‹ L'ame humaineChapitre 177 sur 203 · Somme Ihéologique, la 2æ, q. xm, a. G · texte numérisé non relu

Somme Ihéologique, la 2æ, q. xm, a. G

Au contraire, là où tout s’explique par des notions concrètes, là où l’on sait tout de naissance sans avoir appris, et où l’on ignore invinciblement les lois et les raisons de ce que l’on fait comme de ce qui arrive; là où existe l'immobilité, l’uniformité, et, en dépit des sollicitations les plus vives, des circonstances les plus favorables, le manque total d’invention et de progrès conscient et réfléchi, où rien ne sa:tse sortir de l’ornière, là, la pensée n’est point, là n’est point le raisonnement.

Résumons tout en un mot :

Le Progrès, c’est-à-dire la marche en avant consciente, réfléchie, calculée, voulue librement quant aux détails, d’un être, par tous les chemins de la science, des arts et de la civilisation, est l’effet assuré et la marque infaillible de la pensée et du raisonnement évoluant dans des conditions normales et favorables.

Cela posé, nous pouvons résoudre la question : l'homme et l’animal pensent-ils et raisonnent-ils tous les deux?

Pour l’homme, ce n’est pas une question. Son esprit, comme ses discours, sont remplis de termes généraux et abstraits. Les sciences dont il s’occupe, même les sciences d’observation — et c’est ce que les Positivistes auraient dû remarquer, — roulent sur des abstractions. Qu’est-ce que la botanique organique en général? Une étude des

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plantes où l’on fait abstraction des caractères propres aux diverses espèces. Qu’est-ce que la zoologie organique? L’étude des animaux en (jcnéral, l’étude de Y animalité prise en soi. Qu’est-ce que la biologie? L’étude de la vie, abstraction faite du sujet où elle réside, homme, plante, animal.

Et les principes, est-ce que tous, philosophes et savants de n’importe quelle école, nous ne les invoquons pas à chaque instant? Principe de contradiction, principe de causalité, principe de raison suffisante.

Possédant les notions générales et les principes transcendants, l’homme ne pouvait demeurer stationnaire et uniforme dans son savoir comme dans son agir. Sa nature lui commandait le progrès. 11 a marché.

11 s’est regardé d’abord, il s’est écouté vivre. 11 s’est vu tout rayonnant de pensées étonnantes par leur nombre comme par leur variété, lui faisant un spectacle tour à tour charmant et terrible, humble et grandiose, joyeux et triste ; en même temps, il a senti passer en lui des impressions étranges, impression d’amour et impression de haine, impression de confiance et impression de crainte, le bonheur et la peine, l’indignation et l’espérance. A côté, et au-dessous de ces phénomènes, il en a observé d’autres d’une nature moins élevée, car son corps se meut et vibre, soullre, jouit, se défait et se refait.

Kl l’homme se sentant l’auteur et le sujet, tout ensemble, de ces événements si divers, s’est demandé [ce qu’il est lui-même. Mais, sous ce voile des phénomènes qui l’enveloppe, il ne voit point, il n’aperçoit point le fond de sa nature. Lui faudra-t-il donc se borner à enregistrer des faits?

Restera-t-il à lui-même un mystère ?

Non pas..

11 va prendre un principe, comme on prend un flambeau pour s’éclairer dans un lieu obscur, et, par le raisonnement, il atteindra jusqu’aux profondeurs où ne peut arriver l’observation directe.

Il dira : tout phénomène a une cause et une cause proportionnée . Et, à la lumière de cet axiome, il pénétrera dans sa nature et se verra lui-même, être d’une merveilleuse unité, formé de deux principes, matière et esprit, liés, entrelacés, fondus d’une si admirable manière, qu’il en résulte une seule substance, double à sa base, une et simple dans son couronnement; car, dans l'homme, l’esprit n’est pas noyé dans la matière qu’il pénètre et vivifie; mais il émerge au-dessus du corps, où il est, suivant la belle expression de Dante Alighieri « comme le nageur dans l’eau ».

