De l'Intelligence, t. I. p
RÉALITÉ, SIMPLICITÉ, SPIRITUALITÉ
tion de principe, — par quoi M. Taine essaye d’étayer un peu son étrange assertion. A quoi bon s’attarder à la discussion d’un système, quand il est condamné, réprouvé, par les affirmations les plus certaines du sens intime?
Notre moi, et ce qui pense en nous, ce qui raisonne, ce qui veut, ce qui aime, notre âme, est donc quelque chose do permanent, de durable qui résiste aux changements. Nous en avons pour garant la conscience, et les efforts titaniques de M. T aine n’y feront rien.
L’auteur du Traité de V Intelligence restera seulement un exemple mémorable des aberrations où se trouve entraîné un beau talent, quand il subit le préjugé, jusqu’à fermer les yeux à l’évidence.
Deux choses nous sont désormais acquises : l°que l’âme humaine est une réalité; 2° quelle est une réalité substantielle. Mais une substance peut être matérielle ou immatérielle? Laquelle de ces deux épithètes convient à notre âme?
Comme vous le voyez, nous nous retrouvons en face du matérialisme ; et cela devait être. Dans notre précédent chapitre, nous n’avons pas dit notre dernier mot aux partisans de ce système. Nous avons simplement fait la critique des arguments qu’ils apportent, et montré qu’ils ne sont pas concluants. Après avoir constaté que la thèse du matérialisme n’est pas démontrée, il nous reste à
faire voir qu’elle -n’est pas démontrable, par cette excellente raison quelle est fausse.
Aux matérialistes qui nous disent, avec Priestley : « C’est une règle rigoureuse de la logique de Newton, de ne pas multiplier les causes sans nécessité; donc, nous devons accepter la doctrine d’une seule substance dans l’homme, jusqu’à ce qu'il soit démontré que les propriétés do l’esprit sont incompatibles avec celles de la matière, » nous devons prouver que cette incompatibilité existe : et c’est ce que nous allons faire, en établissant d’abord que l’âme humaine est immatérielle, et ensuite qu elle est spirituelle.
Par matière, j’entends cette réalité qui a pour marque distinctive ces trois propriétés : l’étendue, 1 impénétrabilité, la mobilité.
On l’a définie : une réalité étendue, résistante et mobile. Cette définition rend suffisamment, pour le quart d’heure, mon idée de la matière, et vous explique en quel sens je me demande si l’âme est matérielle ou non.
Je pourrais démontrer que l’âme est simple par les raisons qui servent à établir qu’elle est spirituelle; car, si quelque fait prouve que l'àme est spirituelle, c’est-à-dire si parfaitement distincte et si peu dépendante du corps qu’elle lui communique l’existence loin de la recevoir de lui, à plus forte raison prouve-t-il qu’elle est simple. Mais je préfère démontrer la simplicité par des preuves qui lui soient propres. Ce procédé d’abord est
RÉALITÉ, SIMPLICITÉ, SPIRITUALITÉ
d’une meilleure méthode; et ensuite il donnera de la précision et du relief à notre doctrine, en faisant ressortir la différence des deux thèses do la simplicité et de. la spiritualité de l’âme humaine, par la diversité même des arguments qu’on emploie à prouver raine et l'autre.
J’affirme que l’âme humaine est simple, de ce seul fait que, dans la sensation, elle perçoit des objets matériels d’une perception totale et une.
Cet argument a été souvent développé depuis un siècle par les philosophes, en vue d’établir la thèse qui nous occupe; mais ce n’a pas toujours été avec succès. Voici comme on le présente d’ordinaire :
C’est un fait, que nous percevons par nos sens, d’une perception totale et une, des êtres matériels : livres, tables, fenêtres, etc. Or, une telle perception ne peut avoir pour sujet ou pour cause un être composé de parties. Dans ce cas, en effet, ou bien chacune des parties connaîtrait l’objet tout entier, et nous aurions plusieurs connaissances totales du même objet, ce qui n’est pas; ou bien chaque partie aurait une connaissance partielle, et chacune -n’ayant que sa portion de connaissance, la connaissance totale et une ne serait nulle part, ce qui contredit l’expérience ; car l’expérience prouve que nous avons des connaissances totales. Youdra-l-on supposerun centre où chaque partie'apporte sa contribution de connaissances, il faut que ce centre soit simple: car,
s'il a des parties, la même difficulté se présente; s il est simple, comme c’est lui qui est l’âme, notre thèse est prouvée L
Cette preuve a satisfait grand nombre de philosophes; d’autres y ont fait l’objection que voici, et qui n’a pas encore été résolue, que je sache :
Ce raisonnement a le grand tort de confondre unité et indivision avec simplicité et indivisibilité 2. L'on dit : la connaissance est une et indivise, donc le sujet connaissant est un et indivis. C’est fort bien raisonné, mais la démonstration est inachevée; car il reste à dire si, pour avoir la perception sensible d’un objet matériel, il faut que le sujet de cette perception soit un jusqu’à être simple > et indivis jusqu’à être indivisible. Nous avouons que l’unité de nos sensations est inexplicable dans l’hypothèse que ce qui perçoit en nous serait un agrégat de substances simplement groupées et rapprochées suivant un certain ordre : la perception, dans ce cas, serait évidemment morcelée en autant de fragments que l’on compterait de substances. Mais en serait-il encore de même, si nous supposons une seule substance à la fois étendue et indivise, c’est-à dire une substance divisible, mais dont les parties ne sont pas actuellement séparées? Cette substance, étendue, mais une, puisqu’elle n’est point divisée 3, n’est-elle pas un sujet appro-