Méditation deuxième
RÉALITÉ, SIMPLICITÉ, SPIRITUALITÉ
Non. Mais encore que vous soyez convaincus d’ètre autre chose qu’un esprit ou une pensée, vous ne doutez pas le moins du monde que la propriété d’étre pensant ne suive de votre nature d’homme.
S’il est de la nature de l’homme qu’il puisse penser, c’est, sans doute, que le principe premier de la pensée, ce que nous avons appelé l’âme, est un des éléments constitutifs de sa nature et forme une partie intégrante de l’essence humaine.
L’âme donc, ou le premierprincipe delà pensée, dans l’homme, fait partie intégrante de sa nature. Or, la nature homme étant véritablement une, comme la conscience que nous avons de notre moi nous en assure, tenant debout par elle-même, sans avoir besoin, pour exister, de s’appuyer à un autre être, demeurant ferme et stable sous le Ilot des événements qui passent, est une substance, aussi bien que l’or et la pierre. Donc, l’âme humaine elle-même est substance.
Est-elle substance complète ou incomplète, isolée ou conjointe? Je le dirai bientôt, mais je n’ai point à le dire en ce moment; car la question à résoudre en ce moment est uniquement de savoir si l’âme humaine appartient à l’ordre des substances ou cà celui des accidents. A quoi je réponds: L’âme humaine faisant partie essentielle d’un être qui est une substance, il est évident qu’elle est d’ordre substantiel.
Je passerais, sans m’arrêter davantage, s’il
n’avait été fait à la question présente une réponse fameuse, que vous connaissez bien, et qui contredit ce que je viens d’affirmer.
Sans doute, vous désirez que je vous dise ce que j’en pense. Je le ferai d’autant plus volontiers qu’il ne sera pas inutile, après les questions, faciles si l’on veut mais abstraites, que nous touchions tout à l'heurè, et avant celles que nous devrons aborder dans un instant , de laisser prendre baleine à vos esprits. Vous entendrez ce que j’ai à vous dire comme on entend une histoire pendant une halte. -
A cette question donc : qu’est l’âme humaine? une substance ou un accident? l’on a répondu : « L’àme humaine n’est ni substance ni accident, mais phénomène. »
Ce seraitle cas, — mais je craindrais d’offenser l’ Auvergne, vous plus encore, lecteurs, — de répéter le mot célèbre : ni hommes ni femmes
« L’àme humaine n’est ni substance ni accident, mais phénomène. »
C'est là ce que disait M. Taine, dans le moment trop court, hélas! où il fut donné au monde de voir et d’entendre M. Taine : car Mt Taine n’est plus. Non, nous rie possédons plus l’illustre auteur des Philosophes classiques du xixe siècle et du Traité de l' intelligence. Lui-même, il s’est ôté l’existence. Je vous en donnerai les preuves tout
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à l'heure, et malheureusement trop certaines, puisque c’est M. Taine lui-même qui me les fournira.
Mais avant que je vous les fasse connaître, laissez-moi reprendre la chose d'un peu plus haut, et vous raconter par quel enchaînement funeste d’événements psychologiques l'illustre philosophe fut amené à se donner la mort.
M. T aine, autant qu’on peut en juger par ses œuvres, n’ayant jamais eu le loisir de lire ni saint Thomas, ni Albert le Grand, ni saint Bonaventure, et ne connaissant la scolastique que par les déclamations d’usage contre quelques-uns de scs derniers représentants, hommes de décadence, dont les noms ne sont pas même cités, ni les ouvrages feuilletés, par les théologiens de profession, conçut pour l’enseignement philosophique des écoles du moyen-âge une aversion profonde, qui, bientôt, se traduisit par une guerre à outrance. Tout jeune encore, il tenait déjà la campagne et bataillait vaillamment contre les « fantômes métaphysiques « et contre ce qu'il appelle « cette armée d'entités verbales qui, jadis, avaient envahi toutes les provinces de la nature ». Catégories, notions de cause et d'effets, genres, espèces, tous les vieux termes « abstraits et creux » tombaient sous les coups de sa logique, comme autrefois les monstres sous la massue d'Hercule. Rien ne trouva grâce devant lui, rien, pas meme la substance et l’accident; car il avait été dit que, lui passé, l'on
ne devait plus revoir ni accidents ni substances, mais seulement des phénomènes.
