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LES BÊTES SONT PUREMENT EMPIRIQUES

Nouveaux Essais. Avant-propos. — Saint Thomas avait

L’AME DES BÊTES

Voilà ce que j’admets, voilà ce qu'ont admis à l'unanimité, on peut le dire, les grands Docteurs du xiu” siècle « tradnnt Peripatetici omnes 1 ». Nous allons voir maintenant si cela suffit à expliquer tout ce que l’on observe de plus élevé et de plus merveilleux dans l’activité animale.

L’on a dit : « Les animaux agissent avec autant de convenance et d’habileté que l'homme; •considérez l’habileté de l’oiseau à construire son nid, de l’abeille à disposer les cellules de sa ruche, de la fourmi à construire ses greniers. Si les animaux agissent aussi habilement, aussi raisonnablement que l’homme, pourquoi leur refuser la raison qu’on lui accorde? »

Saint Thomas se pose la meme objection en propres termes, en plusieurs endroits de ses ouvrages, et y donne de si belles réponses que Bossuet n’a pas cru pouvoir mieux faire que de les traduire. « C’est autre chose., disent donc de concert ces deux génies, de faire tout convenablement, autre chose de connaîtra la convenance.. L’un convient non seulement aux animaux, mais à tout ce qui est dans l’univers; l’autre est le vrai effet du raisonnement et de l’intelligence.

« Dès là (pie tout le monde est fait par raison, tout s’y doit faire convenablement... On a beau

déjà écrit : « I/i hoc, quod est sensitivum esse, consista ratio ■animalis. » De sensu et sensato, lib. II.

1. S. Bonaventure, Compendium tkeolog. verit., lib. II, c. xxiv.

exalter l’adresse de l’iiirondelle qui se fait un nid si propre, ou des abeilles qui ajustent avec tant de symétrie leurs petites niches : les grains d'une grenade ne sont pas ajustés moins proprement; et, toutefois, on ne s’avise pas de dire que les grenades ont de la raison. »

Dans une horloge, dans une machine, il paraît une très grande industrie; « toutefois l’industrie réside non dans l’ouvrage, mais dans l’artisan. »

« 11 ne faut donc pas s’étonner si tout se fait à propos dans les animaux; cela est commun à toute la nature : il ne sert de rien de prouver que leurs mouvements ont de la suite, de la convenance et de la raison; mais s’ils connaissent cette convenance et cette suite, si celte raison est en eux ou dans celui qui les a faits, c’est ce qu'il fallait examiner h »

En résumé, que les animaux agissent suivant la raison, nous le reconnaissons volontiers. 11 y a une raison qui les dirige; mais cette raison, nous disons qu’elle leur est extérieure, que c'est la raison même de l'auteur, quel qu’il soit, de la nature, qui a disposé leurs organes et leurs facultés de telle manière qu’ils soient impressionnés, comme nous le voyons, à la présence des divers objets, et se comportent comme ils le font, dans leurs relations avec le monde extérieur.

1. Connaissance de Dieu et de soi-méme, ch. v, 2. Saint Thoipas, lrt 2æ , q. XIII, a. 2, ad 2, et p. 3, q. XLYI, a. 4, ad 2, etc.

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Mais voyez donc les fourmis, nous répliquet-on. « Si vous regardez attentivement une fourmi au travail, vous pourrez dire, après chaque opération. l’opération qu'elle fera ensuite ! Cette fourmi raisonne donc, et voit donc les choses de la même manière que nous... Ecoutez cette anecdole absolument authentique. Un jour qu’une fourmi inspectrice visitait les travaux, et que les travailleuses avaient, paraît-il, commencé le toit trop tôt, je la vis faire démolir le toit, élever les murailles à la hauteur convenable, et faire refaire un nouveau toit avec les débris de l’ancien. Nul doute que ces insectes ne soient point des automates, et qu’ils ne soient doués de la faculté de vouloir C »

Conclure que la fourmi raisonne, répondrai-je d abord, avec un savant écrivain espagnol 1 2, du fait que nous pouvons prévoir infailliblement la suitede ses opérations, cela s’appelle parler bien à la légère sur un si grave sujet. Car, si la certitude que nous avons d’avance de ce que fera la fourmi prouve quelque chose, évidemment c’est bien plutôt l'existence, dans la fourmi, d'un instinct fatal et routinier, que d’une raison aux jugements et conseils divers, changeants et libres, qui dérou tent la prévision.

Quant à la conduite tenue par la fourmi inspec-

1. Draper, les Conflits de la science et de la reliqion, p. 42.

2. Mgr Camara, Contesiacion à la historia del confliclo entre la reliqion y la cieneiq , p. 182.

tri ce, elle s’explique sans peine. La fourmi est déterminée , nécessitée par sa nature , à vouloir un toit fait en telles conditions. Le toit qu’on lui a construit ne les remplit pas. Par le seul fait, ce toit, loin de lui être un objet de repos et de jouissance, lui cause gène et malaise, est un obstacle à la satisfaction de ses appétits naturels; fatalement, elle s’exaspère, s’irrite, renverse l’obstacle et provoque, toujours fatalement et sans raisonner, la construction d’un nouveau toit avec les débris de l’ancien qui se trouvent sur place.

— Mais vous reconnaissez à la fourmi des appétits, c’est-à-dire une volonté; donc vous avouez qu’elle n’est pas automate, donc elle a la raison.

Vous avez là le raisonnement, je veux dire le sophisme, que nous opposent perpétuellement les partisans de la pensée dans les bêtes. « Les animaux ne sont pas de purs automates ; ils ont des perceptions, des souvenirs, des passions; donc ils ont la pensée et le raisonnement. » Je n’ai plus à vous [dire, après tout ce que vous avez entendu, que cet argument croule par la base; puisqu’il suppose qu’entre ne pas connaître du tout, et connaître d’une connaissance de raison; entre une tendance aveugle de tout point et le vouloir libre, il n’existe pas de milieu. Faute d’avoir observé qu’entre l’absence totale de connaissance et la pensée, il existe la connaissance sensible, qu’entre l’aveugle nisus formations de la plante et le libre arbitre humain, il existe Ja volonté em-

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pirique de ranimai, l’honorable auteur Américain que vous entendiez tout à l’heure raisonner sur la fourmi, le fait avec la même rigueur et le même succès que s’il lui plaisait de dire, en voyant un Chinois : « Cet homme n'est point Américain ; donc il est Européen. »

Mais voici un grand professeur de l’Ecole d’anthropologie de Paris, qui saura nous prouver, lui,' que les animaux raisonnent tout comme nous h « 11 faut n’avoir jamais vu de près des animaux, il faut être aussi étranger à leurs modes de conduite qu’à ceux des habitants d’un autre globe, pour nier les preuves d’intelligence qu’ils donnent à tout instant. Il faut n’avoir jamais vu un chien qui, suivant une piste, rencontre un carrefour, s’arrête, hésite un instant entre les trois routes qui s’ouvrent devant lui, cherche la piste sur l’une d’elles, puis sur la seconde, et, s’il ne la trouve ni sur l’une ni sur l’autre, s’élance sans nouvelle hésitation sur la troisième route, comme exprimant par cet acte même 'le dilemme, que celui qu’il recherche ayant dû passer par l’une des trois routes, s’il n’a pris aucune des deux premières, a dû nécessairement s'engager dans la Iroisième. »

— Si je n’avais une raison décisive de penser que l’honorable professeur est entièrement étranger aux œuvres de saint Thomas, je jurerais qu’il a emprunté l’objection que vous venez d’entendre

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