Somme théologique, V 2% q. XII, a. a
2. Rabier, Leçons de philosophie. Psychologie , 2e édit., p. G68.
grès conscient, réfléchi et calculé, libre, universel.
Nous devons conclure :
Donc, les animaux ne pensent ni ne raisonnent: puisque en bonne logique nous ne devons admettre l’existence d'aucune force ou faculté, qu’aulant que nous y sommes obligés par la présence de phénomènes qui la supposent.
Vous le voyez, ce sont les principes et les faits qui nous amènent à cette conclusion.
En étudiant d’une façon abstraite la nature et les propriétés essentielles de la pensée de l’être qui raisonne, comme nous ferions la nature et les propriétés du cercle ou du triangle, de la fibre musculaire ou de la cellule nerveuse, nous avons vu que le progrès en est, tout ensemble, la conséquence et la marque assurée, de telle sorte que l’être pensant et raisonnant, s'il est sain et intègre, et placé d’ailleurs dans des conditions propices, se perfectionne et avance dans le savoir, dans la manifestation libre et arbitraire de sa pensée et de ses sentiments, dans l’industrie et tout ce qui fait la civilisation, par une loi aussi fatale que celle qui fait tomber la pierre dans l’air et couler l’eau sur les pentes.
D’autre part, il nous est constant que les animaux qui, de l’aveu de tous, comptent parmi les plus « intelligents », le chien par exemple, n’ont pas accompli le moindre* progrès dans la science, dans le langage conventionnel, dans l’industrie. Le moyen de ne pas dire après cela :
L’AME DES BÊTES
Les animaux ne pensent donc, point, et ne raisonnent point.
Cet argument est péremptoire; mais je comprends qu’il ne lève pas toutes vos difficultés sur la matière. Bien sûr, vous vous demandez comment, si l’on refuse le raisonnement aux bêtes, il est possible d'expliquer toutes les merveilles que nous leur voyons faire, et quel genre de connaissance il faut leur accorder ; car enfin il n’est pasadmissible que les bêtes ne connaissent ni ne sentent davantage que la pierre ou le bois.
Je vais essayer de répondre à ces préoccupations de vos esprits. Parlons d’abord des facultés que nous sommes obligés d’accorder aux animaux. Nous soumettrons ensuite la thèse que je soutiens à l’épreuve des faits particuliers.
D’abord il faut reconnaître aux animaux, j’entends les animaux supérieurs, en fait de facultés de perception, les cinq sens 'extérieurs : la vue. l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Cela n’a plus besoin d’être démontré.
Il faut leur reconnaître des sens internes : l 'imagination, tout le monde sait que les chiens rêvent ; la mémoire, rappelez-vous le chien d’Ulysse; la faculté que les anciens nommaient Y estimative *, ou pouvoir de distinguer les objets utiles et les objets nuisibles, qui fait que l’agneau fuit le loup
S. Bonaventure, Compendium lheologicæ verilalis , lit». IL c. xxxvnr .
et que l’oiseau choisi! la paille qu’il faut pour construire son nid; enfin, une sorte de sens général, central, sensorium commune , où, d’une part, aboutissent, pour se grouper, les impressions isolées des sens particuliers, et où, d’autre part, viennent retentir les divers événements de l’organisme, sain ou malade, au repos ou en mouvement. C'est le sensorium commune qui, en groupant les sensations spéciales, permet à l’animal de se former la représentation intégrale des objets, la représentation intégrale d’un fruit, par exemple, dont l’œil a perçu la couleur, l’odorat, le parfum, le goût, la saveur, etc., et qui, en l’avertissant des étals des diverses parties de l’organisme, lui sert à en gouverner, comme il faut, l’ensemble et les détails.
Des facultés de perception appellent des facultés de tendance, ou appétits correspondants. Aussi voyons-nous succéder dans l’animal, aux perce ptions sensibles des divers objets, des émotions passionnelles variées: transports d’amour oude haine, accès de colère, frémissements de crainte, etc. L’animal a donc une volonté sensible, comme il a une faculté de perception sensible.
Ce n’est pas tout; nous devons admettre qu'il existe en chacune de ses facultés cette pente vers l’action, ou tendance à accomplir les actes propres à son espèce que l'on retrouve en tous les -êtres du monde, et qui fait que tous, par une sorte d’élan ou d’entraînement de nature, instinctif
L’AME DES BÊTES
natui ’æ, exercent spontanément leur activité, étant donné le moment et les conditions propices l.
Nous devons admettre que l’activité de l’animal, venant, pour une cause ou pour une autre, à s’exercer d’une façon constante, en un sens donné, peut se trouver modifiée si profondément qu’il contracte certaines habitudes, ou propensions à agir toujours d'une manière déterminée, avantageuses ou nuisisibles, défectueuses ou non.
Il faut admettre enfin que l’animal, en certains cas et en une certaine mesure, transmet ses habitudes, par génération, à ses descendants, au point (jue certains instincts se fixent en certaines races, sous forme de qualités ou de défauts, et y deviennent héréditaires.
Il serait banal d’insister sur ces assertions, pleinement justifiées et éclairées aussi bien par l’expérience vulgaire que par les données courantes de la zoologie et de l’anatomie comparée2. Mais quelques mots de plus ne seront pas inutiles, pour caractériser nettement les opérations de ces facultés de l’animal.
Toutes ces opérations sont d'ordre sensible : elles procèdent donc toutes d’un organe, et ont toutes pour objet quelque chose non seulement de matériel, mais de concret, d’individuel.