‹ L'ame humaineChapitre 29 sur 203 · Albert le Grand, lib. I Eicnch., Ir. III, c. xm · texte numérisé non relu

Albert le Grand, lib. I Eicnch., Ir. III, c. xm

LES PREUVES DU MATÉRIALISME

entendions faire aux Matérialistes tout à l'heure; et j’espère en convaincre mes lecteurs sans longs discours.

Pour éviter d’ètre désagréable à ces Messieurs, je ne les retiendrai point longtemps, comme je pourrais et le devrais faire, en bon scolastique, sur le principe que : Tout phénomène dont les antécédents et les conséquents sont matériels est matériel lui-même. Je consens au contraire, tout de suite, à regarder comme certain, qu’entre le phénomène et quelques-uns, au moins, de ses antécédents et de ses conséquents, il doit y avoir ressemblance de nature.

Mais, venant tout droità la seconde proposition : « La pensée humaine a des antécédents et des conséquents matériels, » je demande en quel sens il faut entendre celte assertion équivoque, et quelle portée il faut qu’on lui donne : Est-elle générale? Est-elle particulière? Veut-on affirmer que tous les antécédents ot, tous les conséquents de la pensée sont matériels, ou seulement que quelquesuns, un plus ou moins grand nombre, le sont?

Remarquez-le bien, pour qu’on puisse inférer logiquement et rigoureusement que la pensée est matérielle, de ce fait qu’elle a des antécédents et des conséquents matériels, il est d’une absolue nécessité d’affirmer expressément, ou de sous-entendre au moins, que tous ses antécédents et tous ses conséquents sont matériels. Car si quelques-uns étaient immatériels, la pensée pour-

rait fort bien être immatérielle. Pourquoi, en ell'et, ayant à la fois des antécédents et des conséquents immatériels, des antécédents et des conséquents matériels, la pensée devrait-elle être supposée plutôt matérielle qu’immatérielle?

Quand donc les Matérialistes disent dans leur raisonnement : Les antécédents et les conséquents de la pensée humaine sont matériels, donc la pensée est matérielle, ils entendent et doivent entendre dire : Tous les antécédents et tous les conséquents de la pensée humaine sont matériels. Autrement, il est de toute évidence que l’argument serait nul.

Or, je soutiens que l’argument des Matérialistes, si on le formule de la sorte : — Tous les antécédents et tous les conséquents de la pensée humaine sont matériels, donc la pensée elle-même est matérielle, — devient, par ce seul fait, une pétition de principe flagrante.

D’une part, en effet, demander qu’on accorde, ou affirmer, sans preuves, que tous les antécédents et tous les conséquents de la pensée sont • matériels, c’est changer simplement les termes de la question, et demander équivalemment qu’on regarde connue vrai ce qui doit être prouvé vrai. Car je veux bien accorder que la pensée humaine est matérielle, si tous ses antécédents et tous ses conséquents sont matériels.

D’autre part, il est clair que les Matérialistes demandent qu’on leur accorde sans preuves que

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tous les antécédents et tous les conséquents delà pensée sont matériels; puisque tous les faits invoqués par eux en preuve, qu'ils les empruntent soit à la chimie, soit à l’anatomie, soit à la physiologie, soit à l’expérience vulgaire, établissent bien celte proposition : « Un certain nombre des antécédents, certains des conséquents de la pensée sont matériels. » mais n’ont aucun rapport avec cette autre proposition : « Tous les antécédents et tous les conséquents de la pensée humaine sont matériels. »

Les àlatérialistcs, en raisonnant de la sorte, supposent donc bien comme accordé et convenu ce qui est en question, et ce qu'ils doivent prouver. Ils commettent donc bien, comme je le disais, une pétition de principe flagrante.

Voilà ce que vaut, au jugement sans appel de la logique, cet argumentde si imposante apparence, et que le matérialisme regarde comme son appui le plus solide. C’est un pur sophisme, que l’on ne peut pas même compter au nombre des plus tins, et auquel les hommes intelligents ne se laissent prendre que par surprise, ou faute d’avoir été suffisamment initiés aux principes d’une philosophie sérieuse.

« La pensée humaine a un certain nombre d’antécédents matériels '> La grande nouvelle!...

Le monde avait-il donc attendu qu'il y eût des chimistes, des anatomistes, des physiologistes, pour s’en apercevoir?

Ce n’est pas là ce que nous avions besoin d’apprendre. Ce qu’il fallait nous dire, c’est si, oui ou non, ifowsles antécédents eltous les conséquents de la pensée humaine sont matériels.

L’anatomie, ou la chimie, ou la physiologie, ou toutes les trois ensemble, le disent-elles et le démontrent-elles? Non.

Qu'on ne parle donc plus tant d’observation et d’expérience; et, au nom de la raison, comme du vrai savoir, qu’on cesse de dire que F avènement do la Science — ce qu’on appelle si improprement la Science — a été la démonstration elle triomphe du matérialisme.