De la science de sa nature, l’homme est venu à la science du monde. Là aussi, il se passe des phénomènes, plus nombreux encore et non moins surprenants. En les contemplant, l’homme a conçu le désir de connaître la. nature de ces corps qui en sont le théâtre et le principe. Mais voici que

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se dresse encore devant lui la difficulté de tout à l'heure: il ne voit que des phénomènes: comment en découvrir la source? — Il lera comme tout à l'heure, il s’emparera des principes, et, s’en servant comme de projections lumineuses, il éclairera les régions profondes de la réalité corporelle, et il découvrira l’atome que l’observation ne peut atteindre, et, dans l’atome, la matière et la force qui constituent son essence.

A mesure que sa science s’accroît, son désir d’apprendre grandit, et il se pose des questions sans fin. Il se demande, en particulier, d’où il vient et d’où vient le monde. C’est toujours le même principe qui stimule sa curiosité, comme il sert, il faut le dire aussi, à la satisfaire.

« Point d’effet sans cause. » Or, lui, homme, est un effet : le monde est un ensemble d’effets. Quelle est donc la cause de l’homme etdü monde? Et là-dessus, il raisonne et arrive, non sans efforts, à cette conclusion : qu’au-dessus et en dehors de la série des êtres contingents et finis, il existe un être nécessaire et infini, d’où toute existence procède et dépend.

Si un tel être existe, et si l'homme est par rapport à lui dans une telle dépendance, l’homme n’a-t-il pas des devoirs à remplir à son égard? Ne doit-il pas l’adorer à cause de son excellence infinie? le remercier du bienfait de l’existence donnée et conservée, lé prier de lui continuer ses largesses; et ne doit-il pas regarder la volonté

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de Dieu, où et de quelque façon qu elle se manifeste, connue une loi sacrée?

Mais si l’homme sait, il agit. Et comme il progresse dans la science, ainsi il progresse dans l'action.

L’homme est fait pour vivre et vit en société. Ce n’est qu’en société que sa nature peut recevoir on complet développement, et qu’il trouve, avec la sécurité, les moyens de mener une existence heureuse.

Or, la première condition, pour que la société lui procure tous les avantages qu’il en doit retirer, c’est qu’il puisse entrer facilement en communication d’idées, avec ses semblables. L’homme . devait donc sentir le besoin de créer des signes au moyen desquels se pût transmettre la pensée.

Aussi comme il y a travaillé ! Avec quel soin, quelle constance, il perfectionne le langage! Comme il multiplie les mots, varie les expressions et les tournures, afin de pouvoir rendre sa pensée avec toutes ses nuances, les plus délicates et les plus fines !

Non content de s’entretenir avec ses contemporains,ila cherché, et il a trouvé, le moyen de fixer la parole par l’écriture, et d’établir un commerce de pensées entre les hommes séparés les uns des autres par toute une série de siècles. Avec l’écriture, il pouvait déjà communiquer à distance; mais il fallait un temps trop long pour porter les missives : il à inventé le télégraphe.

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Malheureusement le télégraphe, avec ses signes, ne fait pas entendre la parole où vibre l’àmc : il a inventé le téléphone.

Mais le téléphone présente encore l’ inconvénient que la parole n’est entendue qu’au moment où celui qui parle la prononce : il a inventé le phonographe qui fixe la parole sonore, comme l’ écriture fixe le mot, et permettra de garder la parole en portefeuille.

Ces inventions admirables nous disent déjà les conquêtes véritablement surprenantes que l’homme a faites dans le domaine de la nature.

