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CHAPITRE TROISIÈME

Sommaire. — L’âme est une réalité. — Elle est d’ordre substantiel.— Elle est simple. — Elle est spirituelle.

Ce n’est pas tout, pour des explorateurs, que de se tracer une voie et d’écarter les obstacles : il faut marcher.

Dans notre chapitre sur la méthode, nous avons marqué la voie que nous devons suivre au cours de nos investigations psychologiques; en renversant les faibles preuves du matérialisme, nous avons écarté un obstacle qui embarrassait notre route; l’heure est venue de nous mettre en marche vers le pays de l’âme humaine; ou mieux, pour parler sans métaphore, de rechercher et de dire ce qu’est, en réalité, ce premier et mystérieux principe de noire connaissance et spécialement de notre pensée. C’est ce que nous allons faire maintenant. Écoutez suivant quel ordre.

L’âme humaine est, par nécessité, ou bien une réalité, un fait, ou une idée, un concept, un mot.

Supposé qu’elle soit une réalité, elle est, ou une substance ou un accident; une substance, comme la pierre; un accident, comme est dans la pierre la forme ou figure rectangulaire, cubique ou ronde. Supposé qu’elle soit une substance, elle est, ou corporelle, c’est-à dire étendue, ou non corporelle, c’est-à-dire simple. Supposé enfin qu’elle soit simple, elle est, ou spirituelle, ou non spirituelle ; spirituelle, si elle subsiste par elle-même, c’est-à-dire si elle ne tient que d’elle-même sa subsistance et 11e l’emprunte pas, soit au corps, soit au composé qu’elle forme avec le corps; non spirituelle, si la subsistance 11e suit pas de sa nature, ne lui appartient, pas originairement en propre, mais lui vient, soit du corps, soit du composé.

Cela entendu, vous devinez sans peine l’objet et le plan de notre présent chapitre. Il doit nous apprendre si l’âme humaine est une réalité, si elle est une substance, si elle est simple, si elle est spirituelle.

Parmi les problèmes que je viens d’énumérer,, il en est qui sont difficiles et réclament, au jugement de saint Thomas, beaucoup d’étude et de pénétration: llequiritur diligens et subtil! s inquisitio {. Mais il n’en va pas ainsi, s’il faut en

1. « Utule et rnulli naturam aniinæ ignorant, et rnulti etium circa naturam aniinæ erraverunt. » Sum. iheol., I, q. .87, a i. 8. Thomas, à ce qu’il parait, était beaucoup moins apercevant que

RÉALITÉ, SIMPLICITÉ, SPIRITUALITÉ

croire le grand docteur, de la question de savoir si lame humaine est une réalité et non pas seulement un mot ou un concept. Et, de fait, un simple raisonnement suffit à établir la vérité sur ce point.

Vous vous souvenez que, par pensée, j’entends l’acte de concevoir, de saisir un objet immatériel, ou, en général, un objet qui n’est pas soumis aux lois et conditions de l’étendue ; et que j’oppose la pensée à la sensation, ou perception sensible, qui n’atteint que les objets concrets et revêtus des conditions communes aux corps existant dans l’espace.

Le sens que j’attache au mot pensée étant ainsi nettement défini, je dis d’abord que la pensée est un phénomène, un fait réel.

Vous pensez à l’ame humaine, à la cellule nerveuse, vous pensez à l’éloquence, vous pensez à la poésie. L’action de penser ces diverses choses est aussi réelle, n’est-il pas vrai, quel'action d'avancer le pied ou de lever le bras; ces idées naissent dans votre esprit aussi réellement que des brins d’herbe germent dans une motte de terre; elles s’allument et brillent dans votre âme aussi réellement que s’allument et brillent des flambeaux dans un salon.

La pensée est donc un phénomène, un fait réel.

Descartes, qui voyait une différence essentielle entre son corps et son âme, au premier coup d’œil, comme il distinguait un cercle d’un triangle.

