Théodicée
Cette opinion de Leibnitz ne soutient pas l’examen: d’abord parce qu'elle est une vraie fantaisie philosophique, ne s’appuyant sur preuve d’aucune sorte: ensuite, parce qu’elle implique et suppose une véritable erreur. D’après Leibnitz, comme vous venez de l’entendre, les âmes humaines existeraient « en âmes sensitives et animales, destituées de raison » jusqu’au moment de la génération, auquel moment Dieu leur donnerait la raison par « une opération particulière, par une espèce de transcréation ».
Mais cela n’est pas admissible, car, dirai-je, en reprenant l’argument de S. Thomas que je faisais valoir il n’y a qu’un instant, contre Rosmini : Ou bien cette raison que Dieu donne à l’âme sensitive et animale subsiste par ellemème, ou elle ne subsiste pas par elle-même, et n’est qu’une perfection accidentelle de l’âme sensitive préexistante. Si la raison subsiste par elle-même, elle différera essentiellement de l’âme sensitive, qui, elle, n’est pas subsistante comme nous savons, et nous retombons dans l’erreur de ceux qui placent deux âmesdans l’homme. Si la raison n’est qu’une perfection accidentelle : donc entre l’âme pensante et l’âme sensitive, entre i’hommeet labête, il n’existe qu’une différence accidentelle: donc encore, l’âme pensanten’est pas incorruptible, ni plus immortelle que l’ame de la bête.
Ne disons donc point que Dieu a créé les âmes dès l’éternité; ne disons pas davantage qu’il les
crée, dans le temps, avant le moment où elles doivent être unies au corps. La vérité est, en elfet, qu’il les crée au moment même où il les introduit dans la matière qu’elles doivent animer: « creanturcum infunduntur b »Et la preuve en estlacile à faire.
N’est-il pas de la sagesse de Dieu de traiter les êtres selon que leur nature le réclame, et par conséquent de ne pas produire séparément et de ne pas tenir isolées deux choses qui, par essence, veulent être unies, étanl l’une à l’autre leur perfection ou leur complément naturel ? Or, pars on essence, l’àme humaine demande d’être unie à un corps ; cela est si vrai qu’elle possède plusieurs facultés, lesquelles, hors du corps, ne peuvent ni s’éployer ni agir, les facultés de la vie organique et de la vie sensitive, par exemple. Si Dieu donc doit traiter l’àme conformément aux exigences de sa nature, il la créera alors seulement qu'il lui fera animer un corps; et, suivantle mot deS. Thomas, il ne lui fera pas commencer l’existence en la plaçant hors nature : « Non fuit convenions;, ut Deus ab imper fectis \suum opus inchoaret et ab /iis quœ sunt prœter naturam -. »
Voilà ce que dit la raison, et ce que toutpenseur sérieux préférera aux brillantes imaginations de Pythagore, de Platon et de Leibnitz.
1. S. Bonaventure, in lib. II Sentent., dist. XVIII, a. 2, q. 3.