
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phénomènes matériels qui se passent en nous, (l’étonnants rapports. Du Bois-Reymond, en effet, a poussé sa célèbre découverte jusqu’à montrer que toute activité des nerfs qui se manifeste, soit dans le muscle à titre de mouvement, soit dans le cerveau à titre de sensations (ou de pensée), est accompagnée d’une modification du courant électrique du nerf. D’après des recherches aussi ingénieusement conçues que solidement et heureusement conduites, au moment même où le mouvement, ou la sensation, ou la pensée se produisent, le courant du nerf subit une diminution d’intensité l. »
Voilà déjà un premier fait très curieux : vous pensez, et par le seul fait que vous pensez, il y a tel ou tel point de la couche corticale de votre cerveau, qui est sollicité, et une partie quelconque de votre système nerveux, dont le courant électrique diminue d’intensité. Mais ce fait curieux va être suivi d’un autre qui ne le sera pas moins.
« Le courant électrique, reprend Moleschott, opère partout une transformation chimique du conducteur humide qu’il traverse; le courant électrique est même en état de décomposer l’eau, c’est-à-dire une combinaison où les corps simples, l’hydrogène et l’oxygène, les contrastes les plus tranchés, sont combinés intimement. Il en résulte qu’une modification chimique doit marcher de front, dans les nerfs, avec le courant électrique. A
toute altération dans le courant électrique, doit correspondre une modification matérielle dans les nerfs... Tous les phénomènes de sensation et de mouvement s’accompagnent d’une augmentation ou d’une diminution du courant nerveux, et, par suite aussi, d’une transformation. chimique de la matière nerveuse h »
Voilà le second fait : vous pensez, et, à l'instant, il s’opère toute une série d’opérations et de transformations chimiques dans votre cerveau, dans vos nerfs.
Ajoutons une troisième observation : « A la suite d’un travail intellectuel soutenu, dit encore Moleschott, nous sentons la faim et, pendant ce travail, ainsi que Davy et Von Barensprung le rapportent., la chaleur propre éprouve une élévation. Un ne peut expliquer ces faits que par l’accélération de l’échange des matières. La faim est un signe certain d’un appauvrissement du sang et des tissus, d’une altération de la composition matérielle qui se propage dans les nerfs jusqu’au cerveau, à titre de sensation. Cet appauvrissement ne vient que de l’élimination augmentée, et, en particulier, d’un accroissement de la quantité d’acide carbonique expiré. En conséquence, il faut que la combustion soit augmentée dans le corps. L’élévation de la chaleur propre pendant le travail de la pensée est l’épreuve qui confirme la justesse de notre opinion, quand nous rapportons l’ac- 1. P. 154 .
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croissement des perles du corps à l’activité cérébrale 1 . »
Donc, troisième fait : la pensée détermine des transformations- chimiques non pas seulement dans le cerveau, ou, en général, dans les nerfs, mais dans tout le corps.
Je pourrais rapporter un grand nombre d’observations semblables, je pourrais même, entrant dans un ordre de considérations plus hardies et qui ne seraient pas moins fondées, montrer que, si la pensée influe sur les compositions ou décompositions chimiques dans nos organes, les vicissitudes ou transformations chimiques qui surviennent et sont produites en nous, par des causes autres que l’activité intellectuelle ne sont pas, à leur tour, sans une certaine influence sur la pensée. Mais, comme en ce moment je ne fais pas œuvre de physiologiste mais de philosophe, et que les trois faits que je viens de citer fournissent une base assez solide à l’argumentation que je veux faire, je m’en contente et je raisonne de la sorte:
C’est donc une vérité démontrée scientifiquement, que des phénomènes de l’ordre spirituel le mieux caractérisé, les plus hautes spéculations sur la nature et les attributs de Dieu, par exemple, ue se produisent point sans déterminer, non pas seulement dans la partie sensitive, non pas même seulement dans la partie organique, autrement
i.- P. ISO.
dit végétative de notre être, mais jusque dans les profondeurs de noire structure chimique, les transformations et les vicissitudes les plus étranges h Quand la pensée brille au plus haut sommet de notre Intelligence, la matière, en nous, s’émeut et se modifie jusque dans sa constitution intime, jusque dans ses derniers éléments, puisque le phénomène intellectuel les détermine à entrer dans des combinaisons nouvelles. Ne voyez-vous pas là une confirmation éclatante de cette thèse, que l’âme intelligente n’assiste pas et ne dirige pas seulement le corps, mais entre en composition avec lui, de telle sorte que des deux il résulte un composé substantiel, qui soit une seule nature et un principe radical unique d’opérations? Si l’âme intelligente est une substance, et le corps une autre substance, si notre âme et notre corps, cela fait deux natures, comment expliquer que, l’âme pensant, le corps s’en émeuve , et qu’un acte s’accomplissant dans une intelligence qui de soi serait principe radical complet d’opération retentisse, à travers la sensibilité et toute la vie organique, jusque dans les réalités les plus humbles de notre existence matérielle? Non seulement donc la vie et la sensa-
1. La question de savoir si, dès cette vie, nous pensons quelquefois sans images, n’est point en cause ici; car la pensée pourrait exercer une inüuence sur notre sensibilité, alors même que l’imagination ne fournirait pas d’images distinctes à l’âme, au moment où elle pense. (F. le B. Albert le Grand, de Anima, liv. 111, Iractat. II, cap. vin.)