Mais tout phénomène, tout fait réel suppose une cause réelle.

Le principe de la pensée en l’homme, ce que nous appelons âme humaine, est donc une réalité.

Je ne m’arrêterai pas davantage à prouver une vérité co n Ire laquelle on ne saurait élever d’objections sérieuses, et je passe tout de suite à notre seconde question : celle de savoir si l’âme humaine est une substance.

Ici, j’emploie un terme obscur et que je dois, définir, je le reconnais, sous peine de vous tenir un langage inintelligible.

Je vais donc vous faire connaître ce que j’entends par substance. Ce sera moins métaphysique que vous ne pourriez le craindre, car l’ctymologie nous dira presque tout.

Substance vient de sub stare. Le mot indique donc d’abord une chose d’un caractère intime, qui doit habiter, en quelque sorte, les régions profondes de la réalité : sub stat. Et parce que ce qui se conçoit de plus intime dans les êtres, de plus profond, c’est leur nature ou leur essence, il s'ensuit que le mot substance désignera avant tout ce (jui fait le fond d’un être, une nature, une essence proprement dite.

Mais le mot substance, par son étymologie, n'éveille pas seulement l’idée d’une réalité intime et profonde; il énonce, ou au moins il implique

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une certaine forco, une certaine fermeté : sub slat. Aussi, ce mot de substance a-t-il été employé par Aristote, et plus tard par les scolastiques, à désigner, non pas toute nature, toute essence, mais seulement ces natures, ces essences plus nobles qui se supportent elles-mêmes, qui tiennent debout par elles-mêmes, stant.

Enfin la substance, à ne considérer toujours que l’étymologie, ne doit pas seulement être une nature qui se tient debout par elle-même : pour mériter son nom, comme elle tient debout, ainsi il faut qu’elle soit stable, permanente, et ne soit pas, par nature, fluente, changeante et à chaque instant diverse. Remarquez pourtant que les philosophes, en parlant de cette stabilité de nature, n’entendent pas que toute substance, pour être substance, doive être absolument inaltérable et indestructible ; mais ils veulent seulement dire que la substance, dans un être, est cette partie profonde qui n’est pas atteinte par le moindre changement de surface, qui est le sujet, le théâtre de ces mille et une modifications que subissent à chaque heure, sans pour cela changer de nature, les êtres qui nous entourent h

Une définition et un exemple vont tout rendre clair :

Par substance, j’entends : une chose, une réalité, de telle nature ou essence, qu’elle peut tenir

I. V. Jean de Saint-Thomas, Cursus philosophicus, p. 216. Lyon, 1603.

debout, demeurer, sans avoir besoin d’exister dans un -autre être, comme dans un sujet qui la supporte, et qui est elle-même le sujet' et le support d’une série indéfinie de modifications et de changements accidentels l.

Exemple :

Voici une pièce d’or. L’or est-il une substance? Je réponds, d’après la définition donnée tout à l’heure, que l’or est une substance. En effet, l’or est de telle nature qu’il tient debout, qu’il de- ' meure, sans avoir besoin d’exister dans un autre être comme dans un sujet qui le supporte.

Mais, sur ma pièce d’or, je distingue une couronne, une devise, j’y aperçois une effigie; elle a, du reste, la forme ordinaire de nos pièces d’or.

Je demande si cette forme ronde que présente l’or de ma pièce, si le dessin de la couronne et des lettres de la devise, si les traits de l’effigie sont pareillement une substance.

Une forme géométrique, un dessin, les lignes d’une figure., tout cela demeure-t-il, tout cela tientil debout, par soi? Non. Ne faut-il pas qu’une forme géométrique, un dessin, les lignes d’un portrait, pour exister, soient dans une matière comme dans un sujet qui les supporte, dans l’or, comme c’est le cas présent, sur le bois, sur la toile, dans l’air, dans le marbre? Oui, sans doute, car ces qualités, qu’on les suppose même, comme

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