Mais, je l’ai remarqué, les Matérialistes n’invoquent pas seulement les faits ; ils ont aussi prétendu établir leur thèse sur des idées, sur des principes. Voyons s’ils réussiront mieux sur ce nouveau terrain.

Ce n’est pas probable. Car, sans doute parce que le terrain de la métaphysique leur brûle un poules pieds, ces Messieurs répugnent à s’yarrêter et y passent encourant. Or, en métaphysique, aller vite, c’est, pour l'ordinaire, ne point aller droit. Mais nous verrons bien.

Ecoutons les preuves:

« Nous ne saurions, dit d’Holbach, admettre une substance, que nous ne pouvons pas même nous représenter. Or, le moyen de nous représenter

LES PREUVES DU MATERIALISME

une substance spirituelle, qui n’est que la négation de tout ce que nous connaissons?...

— C bose b izarre ! e n e n ten dan t cela , j e m 'imagine toujours quelque brave professeur de philosophie de première année, spiritualiste convaincu, proposant cette objection à résoudre à ses élèves, comme « exercice facile » d’argumentation.

Distinguer comme il suit : Si se représenter est pris dans le sens de se former une représentation imaginative , avec figures et couleurs , il est vrai qu’on ne peut se représenter un esprit, puisqu’il ne saurait avoir ni figure ni couleur. Mais si se représenter est pris pour concevoir, penser, rien n’empèche qu’on ne puisse se représenter un esprit, ou, en général, quelque nature immatérielle. Ainsi, quand les Spiritualistes disent que l’âme humaine est : 1° une réalité; 2° une réalité substantielle; 3° une réalité noncomposée de parties matérielles: 4° une réalité possédant en elle-même lapuissance de subsister et de faire subsister son corps, etc., etc., les Spiritualistes conçoivent fort bien, etl’on conçoit fort bien après eux, ce qu’ils disent.

Ajoutons que les Matérialistes d’aujourd’hui n’ont pas le droit d’invoquer cet argument du vieux d Holbach, eux qui ont sans cesse à la bouche le nom de force , qu’ils opposent à celui de matière G

Vous distinguez la force et la matière : vous

1. Félix Ravaisson, La philosophie en Fiance au XIXe siècle, 2 édit., p. 288.

distinguez lu nature et les propriétés de la force , de la nature et des propriétés de la matière : vous concevez donc la force , vous concevez donc un quelque chose qui, tout en étant inhérent à la matière , ne se confond pas pourtant, au moins dans votre pensée, avec la matière.

Puisque vous avez la notion de la force et la notion delà matière , c’est que vous concevez l’une et 1! autre : et puisque vous concevez la force non pas séparée , mais séparément de la matière, c’est, qu’il ne vous est point impossible de concevoir, d’une certaine façon, l’immatériel.

Tant que vous soutiendrez ce matérialisme bâtard et inconséquent, — que Démocrite renierait, — il vous est interdit d’affirmer que l’homme ne peut concevoir que la matière.

— Mais, si l’on place une âme, un esprit, dans le corps de l’homme, on sera forcé d’admettre qu’une substance dépourvue de parties peut répondre à des parties de l’espace déterminées, et être circonscrite par un lieu. Or, cela répugne absolument.

— Et la force? pourrais-je répondre aux Matérialistes, ne la placez- vous pas dans la matière? dans les corps? Mais j’aime mieux répondre autrement, et montrer que ce raisonnement n’a quelque apparence de vérité, que grâce à un malentendu. Il suffit, pour renverser ce fantôme de raison, de rappeler le mot d’A. Bain, à propos d’une difficulté d’Hamilton : « Il est bien vrai,

comme le dit Hamilton, que localiser l’esprit, c’est tomber dans la contradiction et l’absurdité. Mais nous pouvons éviter cet écueil, si nous avons soin de choisir des expressions qui soient en rapport avec la nature particulière du sujet l. » Si l’on distingue, par exemple, ajouterons-nous, comme les a distinguées saint Thomas -, deux manières d’ètre dans un lieu : être dans un lieu comme une table est dans une chambre, les parties de la table correspondant aux diverses partiesdc la chambre; y être comme par un simple contact do vertu, d’énergie. Ainsi, dit-on que les esprits sont présents dans un lieu, et non pas dans un autre, simplement parce qu’on entend qu’ils exercent leur inlluence, leur action, dans un lieu, et non dans un autre. Ainsi l’âme spirituelle serait présente dans le corps qu’elle anime, parce qu’elle agirait sur ce corps et non sur un autre.

— Et c’est justement ce qui répugne, poursuit le matérialisme. Il répugne qu’un esprit meuve un corps.

— Je pense encore à ce professeur de philosophie de première année... Il ne faut qu’expliquer ce mot mouvoir ; il répugne qu’un esprit meuve un corps : par manière de choc, en se heurtant partie contre partie : nous l’accordons.

Un esprit nepeut rien mouvoir en cesens, puisqu’il n’a pas de parties. Mais répugne-t-il que,

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