‹ L'ame humaineChapitre 106 sur 203 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. J’ai tenu à citer ce passage d’Albert le Grand, pour montrer qu’il ne faut pas dire si courammentquc le disent quelquesuns, que ce grand philosophe admettait la pluralité des formes dans l’homme. Comparez ce passage avec liv. I, De anima , tract. II, ch. xv, et liv. II, tractat. I, ch. xi, et liv. XVI, De animalib. — Le Bienheureux fait une belle application de sa théorie sur l’unité de forme dans l'homme, pour réfuter l’erreur d’Averroès soutenant, comme on sait, qu’il n’existait qu’un seul intellect pour tous les hommes : Palet quod non polest esse anus intellectus, in omnibus hominibus , cum secundum esse dis-

Gomme on le voit, le B. Albert le Grand prouve l’imité de forme substantielle dans l'homme, par le même principe dont il s’est servi pour prouver que, en nous, la vie végétative, la vie sensitive et la vie intellectuelle ne procèdent pas de trois âmes, mais d’une seule : l’âme raisonnable. Il avait dit, à propos de la thèse sur l’unité de l’âme: « Une forme supérieure contient en ellemême et réalise à elle seule tout ce que renferment et tout ce que réalisent séparément les formes inférieures. Donc, à elle seule, l’âme raisonnable donne la raison suffisante de notre vie organique et de notre vie sensitive, tout comme de notre vie intellectuelle. » A propos de la thèse actuelle, il invoque absolument le même principe et conclut semblablement : Donc, l’âme raisonnable, à elle seule, donne la raison suffisante de notre corporéité, tout comme des trois vies qui sont en nous. C’est bien elle seule qui nous donne « esse, vivere , sentir e, intelligere. » Ayant eu l’occasion, dans notre étude su r le Principe vital, d’expliquer et de justifier l’argument, et devant y revenir encore bientôt, nous n’y insisterons pas davantage pour le moment.

tinguatur per vegetativum et sensitivum, cum quibus est una et eadem substantiel (cap. v). Le principe de la vie raisonnable, le principe de la vie végétative et le principe de la vie sensitive ne sont qu’un seul et meme acte substantiel, une seule larme dans l’homme. Or, de l’aveu d’Averroès, il existe autant de principes de vie sensitive et de vie végétative que d’individus humains. Donc il existe aussi autant d’intellects ou d’âmes raisonnables que d’individus. L’argument est sans réplique.

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Mais Albert le Grand insinue une nouvelle preuve, quand il dit, à la fin du passage que nous avons rapporté : « Si l’homme n’était pas constitué par une seule forme substantielle, il serait plusieurs, et non pas un, esset multa etnonunum. » Cette preuve demande à être éclaircie.

Saint Thomas va le faire. L’unité de forme substantielle dans les êtres est une des thèses favorites du grand Docteur, sur laquelle il revient souvent et insiste avec une force qui mérite attention. En plus de cent endroits de scs ouvrages, il en rapporte la formule et les preuves; mais nulle part il ne s’exprime avec plus de clarté et de développement que dans son traité de Spiritualibus creaturis, à l’article 3. Il nous faut rapporter un passage de cette remarquable démonstration. Cette citation ne nous permettra pas, malheureusement, déjuger combien grande et belle est l’exposition, dans ces Quæstiones disputatœ , vrai livre des maîtres, où le génie de saint Thomas, se trouvant plus au large que dans la Somme théologique, qui ne devait être qu’un simple manuel d’écoliers, donne libre essor à son vol, et faisant appel tour à tour à l’histoire, aux sciences, à la philosophie et à la théologie, découvre, comme en se jouant, les plus vastes horizons, monte sans effort jusqu’aux plus hauts sommets de la vérité, et plane majestueusement sur toutes les régions du savoir. Mais alors même qu’on le surprend à ses moments les plus ordinaires, il y a toujours

satisfaction et profit à entendre raisonner le Docteur angélique. Écoutons-le :

