Paradiso, cant. I
Supposons donc l’être pensant et raisonnantdans les conditions, soitinternes,soit externes, normales et favorables. Les notions, les termes, ne sauraient demeurer isolés, dans un esprit fait pour le raisonnement. Ils s’arrangeront entre eux, ils s’ordonneront de manière à former dos jugemonts : et parce que les termes qui entrent dans ces jugements sont généraux, les jugements eux-mêmes seront généraux, universels. Soit, par exemple, les idées de tout, de partie, de grandeur. Avec ces trois termes, l’esprit obtiendra tout de suite ce jugement général : le tout est plus grand que sa partie. Soit encore les notions de cause, d’effet, de proportion : aussitôt posées, elles amèneront ce second jugement, universel comme Je premier : tout elfet a sa cause proportionnée.
Penser, ce n’est donc plus seulement concevoir l’immatériel, ou posséder des notions universelles, des concepts généraux, c’est concevoir, c’est formuler des principes, des axiomes. Et j’ajoute, car c’est une nouvelle conséquence, non moins nécessaire que celles qui précèdent, c’est posséder la clef du savoir, c'est tenir le secret de la science.
Un principe, vous n’avez pas à l’apprendre, c’est du savoir en puissance, c’est de la connaissance en germe : « Quœclam scientiarum scmina »L La science est dans le principe comme le mouvement est dans le ressort et dans la
d. S. Thomas, de Magislro, art. I.
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vapeur, comme la flamme est dans le caillou, comme cette belle scène du monde est dans le soleil qui nous la révèle. Et quand le principe est tout à fait universel et absolu, c’est un soleil qui peut envoyer des clartés dans toutes les directions, et fait le jour dans toutes les régions du vrai. Ces deux principes, par exemple : « On ne donne que ce que l’on a » — « Tout effet a sa cause proportionnée, » sont vrais partout, sont vrais toujours, et en tout ordre de choses. Eu possession de ces deux principes et autres semblables, l’esprit peut donc non seulement se scruter lui-même, et scruter ce qui est au-dessous de lui, mais s’ouvrir des chemins de lumière vers les réalités d’un monde supérieur.
Ce progrès dans la science il l’ac complira, puisque nous parlons d’un esprit qui ne pense pas seulement, mais encore raisonne, c’est-à-dire procède du connu à l’mconnu, en se servant de ce qu’il sait pour arriver à la connaissance de ce qu’il ne sait pas.
II se considérera lui-même. Etant immatériel il peut se replier sur ‘soi, observer scs actes et ses états. Il les observera; puis, approchant de ces données de l’expérience le grand principe que a tout fait a une cause proportionnée », il se formera une idée de sa nature spirituelle.
De-plus, s'il est uni substantielle ment à un corps — je dis uni substantiellement à un corps, je ne dis pas immergé dans un corps, — il observera-
les phénomènes du corps qu’il anime, comme il a observé ses propres événements, et s’elforcera de découvrir la nature de son corps, comme il s’est efforcé de découvrir sa nature à lui-même.
Par son corps, il est déjà arrivé à la notion abstraite de l’être matériel ; il connaît donc déjà ce que les autres corps ont de commun avec le sien. Ce par quoi ils s’en distinguent, il l’apprendra de l’expérience externe. 11 ne s’arrêtera pas là.
Ayant observé les faits en lui, hors de lui, les ayant généralisés, il les comparera, il les classera, il verra que les uns sont les antécédents nécessaires des autres, et arrivera de la sorte à concevoir les lois qui régissent son activité et celle des autres substances.
Que s’il vit dans lasociété d’autres esprits, comme lui unis à un corps, ayant appris, en s’observant lui-même, par quels signes extérieurs se traduisent naturellement les pensées et les dispositions de son àme, remarquant ces mêmes signes chez les autres et les interprétant, il connaîtra ses semblables à peu près comme il se connaît luimême.
Voilà donc la série de progrès que doit réaliser, en vertu de sa nature, l’être qui pense et qui raisonne .
11 se connaît, il connaît son activité et ses lois.
