Leçons sur l'homme , p
Voici un intéressant commentaire de ce passage de K. Yogt.
11 est de M. G. Colin, professeur à l’école vétérinaire d’Alfort, auteur d’un rapport à l’Académie des sciences intitulé : Inintelligence des animaux est-elle en rapport avec le développement des centres nerveux ? Après avoir reproduit, en deux grands tableaux, le poids des centres nerveux d’un grand nombre d’animaux trouvé par lui, au moyen de pesées faites avec le plus grand soin, il poursuit en ces termes :
«Si maintenant on cherche dans ces tableaux un rapport entre l’intelligence et la masse des centres nerveux, pris en bloc ou par parties, on ne le trouve nullement . ..
L’homme, qui est évidemment, et de beaucoup, le plus intelligent des animaux, non seulement n’est pas à leur tête par le développement de son encéphale, mais il est inférieur à un grand nombre de mammifères, singes, rongeurs, petits carnassiers, et même à un assez grand nombre d’oiseaux. Ainsi, parmi les singes, le saï, le coaïta, le mone, le gibbon, parmi les rongeurs et les carnassiers, le mulot, la souris, la taupe, la belette, ont, relativement à la masse du corps, plus de substance encéphalique que lui ; ilest dépassé même par des oiseaux.
LES PREUVES DU MATERIALISME
Mais, fût-il certain que le développement de la pensée est proportionnel à celui du cerveau, l’on n’en ferait jamais sortir logiquement cette conclusion : donc le cerveau est le facteur de la pensée. Qu’il existe , à parler en général , un rapport entre la structure, les dispositions du systèmencrveuxet le degré d’intelligence dont jcuit l’homme, cela me paraît constant. Saint Thomas n'en fait pas un doute, lui qui. vingt fois dans ses œuvres, a des paroles comme celle-ci : « Inter ipsos lamines qui saut melioris tactus snnt melioris intellect us 1 .
Mais, malgré cette concession, je nie absolument la conclusion matérialiste de tout à l’heure. Comment et pourquoi ? C’est ce que je vais dire, en parlant de la preuve que le matérialisme tire de la physiologie et de l’influence du physique sur le moral.
— Admettez-vous que l’activité mentale, telle
tels que la mésange, le serin, la linotte, le moineau, la pie, le perroquet, et cela, clans des proportions considérables; au point que la pie, la linotte, le moineau, le chardonneret, le coq. ont une fois autant d’encéphale que lui, le serin et la mésange presque quatre fois autant. » Traité de physiologie comparée des animaux, t. I, p. 2G3-2C8.
1. V. dans l’ Apologie scientifique de la Foi, par M. le chanoine Duilhé de Saint-Projet, lrc édit.,pp. 3G7, et s., une confirmation indirecte curieuse de cet aphorisme d’Aristote et de saint Thomas. Cette histoire d’une jeune tille, sourde, muette et aveugle de naissance, qui a pu recevoir une éducation complète, est rapportée d’une façon très intéressante, et donne beaucoup à penser.
quelle s’exerce en nous présentement, dépend de l’existence d’un certain appareil nerveux?
— Je l’admets.
— Admettez-vous que souvent la pensée a pour point initial un mouvement vibratoire imprimé du dehors à quelques cellules nerveuses, et se transmettant jusqu’au cerveau ?
— Je l’admets.
— Admettez-vous que la pensée, quelque spirituelle qu’elle soit, s’exerce aux dépens du cerveau et des nerfs, y provoquant des changements chimiques, et une perte de substance appréciable?
— Je l’admets.
— Admettez-vous quelanourriture aune influence sur la pensée?
— Je l’admets. Et il y a longtemps que j’ai lu, dans Albert le Grand, quel régime doit suivre l’homme d’études, pour avoir les idées nettes.
— Admettez-vous que le physique agit sur le moral, et réciproquement?
— Oui; et je sais, depuis des années, lafameuse maxime : « Ne présentez point requête au ministre, sans avoir demandé où en est sa digestion. »
— Donc, vous êtes matérialiste, donc, vous admettez que l’homme pense par son cerveau : que l’âme intelligente, c’est le cerveau pensant.
— Nullement.
Les Matérialistes, comme dirait Pascal, ne craignent point assez le distinguo.