Voici, en effet, la conclusion oùM. Taine avait été conduit par ses hauts faits, et le dogme fondamental de sa doctrine :
« Les substances ne sont que des groupes de phénomènes; les phénomènes n'ont pas de sujets proprement dits. »
r L’esprit du malheureux Penseur, une fois hanté de semblables idées, il était trop facile de prévoir les extrémités où il serait conduit.
Tout ce qui est substance, de par M. Taine, n’existant plus et ne devant plus être, le moyen que l’homme, que le moi pût survivre ?
Aussi l’infortuné eut-il bientôt fait de dire :
« Il existe des mouvements, des sensations, des images, ou si l'on veut des idées, mais rien de plus.
«Les mouvements intestins des centres cérébraux ne sont pas les mouvements de mobiles véritables, de molécules solides. Ce ne sont point les mouvements d’un cerveau qui serait autre chose que ces mouvements eux-mêmes et leur préexisterait: le cerveau n’est lui-même que la collection de ces mouvements ; son existence concrète,, son étendue, son impénétrabilité sont des illusions.
« De même, le moi,, ce sont nos événements,, sensations, images, souvenirs, idées, résolutions ; ce sont eux qui constituent notre être. Le moi qui
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croit les sentir n'est que leur collection : l’unité et l’identité de ce moi sont illusion pure. Le moi n’est que la trame continue de ces événements successifs. »
« Le moi, l’âme, ce sujet prétendu de la pensée gardant son unité, son identité, sous le flot mobile des sensations, images, sentiments, c’est une illusion.
« il n’y a rien de réel dans le moi, sauf la file de ses événements1. »
Vous le voyez, à l’instant où M. Taine finissait d’écrire ces lignes, il cessait d'être. Son système fit son suicide.
Jusque-là, M. Taine vivait, ayant consenti à vivre; mais à partir du moment où fut rédigée la fatale formule que vous venez d’entendre, le moi Taine s’évanouit.
Cette formule de l’éblouissant écrivain ne nous permet, en effet, que deux suppositions. Ou bien M. T aine, puisqu'il est entendu qu’il a existé, ne fut rien, absolument rien qu’un seul phénomène, une sensation, une idée.; ou bien, M. Taine est la collection de phénomènes, sensations, images, pensées, sentiments, dont la série, fort longue assurément, porte son nom. Les deux suppositions peuvent être faites et soutenues, grâce au langage obscur etcontradictoire du maître. Mais, dans un
1. Voir passim, Philosophes classiques du xrx° siècle, ch. de la méthode; De l’ lntellvjen.ee , préface, et liv. III, chap. i.
cas comme dans l’autre, M. Taine n’est plus, en vérité.
Il n’est plus, c’est trop évident, s’il ne fut qu’une seule sensation, ou qu’une seule idée, l’idée, je suppose, qu’il se forma du moi. L’instant qui suivit cette conception vit disparaître M. Taine. Il devait mourir ainsi; c’était fatal : le système le demandait.
Préférez vous la seconde hypothèse ? Elle est peut-être plus affreuse encore.
Que demeure-t-il des choses passées ? Où existe le passé ? Des choses passées il ne demeure que le souvenir. En réalité, le passé n’est plus; il n’existe que dans la mémoire qui se souvient; son existence n’est qu’une fiction de l’esprit:
Il passato non é, ma se lo finge
Fervidci rimembranza .
Le passé est donc, à sa manière, un « être de raison », c’est-à-dire un être qui n'existe qu’autant et parce que la raison s’en occupe.
De cent mille sensations, idées, sentiments, qui se sont succédé dans le passé, que reste-t-il ? Le souvenir. La collection , la série , la file de ces phénomènes, où existe-elle ? Dans ma tète, quand je pense à cette série. Les phénomènes et leur série, tout cela est maintenant à mettre au rana'
des fictions, des imaginations, des entités métaphysiques.
