De Animalib., lib. XXI, tract. I, c. ni
L’AME DES BÉTES
Les animaux n'apprennent pas : on les dresse ; on les contraint, , au moyen du bâton ou du morceau de sucre, à faire ou à ne pas faire ’ telle ou telle action, à prendre ou à ne pas prendre telle ou telle attitude; rien de plus. Toute leur prétendue science s’explique par une association, non pas d’idées, mais de sensations.
Exemple : La vue d’une perdrix produit sur un jeune chien une sensation fort agréable et tout à fait entraînante. S’il est seul, et (pie l’oiseau ne puisse s’échapper, on sait ce (pii arrivera. Mais si le chasseur est présent et administre quelques coups de cravache au jeune étourdi, et s’il renouvelle l’opération toutes les fois qu’une perdrix sera en présence, le gibier aura bientôt perdu de son attrait pour le chien; il se tiendra à l’écart, n’osant toucher une seule plume... Cela ne suppose nullement qu’il s’explique à lui-même sa réserve, qu’il en pénètre la raison, ni non plus qu’il ait fait le moindre progrès dans la vertu, soit deprudence, soit de tempérance h
Je viens de parler de vertu. M. Karl Vogt est convaincu que les animaux en ont beaucoup-, de
\. Le cas du fameux brochet deMœbius n’est pas plus difficile à ipterpréter. Un brochet, dans un aquarium, est séparé des autres poissons par une cloison de verre. Toutes les fois qufil veut les saisir, il vient se heurter contre la glace, et souvent avec tant de violence qu’il en demeure tout étourdi. Au bout de trois mois, il renonce à ses poursuites, et si bien, que plus tard, l’obstacle ayant été enlevé, il ne s’approchait jamais des poissons qu’à la distance d’un pouce. 11 est certain que le brochet le plus empirique est capable d’un tel tour -de force.
même qu’ils ont, selon lui, de la religion.
Le chat et l’ours enseignent, bien évidemment, « la morale à leurs petits, car ils les grondent et les soufflettent. » — Et s’ils les grondent et les soufflettent, ce ne peut èlre que pour leur apprendre à vivre comme d’honnêtes personnes!
Mais, de plus, les animaux sont religieux; et, entre eux et l’homme, ce n’est sur ce point qu’une question de degré. *
Si je vous résumais la preuve par laquelle M. V ogt prétend établir son idée, vous pourriez être tentés de croire que je l’aflaiblis à plaisir. Je cite donc l’honorable professeur de Genève.
« On trouve, chezles animaux, au moins le germe de la croyance à des êtres mystérieux- de nature supérieure et qu’on doit craindre. — Le chien a évidemment aussi peur des fantômes qu’un Breton ou un Basque ; — tout phénomène extraordinaire dont son odorat ne lui fournit aucune explication précise, détermine chez le chien le plus brave les manifestations de la terreur la plus insensée.
« J’ai connu une forêt dans laquelle, d’après les paysans des environs, apparaissait la nuit un fantôme de feu ; et. pour preuve de son existence, ils racontaient que les chiens y éprouvaient la nuit une vive frayeur et ne pouvaient y être ramenés, même à coups de bâton, lorsqu'ils y avaient été une fois dans l'obscurité. Ce fantôme, dont un chien d’ailleurs brave, appartenant à mon père, n’osait pas approcher, consistait en un tronc
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d’arbre pourri, et par suite phosphorescent et lumineux clans l’obscurité. La crawle du surnaturel, de l’inconnu, est le germe de toutes les idées religieuses, et cette crainte est développée à un haut degré chez les animaux domestiques intelligents, chez le chien et le cheval l. »
Les chiens et les chevaux ont peur : donc ils ont le sentiment religieux et croient au surnaturel. Autant vaudrait-il dire : M. Vogt raisonne, donc il est bon logicien.
Combien n’aimé-jepas mieuxMontaigne ! faisant dire à son oie, quand elle se promène dans sa basse-cour, que « tout a é té fait pour elle ; que c’est pour elle que le soleil se lève et se couche; que la terre ne produit ses fruits que pour la nourrir; que la maison n’a été construite quepourla loger; (jue l’homme même est fait pour prendre soin d’elle, et que si enfin il égorge quelquefois des oies, aussi égorge-t-il bien son semblable 2. »
Dans cette boutade de Montaigne, il n’y a point de raison, mais il y a de l’esprit; dans le passage de M. Karl Vogt, il faut bien avouer qu’il n’y a ni l’un ni l’autre.
Trembler devant un être malfaisant et redoutable, ce n’est pas avoir un sentiment religieux. Le sentiment religieux suppose l’idée religieuse; l’idée religieuse suppose l’idée de Dieu. Or, l’idée de Dieu est essentiellement, ou le concept intégral