« La question est de savoir quel est proprement le sujet de l’àme humaine, ce qu’elle informe directement, ce à quoi elle est immédiatement unie. Là-dessus deux opinions sont en présence. Quelques-uns disent, en effet, que dans le même, individu il y a plusieurs formes subordonnées les unes aux autres. D’après cela, la matière première ne serait pas le sujet immédiat de la forme substantielle la plus élevée; elle ne lui serait soumise que par l’intermédiaire des formes subalternes, la matière actuée par la première forme étant le sujet prochain de la seconde, actuéc par la seconde étant le sujet delà troisième, et ainsi de suite jusqu’à la forme supérieure. Suivant cette manière de voir, le sujet prochain de l’âme raisonnable, dans l’homme, serait donc le corps informé par l’âme sensitive, corpus perfeçtum cinimâ sensitivâ. Mais il existe une autre opinion qui veut que, dans le même individu, il n’y ait qu’une seule forme substantielle ; d’après quoi il faudrait dire que l’individu humain, par la forme substantielle qui est la forme humaine, ou âme raisonnable, est constitué non pas seulement homme, mais animal, mais vivant, mais corps, mais substance, mais être; si bien que forme substantielle d’aucune sorte, en cet individu, ne précéderait lame humaine. »

Saint Thomas, avant de prendre parti pour l’une

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ou pour l’autre des deux opinions qu’il vient de rapporter, recherche quelle a été l’origine de chacune; et citant le mot de Simpliciusqu’il approuve, il montre comment les Platoniciens, partant des idées, quod processerunt ex rationibus i/itellir/ibilibus, et s’imaginant que les choses ont dans la réalité le même mode d’être qu’elles ont dansl’esprit, Aristote au contraire et ses disciples, partant des choses et de l’expérience sensible, ex rebus sensibilibus, les premiers ont été naturellement amenés à soutenir la pluralité des formes, et les seconds à la nier.

Après cet aperçu historique du plus grand intérêt, tant pour l’histoire de la philosophie en général que pour celle de la scolastique en particulier l, saint Thomas poursuit :

« Cette opinion de la pluralité des formes est inconciliable avec les vrais principes de la philosophie. D’abord, parce que, une fois admise, l’individu humain cesserait d’être proprement et véritablement un, nullum individuum substantiœ esset simpliciter unum. Ce n’est pas avec deux actes substantiels, en effet, qu’on peut faire un être véritablement un, mais seulement avec une puissance et un acte, en tant que cela même qui est d’abord en puissance devient ensuite en acte:

1. Comparer ce que dit ici saint Thomas de la doctrine d’Avicebron sur la matière première, dans son fameux livre de la Source de vie, avec la doctrine de saint Bonaventuresur le même, sujet, Sentent., lib. 11, distinct. III, part. 1, art. I, quæst. II.

c est pourquoi un homme blanc ne sera jamais un être rigoureusement et absolument un... Il est donc manifeste que, multiplier les formes substantielles dans le même individu, c’est rompre l’unité de son être, c’est le réduire à n’être pas plus un que ce composé d’homme et de blancheur qui est l’homme blanc, non essel unum simvliciter, sed secundum quid, sicut homo a/bus.

« En second lieu, ce qui est reçu dans un sujet qui est déjà en acte et non plus simplement en puissance, est un pur accident. Il s’ensuit que toute forme venant s’unir à un être possédant un acte quelconque, est une simple forme accidentelle. Or, il est clair qu’une forme substantielle, quelle qu’on la suppose, fait et constitue l’être en acte. Seule donc, laforme qui s’unit la première àla matière est substantielle, et toutes celles qui arrivent après sont accidentelles. Et qu'on ne croie pas échapper à cette conséquence, en disant que la première forme substantielle est en puissance par rapport à la seconde ; car, si être en puissance à une forme suffisait à empêcher que l’union fut accidentelle, il n’y aurait plus d’union accidentelle, toutes les unions seraient substantielles, puisque tout sujet, à quelque accident qu’il soit ordonné, est avec lui dans le rapport de puissance à acte. Il faut même remarquer que cette conséquence atteint plus directement la forme de corporéité. Celle-ci, en effet, d’après ses partisans, ne constitue pas seulement un corps quelconque ;

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elle va jusqu’à déterminer la matière à être un corps organique apte à recevoir l ame qui doit le faire vivre. Mais si la forme inorganique qui constitue le corps brut fait du corps brut un être complet au point que toute nouvelle forme survenante ne puisse être qu’un accident, à plus forte raison la forme de corporéité qui constituerait le corps organique le constituerait-elle si bien en acte que l’âme, venant à se présenter, ne pourrait être reçue qu’à titre d’accident pur et simple.