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tion, mais la pensée elle-même nous fournit une preuve que l’àme et le corps, dans l'homme, sont unis substantiellement , forment une nature, une substance unique1.
Nous sommes de la sorte arrivés à nous convaincre que l’homme est tout ensemble une seule personne et une seule nature, nature ou substance composée, il est vrai, mais qui n’en est pas moins une. L’homme n’est pas deux êtres, mais un scvil être; il n’est ni un corps seulement, ni une âme seulement, mais le résultat des deux : l’homme esf un corps animé, ou une cime incorporée. Soit, mais nous ne sommes pas parvenus au bout de notre tâche, pour avoir montré que l’âme et le corps s unissent en nous de manière à constituer une seule personne et une seule nature; car il reste encore à dire comment deux réalités, si différentes que le sont l’esprit et la matière, peuvent s’unir si intimement, « anima non tantum dynamice sed entitative unitur corpori », et dans quelles relations précises elles se trouvent, l’une par rapport à l’autre.
Vous sentez bien que nous approchons du point difficile dont je vous parlais en commençant. Le moyen, direz-vous après beaucoup d’autres, d’unir une âme et un corps, de la matière et de l’esprit?
— 11 est bien vrai qu’une telle union est merveilleuse, et que nous ne saurions entièrement en
1. Cfr. Qu. 'est. de Veril., XXVI. De Passionibu* Animæ, art. 10.
— Alexandre Bain, L’Esprit et le Corps, chap. n et ni.
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pénétrer le secret. Toutefois, ce n’est pas, si je ne me trompe, ' à concevoir comment l’inétendu, le simple peut se joindre avec l’étendu et le multiple, que se trouve la plus grande difficulté en cette partie de la psychologie; et je ne désespère pas encore, on vous faisant part de certaines observations, de placer ce problème dans ce demi-jour, dans cette demi-lumière, dont la science humaine est obligée cle se contenter, hélas ! trop souvent.
Remarquez d'abord que votre difficulté n'existe én aucune façon, pour un assez grand nombre de philosophes, et pour un nombre bien plus considérable de savants. Leibnitz, Boscowich, Kant, parmi les philosophes, et, parmi les savants, Faradav, Dumas. Berthelot, Tyndal, Joule. Clausius, Growe et beaucoup d’autres, n’eri sont nullement embarrassés. Tous ces auteurs, en effet, sous une forme ou sous une autre, admettent le dynamisme, et enseignent, par conséquent, que toutes les propriétés sensibles de la matière se ramènent rationnellement à des propriétés mathématiques, et que, en dernière et rigoureuse analyse, la matière tout entière se résout, sans résidu, en un assemblage de centres dynamiques; de telle sorte que les corps ne sont, plus autre chose que des composés de forces simples, de forces inétendues.
S’il en est ainsi, s’il est vrai, comme ces auteurs l’affirment, que la matière a pour élément constitutif la force pure, la force simple, indivisible;
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l’union de l’àme et du corps n’est plus que l’union d’une force à d’autres forces, comme l’âme' inétendues, simples, indivisibles, et ne différant d’elle que par le degré de perfection. La difficulté de l’union, que l’on tirait delà dissemblance ou de l’opposition des deux natures à unir, ne subsiste plus.
Les Dynamistes se tirent donc fort aisément d’affaire, à cet endroit difficile de la psychologie. Mais la vérité m’oblige à dire que je n’ai pas le droit de me prévaloir ni de me servir de cette solution si commode des Dynamistes, par ce motif que le dynamisme supprimant l’étendue réelle et la réduisant à ujî simple phénomène, 'jp? Regarde ce système sur la constitution des corps comité essentiellement faux.
Je tiens que les corps sont réellement étendus et divisibles, que l’âme, au contraire, est inétendue et simple, quitte à ètro obligé de résoudre un problème de plus que les philosophes qui pensent autrement.
