Ibid., p
« Quelle puissance d’un repas ! — Le lecteur se souvient que La Mettrie fut un grand dîneur, et qu’il n’est pas mort de la diète. — La joie renaît dans un cœur triste ; elle passe dans l’âme des convives qui l’expriment par d’aimables chansons, où le Français excelle b »
11 faut avouer, pourtant, que les suites n’en sont pas toujours si heureuses, témoin ce bailli suisse, nommé M. Steigner de Wittigliofen. « 11 était, à jeun, le plus intègre, et môme Je plus indulgent des juges; mais, malheur au misérable qui se trouvait sur la sellette, lorsqu’il avait fait un grand dîner ! Il était homme à faire pendre l’innocenl avec le coupable 1 2. »
La nourriture influe sur notre âme; mais il en faut dire autant du climat, de l’air. Et l’histoire nous en fournit une preuve frappante. « Le duc de Guise ayant eu la témérité d'aller trouver le roi Henri, à Blois, on vint en apporter la nouvelle au chancelier Chiverni. Le chancelier, en apprenant que leduc était parti , s’écria : voilà un homme perdu. Quand l’événement eut donné raison à sa triste prophétie, on luidemanda ce qui l’avait fait parler de la sorte : « Il y a vingt ans que je connais le roi, dit-il, il est naturellement bon et môme faible; mais j’ai remarqué qu'un rien l'impatiente et le met en fureur, lorsqu'il fai/ froid 3 . »
LES PREUVES DU MATERIALISME
La Mettrie fait encore ressortir les effets si connus de l’hérédité, delà compagnie... C’estàce propos qu’il a écrit cette phrase, qui, ce me semble, vautla peine d’être citée : « La meilleure compagnie pour un homme d’esprit est la sienne, s’il n’en trouve une semblable L »
Enfin, après nous avoir comparé aux animaux, qui ne sont évidemment que des machines, il conclut en ces termes : « L’homme est aux singes, aux animaux les plus spirituels, ce que le pendule planétaire de Huygbens est à une montre de Julien le Roi : s’il a fallu plus d’instruments, plus de rouages, plus de ressorts, pour marquer les planètes que pour marquer les heures ou les répéter, ainsi, il faut plus de pièces pour construire l’homme qui parle que pour construire l’animal qui se tait. Toute la différence entre eux deux est là 2. »
L’homme tout entier n’est donc qu'une machine; l’âme en est le grand ressort, «principe incitant et impétueux, qui a son siège dans le cerveau, à l’origine des nerfs, par lesquels il exerce son empire sur tout le reste du corps 3. »
Je ne voudrais pas môme garantir que l’àme eût toujours été, pour La Mettrie, un ressort proprement dit, une pièce fixe du corps, car voici comment il s’exprime, dans un endroit de X Homme
plante , si je ne me trompe : a Nous pouvons dire du corps que c’est une machine éclairée... C’est une horloge, qui a pour ressort le chyle frais fourni par la nourriture. »
Sur ce point, ccynme sur bien d’autres, La Mettrie ne s’inquiète guère d’être précis ; car comme le dit JV1. le Dr Gazelles G dans la préface de sa traduction de Moleschott, l’auteur de Y Homme machine était, « spirituel, mais superficiel ». 11 écrit, comme il causait sans doute, aux petits soupers do Postdam, où les définitions, pas plus que les argumentations rigoureuses de l’École, n’étaient guère d’usage.
Les mêmes arguments, que nous avons vus ébauchés par LaMettrie, se retrouvent avec moins d’esprit, mais plus de logique, dans le Système de la nature du baron d’Holbach.
Voici comment ce dernier condense, en quelques lignes, toutes les difficultés qu’il a contre le spiritualisme, et, du même coup, énonce toutes les raisons qui, selon lui, établissent le matérialisme.
« Comment concevoir une pareille substance (spirituelle) qui n’est qu’une négation de tout ce que nous connaissons?'
« Comment se faire une idée d’une substance privée d’étendue, et néanmoins agissante sur nos
d. P. xiv.
LES PREUVES DU MATERIALISME
sens, c’est-à-dire sur des organes matériels qui ont de l’étendue?
« Comment unêtre sans étenduepeut-il être mobile et mettre de la matière en mouvement ?
« Comment une substance dépourvue de parties peut-elle répondre successivement à différentes parties de l'espace *? »
Ce sont les mêmes raisons que faisait valoir, à peu près dans le même temps, Priestley, dans son livre intitulé le Matérialisme. Le savant anglais y développe seulement, en plus, une idée fort importante, appelée à jouer un’grand rôle, à savoir : que la matière, loin d’être absolument passive, est au contraire essentiellement douée de propriétés actives, de forces d’attraction et de répulsion.
Cabanis, dans ses douze mémoires sur les Rapports du physique et du moral dans l’homme, expose et défend la thèse sensualiste, sans apporter d'idées nouvelles.
Mais je ne veux pas m’arrêter davantage sur ces productions d'un matérialisme encore incertain de la voie qu'il doit suivre, borné dans ses horizons comme 'dans ses moyens de preuves.
Fidèle à l’habitude que je me suis imposéed’ exposer loyalement les systèmes que je crois devoir combattre, et de ne dissimuler jamais aucun des avantages dont ils peuvent se prévaloir, je veux montrer la nouvelle phase où est entré le maté-