Il connaît les corps, leur activité et leurs lois.
11 connaît les autres natures intelligentes, leur activité et leurs lois.
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Il regarde même au-dessus de lui, pour voir si son existence finie et bornée n'a pas son explication et son principe dans une existence plus haute. Ya-t-il s’arrêter? Le champ du progrès est-il désormais clos pour lui?
Non. Vivant, je le suppose, dans la compagnie de natures intelligentes comme il est intelligent lui-même, et au milieu de l’univers, il sentirabien vite qu’il lui serait extrêmement utile de pouvoir échanger quelques pensées avec ses semblables, et de pouvoir, en une certaine mesure, régler et gouverner l’action des êtres qui l’entourent.
Voilà le double progrès qu’il aspire dès lors à réaliser, et qu’il réalisera avec les notions générales et les principes dont il est en possession. Aux signes naturels, par lesquels il s’est vu luimême exprimer sa pensée, il joindra des signes de convention ; et en combinant de diverses manières les activités et les lois qu’il a observées dans le monde, il arrivera à y régler, un peu selon ses désirs, la succession des événements.
Vous ai-je fait entrevoir, par celte série de déductions rapides, toute la portée, toute la plénitude de sens que renferment ces deux mots : pensée et raisonnement?
Prenez la pensée la plus humble, choisissez la dernière des natures qui pense et qui raisonne, l’esprit qui émerge le moins au-dessus de la matière, pourvu que vous le supposiez, comme je le fais , dans des conditions favorables au
développement et à l’exercice de sa puissance :
C’est un esprit : il pense et il raisonne.
Donc, il conçoit l’immatériel;
Donc, il conçoit l’abstrait, l’universel;
Donc, il formule des principes généraux;
Donc, des phénomènes qu’il observera en lui et dansles êtres qui l’avoisinent, il inféreraquellc est sa nature et celle des êtres qui l’entourent ;
Donc, nous le verrons rechercher quelle estson origine et son principe ;
Donc, il découvrira les lois qui règlent son activité et celle des autres natures ;
Donc, il inventera des signes pour manifester ses pensées et ses impressions;
Donc, il essayera de modifier, de gouverner à son profit les phénomènes de la nature.
j’allais omettre un point essentiel. Penser, c'est concevoir l’aTstrait, le général. Qui pense ne conçoit donc pas seulement tel bien concret, mais le bien abstrait, général, universel, absolu, parfait. De là, cette conséquence capitale : que nul être pensant, mis en présence de n’importe quel bien particulier fini, ne peut être nécessité à le vouloir et à le poursuivre. Tout bien fini, en effet, parcela seul qu’il est fini, ne réalisant pas tout l’idéal de la bonté, présente, de ce chef, une imperfection qui peut être à la volonté un motif d’aversion et de dégoût, et aura toujours une action trop faible pour vaincre, par lui-même, la résistance que peut lui opposer une faculté dont la nature a pour
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objet adéquat le bien universel et parlait l.
Penser, c’est donc encore être libre, non par rapport au bien ni à la félicité en général, mais par rapport au choix des biens particuliers et des moyens qui peuvent conduire au bien, au bonheur parfait.
Nous savons désormais ce que comportent naturellement la pensée et le raisonnement. Nous savons davantage : nous savons à quel signe, nous savons à quelle marque certaine on reconnaît leur présence.
Il y a pensée et raisonnement là où il paraît des notions abstraites, universelles, là où se constate un progrès qui, faisant passer de la connaissance des faits à la connaissance des lois, et de la connaissance des lois à celle des faits, par une série d’opérations délicates et compliquées, est lent et laborieux comme une conquête ; mais un progrès dont le principe, dont le ressort, si je puis dire, est dans l’arbitre de l’être qui le réalise, et n’a pas, en chaque circonstance, pour cause déterminante immédiate, une impulsion aveugle de nature ou une violence exercée du dehors ; mais un progrès enfin qui, dans l’ordre pratique, se traduit par la recherche en tous sens et l’invention de ce qui peut être utile et agréable, perfectionner le commerce social, améliorer les conditions de l’existence.