Du reste, je le répète, le problème n’est pas si complètement insoluble qu’on sel’imagine parfois. Vous allez en juger :
Parmi les principes que saint Thomas invoque pour résoudre les diverses questions qu’il aborde, soit en théologie, soit en philosophie, il en est un auquel il se réfère souvent et dont nous avons déjà parlé ; c’est celui-ci : ce qui de soi est divisible et multiple, ne peut être ramené à
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l’unité et n’y peut être maintenu que par une réalité de soi simple et indivisible. Ce principe, pour peu qu’on en pèse les termes, apparaît de la plus évidente vérité. Si quelque chose d’un, de substantiellement un, se fait avec des éléments multiples , c’est qu’au milieu de ces éléments multiples il s’est introduit un principe d'unité; car ïun no se fait pas avec du plusieurs , et si l’un se faisait rien qu’avec du multiple, nous aurions manifestement un effet sans cause proportionnée. Là donc où de plusieurs êtres il se fait un seul être, il faut admettre un principe d’unité. Mais si de plusieurs êtres il se fait un seul être, il faut un principe d'unité intrinsèque à l’être constitué. Il n’y a, en effet, qu'une manière de faire de plusieurs êtres un seul être : c’est qu’une seule et même réalité, les pénétrant tous dans leur fondsle plus intime, se communique àtous et à chacun, de telle sorte que tous participent de sa nature et existent de son existence. Si, en effet, nous supposons que le principe d’unité ne prend les êtres constituants ou intégrants que par le dehors, ne fait que les disposer et les ordonner d’une certaine façon, tous ces êtres ne deviendront pas substantiellement un, mais ne seront un que d’une unité de groupement ou d’ordre, un comme un tas de sable ou de pavés. Si donc, comme c’est notre hypothèse, de plusieurs réalités il se fait un seul être substantiellement un, cela ne peut avoir lieu sans un principe intrinsèque d’unité. J’ajoute
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que ce principe intrinsèque d’unité ne peut être qu’une réalité simple et inétendue, par conséquent indivisible. Cela suit nécessairement de ce que je viens de dire; car si ce principe intrinsèque d’unité n’était pas inétendu et simple, commentpourrait-il pénétrer les êtres qu’il doit unir? s’il était multiple, comment pourrait-il les unifier ?
Vous comprenez maintenant, je le pense, le sens et la portée de ce principe : ce qui de soi est multiple et divisible n’est ramené à l’unité et n’y est maintenu que par un principe d’unité.
Mais vous devez voir par là même que l'un et le multiple, le simple et le divisible, tout en offrant des concepts divers et même contraires, ne se repoussent pas tellement qu’on pourrait le croire d’abord; puisque, d’après ce que nous venons de dire, nulle substance composée ne peut se concevoir sans un principe intrinsèque, inétendu et simple. Aussi, quand, à la clarté de ce principe, je considère notre nature humaine, l'union de l’âme immatérielle et du corps, loin de me surprendre, me paraît une chose naturelle et absolument nécessaire, pour assurer à notre corps son unité et son individualité substantielle.
Qu’est-ce que le corps humain? C’est un corps vivant. Comme corps, il est multiple, il est divisible. A le former concourent quatorze corps simples, des principes immédiats fort nombreux, enfin tous ces matériaux que nous lui voyons emprunter au dehors, et s’assimiler sous une forme ou sous
une autre, et ces parties infinies dans lesquelles nous le voyons se résoudre après la mort. Mais si notre corps est multiple au point de vue deséléments dont il se forme, comme vivant il est un. L’unité, en effet, ou, comme parlent les physiologistes, l’individualité, est un des caractères propres de la vie et des vivants, et en particulier du corps humain. N’existe-t-il pas entre toutes les parties de notre organisme une correspondance parfaite? Ne travaillent-elles pas, ne s’intéressentelles pas au bien l’une de l’autre? Et toutes ensemble ne concourent-elles pas au développement complet de l’organisme et à la réalisation la plus parfaite de toutes les formes de la vie auxquelles il peut prétendre?
Il y a donc unité et concert admirable, dans toute l’économie et le jeu de la vie organique. Mais cette unité dans l’opération n’est évidemment que le signe d’une unité plus intime, celle de l’être, celle delà substance ou de la nature d’où l’opération procède : tous ces éléments qui composent le corps humain y sont donc ramenés à l’unité d’être. Ramenés par quoi ? Par un agent ou principe extérieur? Non. L’action d’un principe extérieur ne fait pas que des êtres soient unis substantiellement. Donc, par un principe intrinsèque. Mais, de quelle nature? Divisible ou simple? Comment un principe étendu va-t-il pénétrer tous ces éléments du corps humain,, leur communiquant à tous, une et identique, sa nature, et les
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ramener tous, si nombreux et si divers,' à l’unité d’être et d’existence? S’il est multiple de soi, comment va-t-il être principe d’unité à toute cette poussière- d’éléments que l’air qui l’environne ou le courant alimentaire lui fournit1?
Vous le voyez, pour expliquer l’unité substantielle de l’organisme humain, nous avons absolument besoin d’un principe inétendu, simple, indivisible. Loin donc d’être superflue ou embarrassante, quand nous nous plaçons en face du corps, l’âme humaine nous apparaît comme un de ses facteurs indispensables, puisqu’elle est le principe de son unité substantielle.
11 n’est donc pas encore si difficile d’entendre que l’âme humaine, simple et indivisible, s’unisse dans l’homme à une réalité étendue. Ce qui se passe en nous a lieu, en définitive, dans toute substance corporelle. Dès que l’on admet la réalité de l’étendue, l’on ne saurait expliquer un atome de matière sans un double principe : un principe de multiplicité d’où J’atome tient son étendue, un principe d’unité qui fait que l’atome, encore qu’il soit formé de diverses parties distinctes et séparables, au moins par la pensée, est un et non plusieurs. Saint Bonaventuro ne craint pas même d’affirmer que l’union de l'âme au corps se conçoit mieux que l’union d’une âme à une autre âme : 31 agis est - anima unibilis corpori,