Quæsf. i n. de Anima, art. x.v
Telle est cette quatrième preuve de saint Thomas. Il l’avait empruntée à saint Augustin, qui la rappelle souvent, et la résume parfois en cette formule concise et profonde comme une parole de génie : «L’âme esta elle-même sa vie, et parce que l’âme ne peut se dépouiller d’elle-même, l’âme ne peut mourir. Quia ipsa vita, est animus et seipsum non deserit, non moritur animus. » Pour cesser de vivre, l’âme devrait cesser d’être elle- même1. Il n’y aurait pour elle qu’une manière de finir : l’anéantissement.
Mais l’anéantissement, tel est précisément l’écueil contre lequel, peut-être, va venir se briser notre immortalité.
L’on conçoit, en elFet, qu’un être peut se détruire de deux manières : par division, décomposition, ou par anéantissement. — Voici un obus, l’obus éclate, et les éclats en sont projetés au loin, dans toutes les directions ; l’obus est détruit par la division et la dispersion de ses parties; et le corps du pauvre soldat (pi’ il vient de mettre en pièces est détruit de la même façon. Mais cette destruction n’est pas la pins radicale qu’on puisse supposer. Des objets ainsi divisés et brisés, il reste quelque chose, des fragments. Or, l’on peut concevoir une destruction, où rien ne soit épargné, où absolument rien ne demeure : c’est
1. V. Jean de St-Thomas, raisonnant contre Scot et Suarez, Cursus philosophicus, de Anima rationali, q. IX, art. n.
LA VIE APRÈS LA MORT
l’ anéantissement proprement dit. Qu'une force simple et spirituelle comme notre âme ne puisse être ni divisée, ni décomposée, cela est constant ; mais nous ne serons pas beaucoup plus avancés, si elle peut être anéantie.
Voici d’abord, à ce sujet, une observation rassurante : c’est que nulle force créée ne peut anéantir quoi que ce soit.
Sur ce point, nous pouvons invoquer le témoignage des Matérialistes : car, c’est un de leurs dogmes que, dans ce grand conflit des êtres qui se voit dans le monde, les agrégats seuls sont détruits, et que les éléments et les forces demeurent. Les atomes de la matière, nous disent-ils hautement, demeurent immuables, sous le flot toujours mobile des combinaisons et des transformations où ils se trouvent engagés.
Nous n’avions que faire, du reste, de cette affirmation des Matérialistes. L’expérience nous montre assez clairement, à chaque heure, que les forces agissant avec le plus d’énergie respectent toujours le dernier fond des êtres qu’elles atteignent.
Et même la philosophie nous en dit la raison, non moins clairement : c’est que la distance de l’existence au néant étant la môme que celle du néant à l’existence, pour ramener une créature de d’existence au néant, il faut la même puissance que pour l’amener du néant à l’existence : de même, par conséquent, qu'une puissance infinie
seule peut mettre une réalité là où n’était que le néant ainsi une puissance infinie seule peut faire que le néant succède à la réalité. Nul être fini, nul être créé, ne peut donc anéantir l’ânie ; de même qu’elle non plus ne peut anéantir le dernier atome.
Si elle peut être anéantie, c’est Dieu seul qui peut le faire.
— Mais Dieu, encore une fois, ne peut-il pas la détruire, en l’anéantissant?S’ille peut, quedevient alors notre immortalité?
A ce propos, un des plus illustres apologistes du siècle dernier, Yalsecchi 2, fait une remarque fort juste et qu’il est bon de mentionner : c’est que cette difficulté, les Spiritualistes peuvent bien se la poser, mais les Matérialistes ne sauraient 1 invoquer contre nous, sans se donner un démenti à eux-mêmes, puisqu’ils ne reconnaissent pas l’existence de Dieu.
La difficulté du reste n'en demeure pas moins pour nous. Heureusement elle n’est pas insoluble.
Il est bien vrai que Dieu a la puissance d’anéantir nos âmes. Car Dieu les a créées ; et sa puissance d’anéantir s’étend aussi loin que sa puissance de créer. Mais, rassurez-vous : cette redoutable puissance de Dieu n’anéantira pas nos âmes, parce qu’elle n’est plus libre pour cet effet, étant comme retenue et liée parles autres attributs divins. Ex quons-nous.
\ . V. plus loin, j'. 363.