La pensée dépend du cerveau, dites-vous, mais
LES PREUVES DU MATERIALISME
elle en peut dépendre de deux manières : oucomme de son principe direct, de sa cause efficiente, prochaine. immédiate ; ou comme d’un principe indirect, éloigné, médiat, qui serait, ou poserait une simple condition, et ne serait point la cause même de la pensée. Ainsi, quand, le jour, j’ouvre les volets qui sont à ma fenêtre, ma chambre aussitôt est éclairée. L’ouverture des volets est bien la condition de la lumière qui se fait dans ma chambre. Mais quelle est la vraie cause de cette lumière ? Les volets ouverts, ou le soleil ? Vous êtes bien obligés de reconnaître que c’est le soleil.
Il ne vous sert donc do rien de dire et de montrer que tout état ou opération psychique est invariablement associé à un état nerveux, que toute pensée est liée à un concomitant physique, cérébral, déterminé.
Tout cela est accordé. Ce qui ne l’est pas, c’est que la cellule nerveuse, c’est que le cerveau ne pose pas, ne réalise pas seulement une condition préalable de la pensée, mais sécrète ou vibre la pensée el l e- m êm e .
Voilà le point précis qu'il vous faut démontrer, Messieurs les Matérialistes, et tant que vous ne l’aurez pas démontré, vous n’aurez rien fait.
— Mais nous le démontrons par la physiologie.
— Voyons.
Pouvez-vous donc démontrer, soit par voie de simple observation , soit par voie d‘ expérimenta-
tion , ([ue le cerveau est la cause efficiente, directe, prochaine, immédiate de lu pensée? C’est-àdire. avez-vous vu, et pouvez-vous nous faire voir , une pensée sécrétée ou vibrée par un cerveau, ou par une cellule de cerveau ? Si vous avez vu ce spectacle, et si vous pouvez nous le montrer, c’en est fait, nous sommes matérialistes avec vous.
Mais non, n’est-ce pas, vos yeux n’ont jamais vu cela, et vous ne sauriez nous le faire voir l. Cessant d’interroger la science sur ce qu elle ne peut vous dire, usez alors de la seule ressource qui vous reste : Raisonnez sur les phénomènes.
1. « Admettons qu’une pensée définie corresponde simultanément à une action moléculaire définie dans le cerveau. Eh bien! nous ne possédons pas l’organe intellectuel, nous n’avons même pas apparemment le rudiment de cet organe, qui nous permettrait de passer par le raisonnement d’un phénomène à l’autre. Ils se produisent ensemble, mais nous ne savons pas pourquoi. Si notre intelligence et nos sens étaient assez perfectionnés, assez vigoureux, assez illuminés, pour nous permettre de voir et de sentir les molécules mêmes du cerveau ; si nous pouvions suivre tous les mouvements, tous les groupements, toutes les décharges électriques, si elles existent, de ces molécules; si nous connaissions parfaitement les états moléculaires qui correspondent à tel ou tel état de pensée ou de sentiment, nous serions encore aussi loin que jamais de la solution de ce problème : quel est le lien entre cet état physique et les faits de la conscience? L’abime qui existe entre ces deux classes de phénomènes serait toujours intellectuellement infranchissable. Admettons que le sentiment amour, par exemple, corresponde à un mouvement en spirale dextre des molécules du cerveau, et le sentiment ha ine à un mouvement en spirale senestre. Nous saurions donc que, quand nous aimons, le mouvement se produit dans une direction, et que, quand nous haïssons, il se produit dans une autre; mais le pourquoi resterait encore sans réponse. »
Tyndall, Revue des cours scientifiques, 1868-1809, n° I.
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Nous consentons encore à devenir des vôtres, si, partant de faits constatés par la physiologie oupar l’anatomie, vous établissez dans une argumentation rigoureuse, que, les faits étant tels , il est impossible que le cerveau ne soit pas la cause efficiente, immédiate et directe de la pensée.
Ainsi pressés et acculés, les Matérialistes produisent le seul argument spécieux qu’ils invoquent en faveur de leur thèse.
Nous allons, à notre tour, produire cet argument, et. après l’avoir formulé avec plus de force et de rigueur que les Matérialistes eux-mêmes, nous montrerons nettement qu’il n’est qu’un sophisme.
Le voici, dans toute l’ampleur et l’énergie du syllogisme :
Tout phénomène dont les antécédents et les conséquents sont matériels est matériel lui-même.
Or, la pensée humaine a* des antécédents et des conséquents matériels.
Donc la pensée humaine elle-même est matérielle.
