Somme contre les Gentils, liv. II, c. SO
agissant d'une manière propre à sa nature , il exerce une action sur le corps? Voilà ce que le matérialisme n’a pas même tenté de prouver, et pour cause.
11 lui est plus facile de dire : Mais nous ne concevons pas comment un esprit peut agir sur un corps.
— Cela vous donne- t-il le droit d’affirmer qu’une telle action n’existe pas?
Pouvez-vous dire, en bonne logique : je ne conçois pas comment tel phénomène se produit, donc tel phénomène ne se produit point?
Vous n’ètes pas capables d’expliquer comment une bille, courant sur un billard et rencontrant une autre bille au repos, communique à cette dernière son propre mouvement; nierez-vous le fait à cause do cela?
Toutes ces ignorances sur le comment des choses ne prouvent ni pour ni contre l'existence des choses.
Vous ignorez comment une âme spirituelle peut s’unir à un corps, peut agir sur un corps; vous ignorez comment , dans la série des antécédents qui préparent un phénomène, il peut s’en trouver un certain nombre qui soient matériels, et un certain nombre qui ne le soient pas; encore une fois, de ce chef de nescience , la logique ne vous permet pas de rien conclure.
Pour que vous puissiez nier que l’àme spiriluelle ait jamais été et puisse jamais être unie à
un corps; qu’elle ait jamais exercé et puisse exercer jamais une action sur un corps, ou bien qu’il se puisse trouver dans les antécédents de la pensée humaine, à la fois des antécédents matériels et des antécédents spirituels, voici ce que vous avez à faire : Il vous faut prendre l'idée de corps et l’idée d’esprit, l’idée d’agent spirituel et l’idée do matière, l’idée d’antécédents et l'idée de phénomènes, scruter et développer ce que ces idées contiennent ; puis, empruntant à la métaphysique quelque principe évident, vous assurer d’abord vous-mêmes, et faire voir ensuite aux autres, à la clarté de ce principe, que les concepts d'esprit et de corps, d’agent immatériel et de matière, d’antécédents et de phénomènes étant ce qu’ils sont, il est absolument contre la nature et l’essence des choses qu’un esprit agisse sur un corps et lui soit uni, qu’un phénomène ait à la fois, parmi ses antécédents, des antécédents matériels et des antécédents qui ne le soient pas.
Que les Matérialistes nous disent eux-mêmes s’ils ont rempli ce programme.
Qu’ils nous disent seulement quel est le principe sur lequel ils entendent appuyer leur démonstration.
En lisant avec l’attention due à des adversaires les livres de Molescholt, de Buchner, de Karl Yogt. etc., je n’ai rien trouvé qui ait quelque ressemblance avec un principe, si ce n’est celte affirmation, que tous répètent avec une assurance
qui étonne d’abord, el qui fait sourire bientôt après : « La force est une propriété de la matière. Une force qui ne serait pas unie à la matière , qui planerait librement au-dessus de la matière, serait une idée absolument vide. »
Or, cette affirmation : il n'existe point, et il ne peut exister d’autre force que celle qui est une propriété de la matière; il. n’existe point, et il no peut exister, hors et au-dessus de la matière, aucune activité, aucun agent; celte affirmation, disje, peut, dans la métaphysique matérialiste, compter au nombre des principes; mais je demande si elle peut être regardée comme telle par aucun partisan de la vraie méthode positive, d’après laquelle on ne doit prendre pour principe et 'pour point de départ dans la recherche scientifique, que des vérités claires, évidentes, incontestables pour tout le monde .
Est-il clair, évident, incontestable pour tout le monde , qu’il est contre la nature et l'essence des choses qu’il existe, hors et au-dessus de la matière, aucune force, aucune activité? Et peuton, sans manquer à soi-même et aux autres, prendre une telle affirmation pour un principe et pour un point de départ?
Ici, le matérialisme se trouve au bout de ses preuves. C’est une bonne raison pour que nous ne poussions pas plus loin notre critique. Essayons de porter un jugement d’ensemble sur l’argumentation que nous venons d’examiner en détail.
LES PREUVES DU MATÉRIALISME
Car le lecteur se souvient que le but de cette étude n’est pas proprement de rechercher site matérialisme est vrai ou faux, mais seulementquelle est la valeur des raisons par lesquelles on s’est efforcé de le prouver jusqu’à présent.
Le matérialisme est-il un système démontré, comme quelques-uns le répètent avec tant de complaisance? Voilà notre question.
