Ibid
bien qu’il n’y ait en lui qu’une seule subsistance, communiquée par l'âme, et reçue par le principe conjoint , une seule personnalité, un seul moi, auquel se rapportent et s’attribuent tous les états et les événements soit du corps, soit de l’âme; qui se compose et se décompose par le jeu des fonctions organiques, perçoit par les sens, pense par l’intellr gence, poursuit et embrasse le bien parla volonté.
Une telle satisfaction donnée au sentiment intime que nous avons de l’unité de notre nature, n’est-ce pas une confirmation magnifique de la tbèse que nous soutenons ?
Cette thèse d’ailleurs éclaire bien d’autres points mystérieux de notre nature et de notre vie humaines. Quel jour 11e jette-t-elle pas, en particulier, sur ce qu’on appelle les rapports de l’âme et du corps, et les rapports du physique et du moral!
Puisque l’âme prend la matière à un état si rudimentaire, si initial, qu’en se communiquant à elle, elle la fait être actuel et substance corporelle non moins qu'être vivant et sentant, l’ànie, à ce point de vue, est vraiment, selon la forte parole d’Aristote que j’ai citée déjà, quelque chose du corps, ti Gio^a-cos- Quand donc ma volonté, puissance d’ordre intellectuel, meut mon bras, mon âme ne meutpasmon bras, comme un être en meut un autre qui lui est totalement étranger : puisqu’elle entre pour une part dans la constitution du corps.
De même, suivant la profonde remarque du
UNION AVEC LE CORPS
cardinal Zigliara1, quand le corps agit sur l’âme, en réalité, c’est l’âme qui, au moyen du corps qu'elle informe, agit sur elle-même. Et lorsque, par suite d’un état du corps, les facultés supérieures s’émeuvent , il ne parait encore là rien de si surprenant, une fois admise notre thèse; car, dans ce cas, nous avons simplement une impression qui, partant de tel ou tel point de l’organisme, remonte, pour ainsi parler, tout le long de l’être humain, se communiquant de proche en proche jusqu’aux facultés les plus élevées, et revêtant un aspect nouveau à proportion qu’elle traverse des milieux nouveaux.
Quant aux rapports du physique et du moral, notre théorie de l'âme forme substantielle nous les ferait deviner, si la conscience ne nous en instruisait elle-même. Dès lors, en effet, que l’âme est le. principe radical de toute notre activité, de toutes nos puissances; dès lors que l’âme s’unit à la matière première, on nous, pour constituer avec elle un seul être, une seule nature, il est infaillible que ces diverses puissances exerceront les unes sur les autres une influence réciproque; que toutes ensemble seront dans le meilleur état si chacune d’elles est parfaitement réglée ; que si l'une, au contraire, subit une perturbation, les autres en ressentiront le contre-coup, que le branle donné à une éveillera l’activité des autres, que l'action de l’une prenant un développement 1. Sumrna philosophica, t. II, p. 191, 6e édit.
excessif, la vie des autres s’alanguira, au moins momentanément, enfin que toutes les parties dont est formé l’être humain, énergies physiques, énergies organiques, énergies sensitives, énergies intellectuelles, seront entre elles dans une réaction et une dépendance mutuelle, constante et générale. Qu’on prenne les faits incontestables signalés par les trois auteurs qui ont traité avec le plus de développement lesujet des Rapports du physique et du morcd , Cabanis, Maine de Biran, Bérard, et l’on verra si, à la lumière decette grande théorie thomiste, tous ne s’expliquent pas de la façon la plus naturelle et la plus satisfaisante.
Mais qu’on essaye, après avoir mis de la sorte notre thèse en regard et à l’épreuve des faits, de demander une pareille explication aux théories que l’on a tenté d’y opposer; et l’on verra la différence.
Voici Malebranche, par exemple, qui nous dit :
« Il me paraît très certain que la volonté des esprits n’est pas capable de mouvoir le plus petit corps qu’il y ait au monde; car il est évident qu’il n’y a point de liaison nécessaire entre la volonté que nous avons, par exemple, de remuer notre bras, et le mouvement de notre bras... Comment pourrions-nous remuer notre bras ?... 11 n’y a point d’homme qui sache seulement ce qu’il faut faire pour remuer un de ses doigts
« Tl est vrai qu’il rcmuclorsquenous le voulons;
UNION AVEC LE CORUS
et qu’ainsi nous sommes la cause naturelle du mouvement de notre bras... Mais une cause naturelle n’est point une cause réelle et véritable, mais seulement une cause occasionnelle., et qui détermine Fauteur de la nature à agir de telle et telle manière, en telle et telle rencontre1.» Le corps et l’âme n’ont action d’aucune sorte l’un sur l’autre. Suivant l’ingénieuse comparaison de Leibnitz, ce sont deux horloges, dont l'horloger règle les mouvements avec une attention si soutenue et si minutieuse, que toujours toutes les deux marquent la même heure.
Mais, outre que « pour résoudre des problèmes, ce n’est pas assez d’employer la cause générale et de faire venir ce qu’on appelle Deumex machina2» , il n’est pas tolérable de voir ainsi méconnaître tout ensemble le sentiment que nous avons de notre unité, et le sentiment que nous avons de notre causalité qui nous est si bien attestée par l’effort que nous produisons et par la résistance quenous rencontrons, quand nous voulons mouvoir quelque partie de notre corps. Quoi donc? Notre corps serait aussi étranger à notre âme qu’une horloge à une autre horloge; et non seulement il n’y aurait aucune union entre euxdeuxdans l’être, mais il n’y en aurait aucune même pour l’agir, si bien que le corps pourrait être dans un monde, l âme dans un autre, sans que l’homme qui est formé des