Mathias Duval, le Darwinisme , préface et IXe leçon
pour les matérialistes et qui finira par les détourner de la théorie! — un bon nombre, et pas les moins distingués, soutiennent que le spiritualisme n’a pas à s'inquiéter du transformisme bien compris, et maintenu dans les limites tracées par les faits et une induction rigoureuse; qu’il suppose etréclame autant, sinon plus, que tout autre système, un Dieu-Providence, maintenant l’équilibre et l’ordre de l’univers; et qu’au lieu de concevoir une divinité qui fait le monde par créations successives, il est à la fois plus digne de la raison et de l’Etre suprême de « se représenter un Dieu qui développe toute la nature d’une manière continue; de même que, sous nos yeux, il fait sortir lentement d’une humble graine un arbre magnifique 1 ».
Je n’ai point évidemment l’intention, ici, défaire une étude complète du transformisme, considéré dans toutes ses formes et sous tous ses aspects. Il y faudrait bien plus d’un volume. Je ne parlerai que du transformisme Darwinien, qui est le plus en vogue et passe pour le plus solidement établi. Et encore ne considérerai-je la théorie de Darwin que par le côté où elle touche à notre question des origines de l’âme humaine, et dans les bornes que comporte un traité psychologique comme celui-ci.
Voici donc la pensée de Darwin, dans ses li-
1. V. Gaudry, les Ancêtres de nos animaux, et le C‘* Begouen, la Création évolutive.
gnes fondamentales, ot telle qu’elle ressort de ses deux principaux ouvrages : V Origine des espèces, et la Descendance de V homme.
Au commencement, la vie n’existait que sous une forme, la plus simple, la plus élémentaire qu’on puisse concevoir. C’est tout ce qu’on peut savoir de ce « prototype primitif », « ancêtre commun des animaux et des plantes, premier père de tout ce qui vit 3. »
Cette forme de vie élémentaire se communiquant et passant à plusieurs individus, et ces individus eux-mêmes se multipliant suivant une loi de progression telle que bientôt l’espace et les moyens de subsistance ne pouvaient suffire à tous, il en résulta une lutte pour V existence , où les survivants durent être naturellement ceux qui, favorisés par des particularités constitutionnelles mieux appropriées, triomphèrent de leurs rivaux. Les survivants, continuant à se reproduire, transmirent à leurs descendants, en vertu de la loi d'hérédité, les caractères individuels qui les avaient si bien servis, et qui constituaient une perfection, une supériorité, au moins relative. La lutte pour la vie et la reproduction dans le sens des organismes avantagés se poursuivant toujours, la sélection naturelle qui s’était produite par le fait de la première bataille se renouvelant sans cesse, les particularités constitutionnelles se fixèrent, et
i. Charles Darwin et ses précurseurs français, p. 109.
il y out une première race constituée, qui représentait déjà un degré de perfection au-dessus du « prototype primitif » (loi d’accumulation et loi de divergence). Puis, les siècles continuant de couler, la lutte pour la vie de sévir, les générations de s’accomplir dans le sens du progrès, l’hérédité d’assurer la transmission des perfectionnements acquis; un second degré de vie plus élevé fut atteint, puis un troisième et ainsi de suite, jusqu’à ce que fût produit le plus parfait des végétaux, d’où sortit, toujours par le môme procédé et suivant les mêmes lois, le plus imparfait des animaux; puis, après des millions de siècles et des milliards de générations, toute la série animale, jusqu’aux plus parfaits des vertébrés, enfin jusqu’à l’homme.
Ce n’est pas plus difficile que cela d’expliquer notre généalogie : un vivant primitif aussi rudimentaire que possible, mais pouvant se multiplier en des êtres pouvant à leur tour recevoir d’une circonstance quelconque, comme le milieu, l’usage ou le non-usage des parties, etc., une modification souvent à peine sensible du type primitif : la luttcpour la vie,laloi d’hérédité et d'accumulation ; la sélection naturelle déterminée par l’issue des batailles, laquelle issue est elle-même déterminée par la présence des caractères individuels avantageux, force, armure, beauté, il ne faut rien de plus pour comprendre comment l’homme, intelligent et libre, après des transmutations innom-
brables, a pu sortir d’une simple cellule, d’un globule de sarcode ou de cambium, « isolés, mais organisés, vivants, doués, du pouvoir de se multiplier, soumis par conséquent à la lutte pour l'existence et à la sélection b »
Telle est la théorie Darwinienne, débarrassée de tous les accessoires et décors qui empêchent souvent delà bien entendre, et réduite aux points essentiels. Darwin en développe les preuves dans les six premiers chapitres de son livre de la Descendance de l’homme 2 , et a pris soin de les résumer et de les condenser lui-même dans la page suivante, que nous allons reproduire sans y changer un mot. « La conclusion capitale à laquelle nous arrivons dans cet ouvrage, conclusion que soutiennent actuellement beaucoup de naturalistes compétents, est que l’homme descend d’une forme moins parfaitement organisée que lui. Les bases sur lesquelles repose cette conclusionsont inébranlables, car la similitude étroite quiexiste entre l’homme et les animaux inférieurs pendant le développement embryonnaire, ainsi que dans d’innombrables points de structure et de constitution, points tantôt importants, tantôt insignifiants; les rudiments que l'homme conserve et les réversions anormales auxquelles il est accidentellement sujet, sont des faits qu’on ne peut plus contester. Ces faits, connus depuis