‹ L'ame humaineChapitre 174 sur 203 · Dr Durand (do Gros), Ontologie et psychologie , p · texte numérisé non relu

Dr Durand (do Gros), Ontologie et psychologie , p

et l'animal, c’est que l’homme pense et raisonne, et que l’animal ne pense point et ne raisonne point.

Vous me demanderez tout de suite ce que j’entends par penser et raisonner ; je vais vous ledire.

Penser, pour nous autres Scolastiques, c’est connaître l’immatériel au moyen d’une faculté immatérielle. Avec saint Thomas nous opposons la pensée à la sensation, ou perception sensible, caractérisée essentiellement par ce fait qu elle a pour objet un corps, et pour principe subjectif un corps, je veux dire un organe C D’où il suit que, par pensée, nous entendons une perception ou connaissance qui a pour objet une chose immatérielle, et pour principe subjectif une faculté immatérielle.

— Et raisonner, qu’est-ce?

— C’est inférer une vérité d'une autre, au moyen d’un principe général exprimé ou sous-entendu. A cette façon de parler, il n’y arien à dire, puisqu’il ne s’agit encore que d’une définition de nom; et qu'il nous est permis de donner aux termes le sens que nous voulons, à condition d’avertir si nous nous écartons du sens qu’on y attache ordinairement, ce que nous n’avons point à faire dans le cas présent.

Seulement, il faut l’avouer, notre définition de la pensée et du raisonnement ne semble pas dire

1. Operatio animæ quæ indiget corpore, sicut ins'rumento et sicut objeclo. » Saint Thomas, de Anim., li b. I, lect. n.

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grand’chose. C’est là notre malheur, à nous philosophes; les mots, sur nos lèvres, ne résonnent point, ne jettent point de lumière. Nos formules, (pie nous savonspourtantpleines de senset d’idées, sont sans couleur et paraissent sans portée. En apparence, c’est quelque chose, tranchons le mot, d’insignifiant, et à quoi il n’y a point à prendre garde.

L’on m’accusera peut-être de bizarrerie; mais quand je les regarde, je pense toujours à des cartouches de chassepot, avec leur enveloppo banale de tafietas gris.

11 est vrai qu'il en est de nos définitions comme des cartouches. Qu’on écrase cette humble cartouche, et l’on aura de la lumière, du bruit et du feu; ainsi, qu’on explique les définitions de la vraie philosophie, qu’on les développe, et leur richesse de doctrine et la chaîne brillante des conséquences qu elles engendrent éclatent bientôt aux regards.

Avant de vous montrer que l’homme pense et raisonne, et que l’animal ne pense point et ne raisonne point, je voudrais vous développer un peu cette notion de la pensée dans l’être qui raisonne, l’étendre en quelque sorte sous vos yeux, et vous faire voir tout ce qui est ramassé dans ces petites définitions qui tiennent en une ligne.

J’ose vous prier d’accorder toute votre attention à ces développements, — très métaphysiques pour le fond, mais qui ne le seront point trop

dans Ja forme, — parce que, si je ne m’abuse, ils vous feront voir dans un jour nouveau, tout ensemble, la différence irréductible qui sépare riiomme de l’animal et la valeur philosophique de ces formules profondes, mais d’une brièveté pleine de mystère, que vous avez souvent rencontrées en lisant Bossuet, Pascal, Descartes, et que ces chefs illustres de l’école spiritualiste française emploient toujours quand ils veulent marquer d’une façon précise ce qui caractérise l’âme de l’homme et la met tout à fait hors de pair par rapport à celle de l’animal : « La raison humaine est un instrument universel qui s’exerce dans toutes les directions. » (Descartes.) « Dans notre raison, une réflexion appelle une réflexion, à l’infini et sur toutes sortes de sujets. » (Bossuet.) « L’âme humaine fait réflexion sur tout et sur elle-même. » (Pascal.)

Penser, c’est concevoir, c’est entendre l’immatériel. Bemarquez, je vous prie, qu’une chose, un objet peut être immatériel de deux façons, naturellement, ou artificiellement. Je m’explique : l’honneur, le droit, le devoir, l’estime, le dédain, l’orgueil, voilà de l’immatériel : ces objets, de plus, sont immatériels par nature , par eux-mêmes, puisque rien de matériel n’entre dans leur constitution essentielle.

Au contraire, supposez que, par suite de quelque opération intellectuelle, un être matériel de sa nature, comme un cheval ou un chêne, se

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•trouve quelque part, sous forme de notion ou de conception quelconque, avec une manière d’exister tout idéale, absolument indépendante des conditions d’existence propres aux corps qui sont actuellement et réellement dans l’espace. Cet être, à raison de son existence tout idéale, lui aussi est immatériel. Mais il ne l’est point naturellement ; il l’est à la suite d’un travail de l’esprit, d’une sorte de préparation i que la philosophie explique, il l’est artificiellement.

Penser, sera donc concevoir l'immatériel pur, ou même, ajoute saint Thomas, le matériel, pourvu que cela soit d’une façon immatérielle, « Yel ipsum materiale immat erialiter »

■ Vous voyez ce que cela emporte, concevoir une chose matérielle de cotte façon immatérielle, avec cette existence tout idéale dont j’ai parlé.

L’existence actuello et matérielle dans l’espace fait l’être individuel et concret. Un être, par le seul fait qu’il est dans la matière et demeure attaché à tel point de l’espace, qu’il subsiste à tel moment de la durée, qu’il possède tel nombre déterminé de propriétés, de qualités et de relations, est nécessairement unique; c’est une existence qui ne peut se trouver qu’une fois, étant donné cet ensemble de circonstances qui l’accompagne ; elle est donc nécessairement individuelle

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