Il commença par en étudier les grandes lois et les grandes forces; avec un courage sublime, il s’élança à la découverte dans toutes les directions, il explora les solitudes et les déserts, il affronta les épouvantables colères de l’océan, il scruta la profondeur des eieux, il descendit dans les gouffres et dans les abîmes, observant et notant toute chose. Quand il se trouva en face d’êtres inaccessibles à son regard, il fit appel aux lumières de sa raison ; il se créa une science merveilleuse pour arriver à connaître, avec une rigoureuse précision, la succession des phénomènes.

Aujourd’hui, il connaît la terre jusqu’à ses dernières limites; il connaît le ciel visible dans le détail de ses mouvements et dans l’ensemble de ses lois. Il calcule la distance des astres; il sait leur poids.

Connaissant les grandes forces du monde et

comment elles opèrent, l’homme a eu l’audace de concevoir, la pensée et l’audace plus grande encore d’entreprendre, de les plier à son service. En conséquence, il s’est mis à les faire fonctionner comme un machiniste fait fonctionner ses ressorts et ses rouages ; et de là sont résultées les merveilles contemporaines des applications de la science : l’électricité, la chaleur, le mouvement, l’air, l’eau, toutes les énergies venant tour à (ourse mettre au service de l’homme, obéir à ses besoins ou charmer son existence.

L’homme, vous le voyez, c’est le progrès dans toutes les directions.

L’homme est donc essentiellement un être de progrès. Il progresse dans l’action. Il ne sait pas de naissance : il apprend, il se forme, il se perfectionne lui-même.

L’homme donc n’a pas seulement conscience de penser et de raisonner : il en fournit la preuve; il en donne la marque certaine, irréfragable. Il progresse d’un progrès conscient, réfléchi et calculé, librement voulu, universel.

Peut-on en dire autant de l’animal?

Prenez le livre le plus récent du naturaliste le mieux informé de noire époque, et lisez les descriptions qu’il donne, de ce qu’on appelle le caractère et les mœurs des animaux qui vivent aujourd’hui sous nos yeux. Est-il un détail de quelque importance, que vous ne retrouviez dans

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Jes descriptions des naturalistes du dernier siècle? Non.

Faites mieux: prenez Bufïon, et, après avoir lu ce que le grand homme a écrit sur les animaux que l’on appelle, dans un langage absolument impropre, les plus « intelligents », ouvrez Pline l'Ancien, et comparez les descriptions de l’écrivain Français avec celles que rédigeait le savant Romain, plus de seize siècles auparavant. Vous serez forcés de convenir, que seize siècles n’ont pas produit un seul changement appréciable dans la manière d’être ou d’agir des bêtes qu’ils ont observées.

Remontez plus loin encore; traduisez quelques pages histoire des Animaux d’Aristote. D’une part, vous croirez lire un écrivain de notre temps, et, d’autre part, vous constaterez que les détails fournis par le philosophe Grec concordent de tout point avec ce que les anciens monuments de l’Égypte nous apprennent sur les animaux do l’époque la plus reculée.

C’est donc un fait certain : les animaux, pendant le long cours des siècles, n ont pas réaliséun seul progrès notable.

Et, je vous prie de le remarquer, quand je dis « les animaux », j’entends « les plus intelligents » pour parler comme l’on parle aujourd’hui, et ceux qui, incontestablement, se sont trouvés dans les conditions les plus avantageuses pour le progrès. J’entends le singe, le chien, l’éléphant, le cheval.

J’entends les plus belles races de chiens, de singes, d’éléphants, de chevaux, vivant sous le climat le plus heureux, sous le ciel le plus pur, et, au choix, suivant que l une ou l’autre condition sera plus ou moins favorable au développement intellectuel, en société ou dans l’isolement, au sein de l’abondance du repos et des plaisirs, ou au milieu des labeurs d’une existence besoigneuse et austère, dans la paix ou dans la guerre.

A quelque époque, enquelque lieu, en quelques circonstances qu’on les prenne, peut-on nous montrer une seule de ces bêtes s’acheminant dans la voie du progrès? Non.