Vous voyez arriver la sinistre conséquence. A l’instant où M. Taine prononça que son moi était
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une collection de sensations et d’images successives, une file, une série de phénomènes antérieurs, du même coup il passait, lui, M. Taine, à l’état de « liction, d’illusion, d’hallucination, de vieux terme abstrait et creux, d’entité verbale, de fantôme métaphysiqne », et pour dire d’un mot l’horreur de l’événement, il se métamorphosait en « être de raison!... » Et c’est de la sorte que M. T aine disparut du monde de la réalité!
Qui pourra dire combien est atroce pour un homme, même pour un philosophe, le supplice de se voir changer « en être de raison »?
La fable antique, Ovide dans ses Métamorphoses, nous rapportent-ils rien d’aussi horrible? L’idée de s’infliger à soi-même un trépas si cruel et si déshonorant peut-elle donc monter au cerveau d’un sage !...
Vous allez m’accuser de traiter le système de l'honorable écrivain bien peu sérieusement, et vous n’aurez pas tort. Mais j’ai mon excuse.
C’est d’abord que le système de llume et de Condillac, au fond, n’est guère sérieux. C’est, en second lieu, qu’il n’est point à craindre de voir le phénoménalisme psychologique, de quelques séductions que l’ait entouré la plume de M. Taine, faire des adeptes nombreux et convaincus.
Sa formule est trop obscure, ou mieux, trop manifestement contradictoire : il choque trop ouvertement le témoignage le plus ferme de la conscience.
Un homme grave, un philosophe de valeur, qui, bien sùr, ne veut point désobliger M. Taine, M. Emile Charles, recteur de l’Académie de Lyon, le dit sans détour : L’énoncé même de la thèse du phénoménalisme psychologique est inintelligible : c’est une véritable « logomachie », — le mot est du Recteur. «La phrase, dit-il encore, d’ordinaire incisive et nette, s’empêtre dans les contradictions L »
Le moi est-il quelque chose d’un et de continu? « Oui, dit à un endroit M. Taine, et on ne peut pas dire qu’il soit la série de ses événements ajoutés bout à bout. »
« Non, vous dit-il vingt lignes plus bas, car le moi n’est que « la série », la trame de ses événements successifs, »
Vous entendez ses événements, ses événements à lui. M. Taine nous dit d’une part : Il n’y a pas de moi distinct; le moi en dehors des événements n’est rien, rien en dehors des phénomènes, sensations, images.
Puis, tout à coup, voilà qu’il vient nous dire que : le moi a ses événements, et s’on distingue par conséquent comme le possesseur se distingue de sa propriété .
Ainsi encore il écrit : « Nos événements successifs sont donc les composants successifs de notre moi. Il est tour à tour l’un, puis l’autre.» Nos
1. Lectures de philosophie, 2e édition, 2° tirage, l. II, p. 330.
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événements?. « Pourquoi dire nos événements, observe très justement M. Charles, puisqu’il n’y a qu’eux, et que nous ne sommes pas? »
Ainsi encore il dira : « La trame d’événements qui est nous-mêmes et dont nous avons conscience. » Vous parlez comme si vous étiez encore quelque chose, Monsieur Taine. Mais vous n êtes plus, nous ne sommes plus, ' souvenez-vous-en bien; à votre place, il n'y a plus que des événements qui s’écoulent. — Ne répétez plus cette phrase, que je relève encore dans votre livre : « Nous embrassons de très longs fragments de notre être dans un instant. » Un être de raison n’embrasse point de la sorte.
« On verra par là, conclurai-je avecM. Charles, et eu me servant de ses propres paroles, tout ce que l’écrivain doit souffrir en s’obstinant à trouver des mots pour une pensée contradictoire ; il supprime le moi et le rétablit dans la même phrase h »
Le phénoménalisme ne se contredit pas seulement, quand il essaye de s’énoncer, de se formuler : mais, comme je le disais, il viole encore outrageusement le témoignage de la conscience.
S il est une chose énergiquement et universellement affirmée par le sens intime, c’est l’unité, c’est la persistance du moi. L’on aura beau entasser les sophismes, l’on n’étouffera point ce témoignage. Interrogez un vieillard. 11 vous racontera