Que les Matérialistes me le pardonnent! En formulant de la sorte leur raison, je leur fais exprimer un principe qu’ils ont l’habitude de sousentendre. J’avoue qu’ordinairement, en effet, ils se contentent de dire : La pensée humaine a des antécédents et des conséquents matériels. Donc, etc.
C’est plus court, et, en parlant de la sorte, ces Messieurs sont aussi moins exposés à se voir traités de métaphysiciens par leurs frères les Positivistes.
Ils conviendront, du moins, que l’argument tel qu’il vient d’être présenté est loin de perdre de sa force, et que je reproduis fidèlement la proposition essentielle et décisive :« La pensée humaine a des antécédents et des conséquents matériels. » Cette proposition, du reste, aux yeux des Matérialistes, est absolument inattaquable. Que la pensée humaine germe ou brille au milieu d’antécédents et de conséquents matériels , cela demeure prouvé : par tout ce que La Mettrie nous a dit de l’influence réciproque « du physique sur le moral » : par ce fait que nos idées suivent des sensations; par cet autre fait, physiologiquement démontré, qu’elles ont pour point initial un ébranlement nerveux, et pour terme final un ébranlement nerveux; enfin, par cette expôpérience que les états du cerveau influent sur lesidées, et que les idées influent sur les états du cerveau. Sans compter que l’anatomie est en chemin de constater un rapport précis entre la perfection du système nerveux et le développement de l’intelligence.
Dites, après cela, si les sciences, comme de concert, ne rendent pas hommage à la vérité du système !
LES PREUVES DU MATERIALISME
Avez-vous feuilleté quelquefois les livres d’Aristote? Si vous l’avez fait, vous aurez, bien sûr, remarqué, parmi ses oeuvres de log’ique, un petit traité ayant pourtitre : I1EP1 ZOOIZTIKQN EAEEXQN.
Ce traité « des sophismes », peu considérable par son étendue, l’est beaucoup par les services qu’il peut rendre dans la formation de l’esprit; et au moyen-âge, où on l’appréciait grandement, saint Thomas ne dédaigna point d’en faire un commentaire, qu’il adressait ad quosdam nobiles Artistas.
Or, parmi les treize espèces auxquelles Aristote réduit les diverses formes à la fois vicieuses et spécieuses de raisonnement, je remarque la dixième, qu’il appelle : la pétition de principe, ou mieux pétition dans le principe: xosvapyr] Xa[/.ëaveiv.
Voici, d’après Albert le Grand, commentant la pensée du philosophe, en quoi consiste ce sophisme de la pétition dans le principe.
Par principe, il faut d’abord entendre ici les prémisses du raisonnement, qui sont bien, en effet, le principe de la conclusion, puisqu’elles renferment non seulement les deux termes qui en sont le sujet et l’attribut, mais encore V intermédiaire dont se sert la raison pour les unir. Or, en tout syllogisme probant, continue le grand Docteur, <s in omni syllogismo probante , » il est de rigueur, « exigitur , » que, autre et plus connu soit le principe, autre et moins connue soit la conclusion : * aliud sit nrobans et notins , et aliud probatum
et ir/notius. » Si donc un raisonnement est conçu de telle sorte que ce qui est affirmé dans les prémisses, en réalité, ne diffère pas de ce qui est affirmé dans la conclusion, n’est ni plus sûr ni plus évident, ce raisonnement est une pétition de principe, ou une pétition dans le principe.
Il faut pourtant remarquer, avec Albert le Grand, que toute pétition de principe ne mérite pas le nom de sophisme. « Dire, par exemple : Homo cur rit ; erçjo liomo ouvrit ; ou bien : Gladius caclit; erçjo spada cadit, c’est bien faire une pétition de principe, mais ce n’est pas faire un sophisme. Que manque t-il donc? — « Nu! la enimpotest dari causa apparent iœ in taliargumento. » Pour qu’un raisonnement puisse s’appeler un sophisme, il faut que, contenant l’erreur, il ail apparence de vérité, qu’il soit spécieux. Donc, conclut Albert le Grand, pour que le sophisme de la pétition dans le principe existe véritablement, deux conditions sont nécessaires et suffisent : la première, que les prémisses et la conclusion paraissent différentes : « appareils diversitas ; » la seconde, que, au fond et en réalité, elles soient identiques: « seeundum rem identitns. Déficiente altero istorum , déficit ratio fallaciœ l. »
Hé bien, nous avons un exemple remarquable de ce sophisme, dans le raisonnement que nous