M. J. Fischer, Revue scientifique, 17 mai
L’AME UES BETES
la couverture qui a été mise à leur usage; 9° ils sont curieux, peuvent faire de bons gardiens, manifestent par des cris leurs impressions et comprennent, au cri, celles de leurs semblables; 10° ils boivent un coup et s’enivrent volontiers.
M ais, encore nue fois, tout cela nous l’accordons aux singes.
J’ajoute seulement que tous ces faits s’expliquent couramment et à première vue, en appliquant notre théorie sur la perception sensible, les appétits, les estimations instinctives, les associations de sensations, les habitudes.
Ce n’est pas tout cela qu’il fallait conter : l’auteur devait nous citer un phénomène précis, emportant que le singe n’est pas seulement un cerveau, mais encore une raison. Il ne l’a pas fait.
A un endroit pourtant, il paraît enlin saisir le vrai point débattu, et s’exprime en ces termes : « Les singes savent comparer la cause et l'effet . et en tirer des conclusions. » A la bonne heure! nous arrivons enlin à la question. Malheureusement, les paroles qui suivent ne m’inspirent guère de confiance. « J’en ai des centaines de preuves.»
— C’est beaucoup trop. — « Une seule suffira. »
— Yoyons-la.
« Le lait que jedonnaisà mes pensionnaires (les singes) était porté à une température de 22 50, au moyen d’une lampe Berzélius qui était placée sur une étagère à côté de ma table de travail. Aucun de mes singes n’avait jamais assisté au chauffage,
qui avait lieu dans barrière-cuisine. Néanmoins, dès que le domestique venait prendre la lampe, c'était dans la chambre un concert de joyeux grognements et de murmures de. satisfaction, et cela, quelle que fût l’heure de cette manœuvre. Les singes savaient donc que la lampe était nécessaire pour le repas.- »
— Quel bond, du fait à la conclusion qu’on en tire! Hélas! non, les singes ne savaient point que la lampe était nécessaire pour leur repas. Ils avaient simplement vu la distribution du lait suivre toujours le déplacement delà lampe : l’image de la douce boisson s’était associée dans leur cerveau à la sensation de ce déplacement : la sensation provoquait l’image; et l’image du lait qu’on allait servir,. la liesse, avec le « concert de joyeux grognements et de murmures de' satisfaction ». Rien de plus. Tout s’explique à merveille, sans qu’il soit besoin de faire intervenir les notions de cause et d’effet, ni le raisonnement.
Darwin argumente plus subtilement que ses disciples sur ce sujet. Ses preuves ne sont pas plus solides, mais du moins elles sont spécieuses. Écoutez-le :
« Quand, dit-il, unchien aperçoit un autre cliien à une grande distance, son attitude indique souvent qu’il conçoit que c’est un chien, car, quand il s’approche, cette attitude change du tout au tout, s'il reconnaît un ami... Quand je crie à mon chien de chasse, et j’en ai fait l’expérience bien
L’AME DES BÊTES
des fois : « Hé ! lié ! où est-il ? » il comprend immédiatement qu’il s’agit de chasser un animal quelconque; ordinairement, il commence par jeter rapidement les yeux autour de lui, puis il s’élance dans le bosquet le plus voisin pour y chercher les traces du gibier, puis enfin, 11e trouvant rien, il regarde les arbres pour découvrir un écureuil. Or, ces divers actes n'indiquent-ils pas clairement que mes paroles ont éveillé dans son esprit l'idée générale ou la conception qu’il y a là, auprès do lui, un animal quelconque, qu’il s’agit de découvrir et de poursuivre1? »
On reconnaît bien ici l’esprit ingénieux de l’illustre écrivain. Mais il ne suffit pas d’être ingénieux, il faut prouver. Or, avec les deux faits qu'il rapporte, Darwin neprouve absolument rien. Quand il raisonne sur le premier, il confond évidemment perception vague et. incomplète avec perception abstraite .Car ce n’est nullement le chien abstrait que perçoit le chien de Darwin, mais un autre individu de l’espèce canine, dont il ne distingue pas d’abord les dispositions, niles intentions. Darwin, en identifiant comme il fait la notion abstraite et l’image confuse, identifie deux choses entre lesquelles, comme dit fort bienM. Taine, « il y a un abîme 2. »
Quant au second fait allégué, je réponds simplement que, par ces paroles : « Hél hé ! où est-il?»
1, La Descendance de l'homme, p. 87-88.