« En troisième lieu, la doctrine de la pluralité des formes nous amènerait à cette autre conséquence, qui s’impose évidemment après ce qui a été dit, à savoir que toute production de vivant ne serait plus un engendrement d’être, mais la simple modification d’un être prééxistant... » Comme on le voit, jusqu’ici notre Docteur n’a prouvé l’unité de forme dans l’homme que d’une manière indirecte, en faisant ressortir les inconvénients qu’entraîne la doctrine de la pluralité ; il réservait pour la dernière la preuve directe que le B. Albert le Grand nous avait déjà indiquée, et qu’il reprend pour la présenter sous un nouveau jour, en la formulant comme il suit :

« Il doit en être des formes comme des causes efficientes; car toute forme étant le produit d’une cause qui agit dans la matière doit lui ressembler, comme l’effet ressemble à la cause. Or, voici ce que l’on observe dans les causes Ou agents : c’est que plus une cause est élevée et plus elle renferme

d’énergies diverses et de pouvoirs différents, non pas additionnés et distincts, mais fondus dans l’unité de sa vertu, non composite , sed unité. Ainsi voyons nous que le sens général, sensus communis, atteint par une même et unique puissance les objets que nos sens particuliers perçoivent par des puissances diverses etmultiples comme leurs organes. Donc, une forme plus parfaite, qui aura été produite par un agent plus parfait, fera à elle seule tout ce que pourront faire les formes inférieures existant et agissant séparément, et encore davantage. Par exemple, si une simple forme de corps brut donne à la matière d’être, et d’être tel corps brut, une forme de plantelui donnera cela également, et, en outre, la vie; une âme d’animal donnera ce qui précède, et, en plus, la sensibilité; enfin, une âme raisonnable ajoutera au tout l’être raisonnable. Une seule forme suffit donc à tout. Et c’est pourquoi nous disons qu’il n’y a pas d’autre forme substantielle dans l’homme, que l’âme raisonnable, et que, par elle, l’homme n’est pas seulement homme, mais animal, mais vivant, mais corps, mais substance, mais être. Sic ercjo dicimus quod in hoc homme non est alia forma substantialis quam anima, rationalis; et quod per eam homo non solum est homo, sed anima, et vivum, et corpus, et substantia, etens. »

Ces raisons avaient paru à saint Thomas tout à fait décisives, carie saint Docteur parle toujours

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sur cette thèse avec une entière assurance. Pourtant, comme nous l'avons fait entendre, elles ne réussirent pas à convaincre tout le monde, et rencontrèrent même d’illustres contradicteurs, parmi lesquels brille au premier rang Duns Scot, le fameux Docteur subtil.

Duns Scot, en effet, en plusieurs endroits de ses ouvrages, mais particulièrement dans son Commentaire suris quatrième livre des Sentences l, enseigne que l’àme raisonnable ne constitue pas notrecorps comme corps. La corporéité, suivant lui, vient d’une forme ou force particulière qui, en se communiquant à la matière, principe potentiel si indéterminé qu’il n’est par lui-même ni du genre corporel ni du genre spirituel, constitue notre corps en tant que corps, et l’établit comme unsujetapteàrecevoirl’âme raisonnable 2, qui fera rayonner dans l’organisme la vie et la sensibilité. Trois choses forment donc le corps humain, d’après Scot : la matière de soi indéterminée et toute en puissance, la forme de corporéité, l’àme raisonnable.

Malgré cette pluralité de principes constituants, Scot, non moins que tous les autres Scolastiques, affirmait l’unité de substance en l'homme, et voulait à tout prix accommoder son système à cette

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