Nous l’avons vu, on a essayé d’asseoir cette prétendue démonstration sur une double hase : les faits et les idées.
Ce que valent les raisons que l’on a tirées des principes, nous le disions il n’y a qu’un instant; et le lecteur a pu se convaincre combien ces raisons sont faibles et superficielles; et combien peu de temps il faut pour réduire le matérialisme à ce déshonorant procédé de toute mauvaise thèse aux abois, qui consiste à poser des questions au lieu de fournir des preuves.
Il était permis de penser qu’on trouverait le matérialisme plus solide sur le terrain des faits, surtout après qu’il s’était vanté que, grâce aux merveilleuses découvertes de la science, il allait démontrer cette thèse : le principe de la pensée dans l’homme est matériel, d’une façon aussi nouvelle que péremptoire.
Il n’en a rien été. Mais ce qui demeure bien démontré, au contraire, c’est que la chimie, l'ana-
tomie, la physiologie, n’ontpoint résolu le problème de, l’âme humaine : c’est que la chimie et la physiologie n’ont ni vu ni montré la pensée sortant d'une cellule nerveuse: c’est enfin que si le matérialisme a voulu inférer. que le principe de la pensée cstmatériel, de ce fait scientifiquement démontré qu’elle dépend de certaines conditions cérébrales, il ne l’a inféré que par un sophisme palpable, en commettant une pétition de principe flagrante.
D'où la conclusion :
Que. le matérialisme d’aujourd’hui est dénué de preuves et tout en l'air, comme le matérialisme d’autrefois.
Je ne puis relire les théories des bruyants philosophes qui prêchent cette doctrine de nos jours, sans qu’il se présente à mon esprit un texte fameux, et souvent cité, de Clément l’Alexandrin : « En Égypte, écrivait le célèbre docteur, les sanctuaires des temples sont ombragés par des voiles tissus d’or; mais si vous allez vers le fond de l’édifice et que vous cherchiez la statue, un prêtre s'avance d’un air grave, en chantant une hymne en langue égyptienne, et, respectueusement incliné, soulève un peu le voile, pour vous montrer leDieu.Que voyez-vous alors ? Un ibis, un chacal, un épervier ou un serpent; le dieu des Égyptiens paraît : c’est un vulgaire animal sur un splendide tapis de pourpre. »
Ouvrez les livres du matérialisme contemporain, presque infailliblement, votre premier regard sera
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LES PREUVES DU MATÉRIALISME
charmé par la ridasse des données positives, et comme ébloui par l’or de la science; car on s’applique à l’y faire rayonner et étinceler tout entière sous vos yeux : physique, chimie, anatomie, physiologie, mathématiques même.
Mais cette première impression du charme une fois passée, interrogez votre raison, et pesez froidement ce qu’il y a d’idées philosophiques sous ce brillant étalage de science : vous serez surpris de vous trouver en face d’un système si réduit, si faible, si misérable.
Ce qui fait, sans doute, la richesse et la valeur d’une doctrine, c’est d’abord une méthode nettement définie et bien raisonnée: c’est, en second lieu, une argumentation forte et soucieuse des règles; ce sont des distinctions précises et pénétrantes, comme il en faut pour ne pas confondre, et partant pour bien poser et bien résoudre les questions ; ce sont, enfin, des principes évidents et de grande portée, éclairant les choses et l’esprit tout ensemble d’une lumière vive et sûre.
lié bien! Regardez : c’est justement tout cela qui manque au matérialisme contemporain.
Aussi, n’étaient le tapis de pourpre elles voiles tissus d’or de la science, dont il abuse, ce système paraîtrait à tous'les yeux ce qu’il est enetfet : une doctrine sans profondeur, comme sans élévation; le produit chétif d'une philosophie en décadence.
Mais, tout chétif qu’il est, le matérialisme pourrait encore être vrai, et môme, c’est justice de le
reconnaître, il est un point où il a pleinement raison : c’est lorsque, rapportant cette règle, nullement inventée parNewton, — qu’il nefautpas multiplier les causes sans nécessité, — il soutient que nous devons accepter la doctrine d’une seule substance dans l’homme, jusqu’à ce qu’il soit démontré que la pensée ne saurait être une propriété de la matière.
Or, cette incompatibilité de la pensée et de la matière se démontre-t-elle ? — C’est ce que nous allons dire dans le chapitre suivant.