‹ L'ame humaineChapitre 123 sur 203 · C. VIII · texte numérisé non relu

C. VIII

LA VIE APRÈS LA MORT 327

l’âme de l’homme sur celle des hôtes éclate d’une façon remarquable. Car l’âmo des bêtes meurt avec le corps ; et elle meurt (le la sorte, précisément parce que, à la différence de l’âme humaine, elle n’est pas spirituelle.

C’est là ce qu’expliquait si bien au père Lacordaire un jeune novice de Sainte-Sabine, à Rome.

Il paraît que le bon père avait toujours été embarrassé par cette question de l’âme des hôtes. — Comment en parler correctement? Faut-il dire qu elles sont immortelles, ou dire le contraire? Dire qu’elles sont immortelles, paraît exorbitant : . c’est les égaler à l’âme humaine. Mais aussi, de quel droit les faire mourir?

Le grand orateur exposait un jour ses difficultés, familièrement, pendant une promenade où il avait suivi ses chers étudiants, et finissait par conclure que, peut-être, il faudrait accorder l’immortalité aux bêtes; quand un jeune Italien, déjà fort instruit de la philosophie de saint Thomas : « Mais, Père, c’est impossible, s’écria-t-il, Animœ brutorum actum non habent. L’âme des bêtes n’a pas une seule action qui lui soit propre, qu’elle n’accomplisse de moitié avec le corps; elle n’a -que des sensations, elle ne perçoit et ne poursuit que le concret et le matériel ; elle n’émerge donc pas au-dessus du corps; elle n’est donc pas transcendante; elle n’a donc pas d’existence propre : le corps détruit, il faut bien qu’elle tombe, qu’elle s’éteigne et s’évanouisse. » Ainsi parla le jeune

novice, et le père Lacordaire avouait plus tard que cette parole lui avait été un traitde lumière, et lui renditun service véritable.

L’àme humaine subsiste, son corps même étant détruit. Elle bénéficie alors de son existence indépendante. Maisl àme humaine peut survivre au corps, sans être, pour cela, proprement immortelle, immortelle par nature; car peut-être portet-elle en elle-même un germe de destruction. Voyons donc si sa constitution, si son essence est telle, que, d’elle-même, elle ne puisse mourir.

Mais comment saisir cette essence de l’âme, et comment notre regard pourra-t-il atteindre jusqu’à sa constitution intime? — Ne savons-nous pas que la nature intime des êtres se révèle, se reflète, pour ainsi dire, dans leurs propriétés et dans leurs opérations? Nous n’avons donc qu’à interroger l’action et la tendance de l’âme humaine, pour reconnaître quelques-unes*, au moins, de ses propriétés caractéristiques et essentielles.

Regardez donc, je vous prie, quel est l’objet préféré de sa connaissance, et à quoi la porte le plus impérieusement son désir.

Sans doute, comme le remarque Albert le Grand, ce qu’elle perçoit avant tout, c’est le monde sensible et ses phénomènes ; il faut que les sens lui fournissent d’abord la matière brute indispensable à l’élaboration de ses idées. Mais les notions sensibles, les faits, ne lui servent qu’à prendre son élan : des faits, vite elle remonte aux

-te - . , — ..,«te« ■ te — .

LA VIE APRÈS LA MORT

lois, aux causes, aux principes. « Licet omnis- nostra cognitio a sensibilibus incipiat, tamen... non semper stat et terminatur circa sensibi/ia, s&d extollitur vehementer in immensum ad ardua et remota a sensibilibus1. » Cequi l’attire, c’est l’universel, ce sont les vérités nécessaires, immuables, éternelles. A coup sur, le spectacle de lacréation est merveilleux et transporte ; mais il n’exerce point le même charme ' prestigieux sur l’âme que la contemplation des vérités rationnelles. Rappelez- vous l’enthousiasme dePythagore, quand il sacrifiait sa génisse aux Muses, pour lui avoir découvert quelqu’une des éternelles propriétés d’une figure de géométrie. Rappelez-vous Archimède, méditant sur les rapports immuables des nombres, et ne pouvantplus voir ni lesennemis, ni la mort qui s’approchent. Entendez Platon célébrer la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon. premièrement dans les arts, secondement dans la nature, et enfin dans leur source et dans leur principe, qui est Dieu. Vous savez comment Aristote loue ces heureux moments « où Pâme n’est possédée que de l’intelligence de la vérité », et comme il juge une telle vie seule digne d’être éternelle, seule digne d’être la vie de Dieu; avec quelle assurance, aussi, il affirme que la plus petite lueur qui nous vient du monde des vérités éternelles et divines est incomparablement plus

Page 1