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L'AME DES BÊTES
un art infini, répondait saint Thomas, qui a disposé tous les êtres. El c’est pourquoi tout ce qui se meut dans la nature s’v meut avec ordre, comme dans une œuvre d’art- C’est pourquoi aussi il paraît dans les animaux une certaine industrie et une certaine sagesse ; car, ayant été formés par une raison souveraine, ils ont leurs facultés naturellement inclinées à agir dans un bel ordre et suivant des procédés parfaitement appropriés. Aussi, dit-on parfois qu’ils sont prudents et industrieux. Toutefois, il n’existe en eux ni raison, ni choix raisonné ; et ce qui le prouve avec évidence, c’est <jue tous les animaux de même espèce agissent toujours de même façon. »
11 n’est nullement besoin, en effet, que notre chien raisonne pour poursuivre le cerf comme il fait. Accordons-lui seulement la connaissance et les appétits « empiriques » dont nous avons parlé; et la conduite que nous lui voyons tenir s’expliquera d’elle-même. Jugez-en :
Le voilà donc qui rencontre la piste d’un cerf. C’est une sensation de l’odorat qui la lui fait connaître. S’il a vu quelquefois des cerfs, cette sensation, en vertu de la loi d’association des perceptions, éveille en lui l’image d’un cerf; et s’il s’est, trouvé à quelque curée, l’image et le souvenir de la part qu’il y reçut. Mais le fumet qu’il aspire dans le présent, ces images, ces souvenirs, que voulez-vous ? un chien est ainsi fait qu’il ne peut pas ne point les trouver, les estimer délicieux ;
délicieux aussi et souverainement désirable l’objet qui les fait naître. Bien plus, il ne peut se défendre de le désirer et de lui courir sus. 11 courtdonc, plein de désirs, et déjà plein de jouissances. 11 suit d’abord facilement la piste en criant gaîment, aux bois et aux échos, l’aise et les ardeurs qui le transportent. Mais voici que se présente le malencontreux carrefour. Une piste vague, et trois chemins en face. Que va faire notre limier ? Il va céder à un double instinct : instinct de quête qui le pousse à interroger, du nez, tous les passages frayés, tous les chemins par où le gibier a pu fuir ; instinct du mouvement le plus facile et le moins compliqué, qui va le déterminer à prendre le chemin dont il se trouve le plus prés. Il s’y engage. De vague la piste devient nulle. Rien ne l’attirant dans cette direction, et le souvenir tout frais de la piste le sollicitant à revenir vers le carrefour, il y revient et s’engage de nouveau dans le chemin le plus rapproché. Le second chemin, suivant l’hypothèse, n'ayant point été pris par le cerf, il l’abandonne comme il avait fait le premier ; et, toujours poussé par son double ins- I inet, il s’approche du troisième. Comme le cerf y a réellement passé, la piste cesse d’être vague et s’accentue nettement à mesure qu’il s’en approche : ce qui fait qu’il se précipite, sans hésitation, avec un redoublement d’ardeur et de vitesse, dans le troisième chemin.
Vous voyez combien naturellement s’inter-
L’AME DES LÎÈTES
prête, suivant notre doctrine de la connaissance et du vouloir « empiriques » de l’animal, cette conduite du chien au carrefour, qu’on nous opposait comme un signe évident que les chiens ont l’intelligence et le raisonnement. Soutenir ici que le chien a fait acte de raison et s’est servi d’un dilemme, « syllogismo divisivo , » c’est manifestement violer la règle, acceptée de tous les philosophes : qu’il faut toujours expliquer les actions de l’animal par la cause psychologique minimum 1 qui suffit à en rendre raison ; c’est tomber, de plus, dans V interprétation anthropomorphique 2.
Je vous parle de chiens, mais peut-être tenezvous que les singes sont mieux doués que les chiens, au point de vue des facultés psychologiques; et qu’eux, du moins, font des actes absolument inexplicables, si on ne leur reconnaît la raison.
Je n’ignore pas, en effet, qu'il existe une grande controverse sur la question de savoir qui l’emporte, comme « intelligence ». du chien ou du sinçe :î.
-J. Rabier, Leçons de philosophie, 2e édit., I, p 666.
2. Qu’on me permette une remarque à propos du livre de M. Mathias Duval.Si quelqu’un voulait se convaincre que cet exposé des théories de l’évolutionisme matérialiste ne renferme rien de nouveau ni dont les croyants doivent s’émouvoir, il n’a qu’à lire VA'pologie scientifique de la foi chrétienne, publiée, il y a deux ans, par M.le chanoine Duilhé de Saint-Projet. Paris, librairie de la. Société bibliographique.
3. Albert le Grand regarde comme « incontestable que les singes ont le sens pratique plus développé que tous les autres