‹ L'ame humaineChapitre 122 sur 203 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

l’ame de l’homme est immortelle.

Sommaire. — L’âme humaine est immortelle, non seulement par grâce, mais encore par nature. — La vie des âmes séparées.

Le savant Anglais Robert Hall, en se convertissant au spiritualisme, disait : « J’ai enterré mon matérialisme dans la tombe de mon père. » Ces belles paroles n’ont pas été du goût, des Matérialistes, qui ont reproché à Robert Hall d’avoir écouté son cœur plutôt que sa raison, et d’avoir fait passer le sentiment avant la conviction. C’est, du reste, ce qu’ils reprochent toujours à la these spiritualiste de l’immortalifé de Pâme, d’être un produit du sentimentalisme et du mysticisme, et de ne reposer sur aucun fondement, solide. L'heure est venue d’examiner ce que vaut cette affirmation audacieuse du matérialisme, et devoir ce que la mort fait en nous; si elle y détruit tout, ou si elle y respecte quelque chose; ce qu’elle détruit, ce qu’elle respecte en ceux que nous perdons.

I Cette étude montrera, je l’espère, que notre

croyance à l’immortalité a des fondements plus solides que ne le prétendent nos adversaires; que le cœur ici n’est point en désaccord avec la raison, et que la philosophie, non moins que le sentiment, commande de laisser planer l’espérance sur les tombes.

J’exposerai d’abord les preuves de l’immortalité de l’âme humaine : j’essayerai ensuite de dire ce que peut être la vie de l’âme séparée de son corps.

Avant de décider que l’âme est immortelle, les vieux Scolastiques ont grand soin de nousdire que une chose peut être immortelle, ou par nature, ou par grâce, par faveur, si l'on veut.

Ce que c’est que d’être immortel par grâce, cela se comprend tout seul. C’est ne jamais mourir, c’est vivre toujours, non en vertu des ressources ou de l’énergie de sa propre nature, mais par une faveur gratuite de Dieu, supposé qu’il plaise à Dieu de maintenir dans l’existence un être qui, abandonné à ses seules forces, devrait succomber. Dieu, en effet, pourrait faire vivre un arbre éternellement : or, l’arbre qui vivrait ainsi sans fin serait immortel par faveur, par privilège et non par nature 1 !

L’immortalité par nature, ou de nature, n’est guère plus difficile â entendre que l’immortalité

1. Saint Thomas, Quœst. Disput. De Potentiel, q. V, a. 3, ad 7.

LA VIE APRÈS LA MORT

par grâce, ou immortalité de faveur; cependant il faut y employer une distinction, car il y a deux manières d’être immortel par nature. La première, la plus noble, consiste à être si parfaitement en possession de l’existence, qu’il répugneabsolument, qu’il soit métaphysiquement, impossible qu’on en ait jamais été dépourvu, et qu’on en soit jamais dépouillé. Comme vous le comprenez tout de suite, cette immortalité appartient en propre et exclusivement à l’Etre Nécessaire, dont l’essence est d’exister; c’est l’immortalité de Dieu, qui, en ce sens, est le seul immortel, comme dit saint Paul, « qui soins habet immort al it citent . »

Mais il existe une autre immortalité dénaturé : c’est celle qui convient à un être dont la nature est telle qu’une fois amené à l’existence, il doit exister toujours. Cet être, comme vous voyez, n a pas la nécessité, ni l’immortalité absolue de Dieu; il n’est immortel et nécessaire que d’une nécessité et d'une immortalité d’hypothèse. Cependant, l’on dit avec raison qu’il est immortel de nature, parce que, en elfet, supposé qu’il reçoive 1 existence, sa nature réclame qu'il la garde toujours.

Eli bien! quand nous demandons si l’àme de l’homme est immortelle, nous demandons si elle l’est dans ce dernier sens; c’est-à-dire si elle est immortelle, non pas seulement par grâce, mais

lrc Épitre à Timothée, c. VI, v. 16. Ou peut voir un beau commentaire de cette parole, dans saint Bernard, Sermon LXXXl, spe Cantic.

par nature, et doit exister toujours par le seul fait qu’elle existe.

Il est d’abord certain que l aine n’a rien à redouter de la destruction du corps.

N’avons-nous pas prouvé que l’àme est spirituelle, c’est-à-dire tient d’elle-même, et non du corps, sa subsistance?

Vous vous souvenez, je pense, de cet argument, simple, mais démonstratif :

La nature et la manière d’exister d'un agent quelconque sont proportionnées à son opération et à sa manière d’agir.

Or, l’âme humaine a une opération où le corps ne peutaucunementatteindre, une opération transcendante : la pensée.

Donc, l’âme humaine a une nature qui dépasse le corps, une existence transcendante qui lui appartient en propre, et qu’elle ne tient que d’ellemême. Donc, aussi, son corps venant à lui faire défaut, elle demeure quand même, en vertu de.cette subsistance que le corps ne pouvait lui donner; à peu près comme un associé de commerce reste aux affaires et continue la spéculation, même après que les fonds communs de la société ont été détruits, pour peu qu’il possède des fonds particuliers et n’appartenant qu’à lui b

En quoi, pour le dire en passant, l’excellence de

1. Albert le Grand, de Natura et Origine Animœ, tracta t. II,

Page 1