Une circonstance exceptionnellement favorable à ce progrès des animaux, et qui devait nécessairement le produire, s’il était possible, et dans les moyens de la nature, c’était le commerce avec l’homme. L'homme pensant, raisonnant, progressant devant l’animal, ne pouvait manquer d’entraîner l’animal dans le mouvement de sa pensée et de son action.

De fait, l’homme n’a probablement jamais vécu sans l’animal. Le chien, en tout cas, a été son compagnon dès les temps les plus reculés. 11 a donc vu l’homme se créer desoutils pour travailler la pierre, le bois, le fer; passer, par son activité et son industrie, de la pénurie et de la gène à l’abondance et au confortable, puis au luxe ; il a pris place à sa table et à son foyer ;il l’a suivi à

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la chasse, à la guerre, dans les voyages, dans les fêles et assemblées publiques. Il a été le compagnon — et combien de fois n'a-t-il tenu qu’à lui d’être l’ami elle confident! — non pas seulement du berger ou du sauvage, mais de l’artiste dans son atelier, du savant dans son cabinet, du général sur le champ de bataille, du roi jusque en ses conseils h

L’homme ne s’est pas contenté d étaler sous ses yeux les merveilles de son art et do ses inventions: il a voulu l’instruire, et amis tout en œuvre pour y arriver : caresses, friandises, coups, la faim, la soif, des encouragements, des menaces, des discours des signes de toute sorte. Et ces efforts, ces tentatives d’instruction n’ont pas eu pour objet des individus pris au hasard. L’on a choisi, au contraire, les sujets qui paraissaient offrir plus de ressources. Et l’on ne s’est pas occupé seulement d’individus isolés et sans rapports les uns avec les autres, l’on a opéré sur les parents, et l'on a essayé de fixer dans la race, en cultivant les produits d’une série de générations, les qualités précieuses que l’on s’était appliqué à développer dans les individus, par une éducation quelquefois séculaire. Les annales de la vénerie contiennent sur ce chapitre les faits les plus curieux et les plus authentiques 2.

1. Quelles folies ne lit-on pas, à ce sujet, dans les chroniques d ' Brantôme et dans les poésies de Marot et de Ronsart!

2. Brantôme dit que le roi Henri II avait deux bandes de chiens : « celle des chiens gris, venue des rois ses prédécesseurs, et celle

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Eli bien! avec tous ces essais, tant d’habileté et tant de patience, a-t-on fait luire un éclair de raison dans un seul de ces cerveaux de chien? A-t-on vu une seule race arriver à produire, en n’importe quel ordre de choses, des actions telles, qu’elles ne puissent s’expliquer sans que l’on reconnaisse aux individus de cette race des concepts abstraits, des idées générales, universelles, dont ils se soient inspirés pour réaliser d’euxmêmes « ex propria inçuisitione1 », un seul progrès? Si cette race existe, qu’on nous la montre; si elle n’existe plus, qu’on nous dise où elle a existé. Qu’on nous montre, soit dans le présent, soit dans le passé, à Rome ou à Athènes, à Paris ou à Londres, l’œuvre de science la plus rudimentaire, la plus légère ébauche de civilisation, une ombre de théorie artistique, dont puisse se glorifier l’aristocratie canine la plus choisie.

L’homme a agi sur l’animal, les divers milieux ont agi sur l’animal. Il a été modifié, il ne s’est pas modifié lui-même : il a été changé et transformé; il ne s’est pas changé ni transformé luimême. S’il est devenu quelquefois plus parfait, sous certains rapports, il n’a jamais témoigné qu’il eût ni la conscience ni la volonté du perfectionnement qu’il recevait, pas plus que ne le fait

des chiens blancs, qu’il avait mise au monde, plus roides que les gris, mais non si assurez ny de si bonne créance. »

V. La chasse, les chiens et les chevaux au xvic siècle, par M. Hector de la Ferrière. Correspondant, 10 septembre 1883.

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