M. Contejean, article cité
un passage entre les oiseaux et les reptiles, entre ceux-ci et les mammifères ou les poissons, mais on connaît une foule de types intermédiaires entre la plupart des ordres, des familles, des genres, et quelquefois des espèces d’un même genre. Et comme de pareilles découvertes se produisent à chaque instant, il semble qu’un moment doive arriver où tous les vides seront remplis, et où il ne manquera plus un seul anneau à la chaîne continue des êtres.
a Malheureusement, ces splendides perspectives ne sont, au fond, que des mirages trompeurs. Y a-t-il d’abord une chaîne des êtres? Nous avons déjà exprimé des doutes à cet égard. Cette chaîne unique des êtres eût-elle une existence incontestable, la difficulté, qu’on a trop souvent perdue de vue, serait de démontrer le passage d’une espèce à une autre et de faire connaître les formes qui les réunissent. Avec un peu d’attention on ne tarde pas à se convaincre que les intermédiaires entre classes, ordres, genres et même espèces n’ont aucune signification, puisqu'ils laissent subsister d’énormes hiatus. Les découvertes incessantes delà paléontologie prouvent seulement que les cadres du monde organique, envisagé dans son ensemble, sont infiniment plus complets que ceux de la nature vivante. Les familles, les genres, les espèces fossiles viennent s’intercaler entre d’autres familles, d’autres genres, d’autres espèces, sans que, pour autant, la distance qui
sépare les types spécifiques ait jamais diminué. Je comparerais volontiers les espèces aux soldats d’une compagnie qui reçoit des recrues : les rangs se serrent, mais les hommes ne s’en distinguent pas moins les uns des autres. C’est donc entre les espèces qu’il importerait de découvrir des moyens termes. Mais on peut affirmer hardiment que ces moyens termes n’existent pas. »
De tout ce que nous venons d’entendre dire à notre savant transformiste, il ressort évidemment que les faits ne s’expliquent pas tellement par la théorie Darwinienne, qu’ils ne puissent s’expliquer autrement. En admettant que l’explication proposée par l’illustre naturaliste anglais soit acceptable, plausible, elle n’est pas, à coup sûr, nécessaire, exclusive. Il faut donc dire, en bonne logique, que la théorie Darwinienne n'est point démontrée. Darwin, en réalité, ne prouve son hypothèse que par des conjectures. 1 C’est ne rien prouver. Possible que les choses se soient passées comme il le dit ; je le veux bien, pour le moment; mais, en fait, se sont-elles passées ainsi "2? Vraisemblable, tant qu’on le voudra, son système n’est jamais que vraisemblable. Et si le mot de Voltaire allait encore s’appliquer au transformisme :
1. M. Duilhé de Saint-Projet, dans son Apologie scientifique de la Foi (3° partie, chapitre XIV), prouve très bien que « non seulement le transformisme vit actuellement d’hypothèse, mais qu’il est condamné à l’hypothèse perpétuelle ».
2. De Quatrefages, Charles Darwin et ses précurseurs français, p. 4SI.
GÉNÉRATION, TRANSFORMISME, CRÉATION 401 « Tout parut vraisemblable , et rien ne fut vrai » ?
Et, en effet, ma conviction est que le transformisme Darwinien, s’il est possible, n’est pas vrai. Sans entrer dans de longs discours, je crois pouvoir l’établir solidement par une seule preuve, tirée justement de la paléontologie, que les Darwinistes opposent si souvent, et avec tant de complaisance, à leurs adversaires.
Remettons-nous bien devant les yeux les données essentielles de la théorie de Darwin, et les conséquences qu'a dû forcément entraîner la sélection naturelle, telle qu’on suppose qu’elle s’est pratiquée, sous l’empire de la lutte pour l’existence. Toutes les espèces qui ont existé sont sorties (L’un très petit nombre de types primitifs, peut-être d’un seul vivant, ou d’un seul couple de vivants. Ce type primitif, transmis par la génération, modifié tantôt par le fait des parents, tantôt par l’influence du milieu, a gravi tous les degrés do la perfection organique avec une extraordinaire lenteur, par une sorte de progrès ascensionnel presque insensible, et après des milliers ou des millions de siècles, des milliards de générations, est arrivé à constituer tous les embranchements, tous les ordres, toutes les familles, tousles genres, toutes les espècès qui ont paru. En conséquence: 1° les premiers animaux, les plus imparfaits, n’ont pu paraître avant que les végétaux les plus parfaits n’aient existé; de même, les animaux de
perfection moyenne, et à plus forte raison les autres plus élevés, ne sauraient avoir pris naissance que longtemps après les animaux des plus bas degrés ;2° les types souches, les êtres à caractères non rigoureusement définis, formes intermédiaires, êtres de passage, intercalés entre les espèces nettement caractérisées, ont dû être bien plus nombreux que ces espèces elles-mêmes, puisqu’ils vont de l’une à l’autre par une série de nuances constitutionnelles si subtiles et si fines qu’on peut à peine les marquer; 3° enfin, la loi de la sélection naturelle, agissant toujours au profit des individus, non pas les plus parfaits en soi, mais les mieux adaptés aux circonstances, étant universelle et fatale , comme universelle et fatale est la loi de multiplication jusqu’à l'excès des vivants, les espèces en aucun temps et en aucun lieu n’ontpu demeurer stables, mais doivent avoir été dans uneespèce d’instabilité incessante, et accuser à tout instant et en tout lieu une sorte de mouvement perpétuel, soit de recul, soit de progrès. Ces quatre points sont des affirmations explicites de Darwin, ou des conséquences rigoureuses de scs principes.
Or, je soutiens que les choses ne se sont point passées comme il vient d’être dit. Mais, qui nous le prouve? — L’histoire. — Existe-t-il donc une histoire de la genèse des espèces? — Oui, cette histoire existe; et il faut y croire, car l’auteur n’en est pas autre que la Nature. La Nature a tenu re-
gistre des événements et des changements qui se sont accomplis dans son sein. La paléontologie lit dans ce registre immense et des millions de fois séculaire. Or, contrairement aux affirmations Darwiniennes, voici ce qu’elle y découvre:
1° Les types dits palêonlologiques ne se trouvent point disposés suivant la perfection graduelle et croissante de leurs organismes, comme le voudrait la théorie Darwinienne. Au contraire, il est devenu évident pour tous les savants, et tous admettent que, dans les formations géologiques les plus anciennes, dèsl’époque primaireou paléozoïque, tous les grands embranchements du règne animal ont été représentés à la fois, simultanément et non pas successivement. « Il est établi par des faits innombrables, dit le savant Agassiz, que l’idée d’une succession graduelle des rayonnés, des mollusques, des articulés et des vertébrés, est pour toujours hors de cause. On a la preuve indubitable que les rayonnés, les mollusques et les articulés se rencontrent partout ensemble dans les terrains les plus anciens , et que les plus précoces d’entre les vertébrés leur sont associés l. »
2° Les formes de passage, qui devraient èLre « innombrables, et, en tout cas, infiniment plus fréquentes que les formes représentant les espèces connues 2, » ne se rencontrent nulle part. Du