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Circulation de la vie, t. I, p

RÉALITÉ, SIMPLICITÉ, SPIRITUALITÉ

démontré aujourd’hui, de l’aveu unanime des savants : Tout ce qui est matière, en nous, passe, s’écoule et change.

Tout homme adulte a changé de corps, non pas seulement plusieurs fois, mais un grand nombre de fois ; de telle sorte qu’à l’âge où il est arrivé, il ne possède plus rien, pas une seule molécule de son premier corps.

Mais quoi! n’existe-t-il pas quelque chose en nous qui ne passe point et ne change point?

Je vous disais il y a un moment : Interrogez un vieillard; mais c’est vous-mêmes que j’interroge à cette heure.

Quand vous remontez, à l’aide de la réflexion et du souvenir, le cours de vos événements personnels, quand vous suivez du regard toute cette série de faits si divers qui forment comme la trame de votre existence passée, les états intérieurs qui se sont succédé en vous non moins variés que les circonstances extérieures ; malgré tous les changements arrivés en vous et autour de vous, votre conscience ne vous dit-elle pas qu’un élément, une réalité est demeurée en vous, immuable et identique, que vous retrouvez au dedans de vous-mêmes un quelque chose qui a été le sujet et le témoin de tous ces événements intimes, qui le constate et l’affirme à cette heure; et ne dites-vous pas : je fus triste et je suis heureux; je fus ennemi du travail, je suis laborieux; je fus indifférent pour la science, je suis désireux

de m'instruire ;je fus un enfant, je suis \m homme?

Oui, votre conscience vous montre et vous fait entendre ce quelque chose de permanent et de stable qui dit et répète sans cesse, et à tout propos, ces deux paroles d’un sens si profond : je fus, je suis. Votre conscience affirme que votre moi, dans le fond, est demeuré identique pendant toute votre existence.

Si donc, d’autre part, la science affirme, avec une égale certitude, que de toute la matière dont votre corps était formé au début et pendant la première période de votre vie, il ne reste plus un atome; que conclure ? sinon que ce qui se nomme moi , ce qui dit/e, ce qui se souvient, ce qui compare son état présent avec ses états passés, l’âme, enfin, n’est point de la matière, et ne participe pas plus à la nature de la matière qu’elle n’est soumise à ses lois.

Donc, l’âme n’est, point matière : donc, l’âme n’est point le cerveau ni aucune partie du corps.

— Elle en est le type, elle en est la forme, a-t-on répondu. Le type du corps humain est toujours le même, il ne change pas. On peut donc soutenir, tout à la fois, que l’âme est quelque chose de matériel et qu’elle demeure cependant toujours identique.

— Ne parlant pas latin, je dois m’abstenir de donner à cette objection, que d’aucuns font très gravement, le qualificatif qu’elle mérite.

Mais il m’est bien permis de dire que son inven-

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teur la formula sûrement à un moment de distraction, et qu'il faut se trouver dans un état mental semblable pour la répéter.

D’un seul mot, en effet, l’on perce à jour ce misérable sophisme. Le type du corps humain reste le même, dites-vous. — Non pas numériquement le môme, s’il vous plaît, mais spécifiquement le même.

Peut-on dire que deux hommes portent le même habit? Oui, à condition d’entendre que ce n’est pas le môme habit numériquement , mais spécifiquement. C’est le même habit que portent deux hommes, parce que leurs deux babils sont d'étoffe semblable et de coupe semblable . Mais il y a réellement deux habits , et môme deux étoffes, et môme deux coupes.

Ainsi, quand nous changeons de corps, nous changeons d’habit, et en changeant ainsi d’habit, l’habit, l'étoffe, la coupe, c’est-à-dire le type, en réalité, se multiplient.

— Mais nous ne changeons pas de corps, comme nous changeons d’habit, tout d'un coup, en une seule fois.

— Cette réplique m'oblige à développer ma comparaison, mais l’on n’y gagnera rien.

Je connais un avare, qui, pour ne point acheter d'habit neuf, fait sans cesse réparer l’ancien. Un jour on lui change la première manche, un autre la seconde, un troisième, autre chose : et de la sorte, au bout d’un certain temps, l’habita été tout en

tier renouvelé pièce par pièce. En fait, ce renouvellement terminé, l’avare a-t-il toujours le même habit? Il n’a pas Je même numériquement quanta l’étoffe, c’est évident. Mais quant à la coupe, quant au type? La coupe de chaque pièce rapportée est-elle numériquement différente de la coupe ou du type de chaque pièce remplacée? C’est encore évident; et il ne l’est pas moins que toute la coupe, tout le type de l’habit s’est renouvelé successivement,, tout aussi réellement que l’étoffe elle-même h

Vous n’arrivez donc point avec votre type, qui ne demeure toujours le même que dans votre idée , à ce quelque chose de permanent, de numériquement un, et d’identique, qui survive en nous au changement, et le comprenne elle dise "1 2.

Un jour, qu’un homme de science3 m’expliquait la structure et les fonctions de la moelle épinière, — avec un savoir et une clarté extrêmes comme son obligeance, — la conversation s’égarant, je ne

1. Y. Sum.theol., p. I, q. 119, art. i, ad 2; et Jean de S. -Thomas, Cursus pfiUosophicus, p. 129, édit, de Lyon.

2. Ce fait de l’identité du moi persistant au milieu du renouvellement incessant et intégral du corps humain renverse à lui seul, non seulement cette théorie du type constant ou forme permanente, mais encore les hypothèses analogues de Sirnmias, d’Alexandre d’Aphrodise et de Galien. (Sum. cont. Gent., lib. II, c. 62, 63, 64.)

3. M. Laulanié, professeur de physiologie à l’École vétérinaire de Toulouse, dont il est aujourd’hui Directeur.

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sais à quel propos, et les rôles s'élant intervertis, je me trouvai exposant et prouvant la thèse spiritualiste sur l’âme humaine. Comme j’annonçais qu'ayant établi que l’âme est simple, j’allais démontrer qu’elle est spirituelle : « Ah! me dit le savant professeur, avec un petit éclair de malice dans l’œil et sur les lèvres, vous autres, vous admettez une différence entre ce qui est immatériel et ce qui est spirituel. Nous, nous pensions qu’une chose est simple si elle n’a point de parties, et matérielle si elle en a; mais nous ne nous étions j»as imaginé qu’une négation, qu’une absence de parties, comportât du plus ou du moins, et fût affaire de degrés. »

Heureusement j’avais ma réponse prête, et qui fut fort bien comprise :

Quand nous recherchons si l’âme est spirituelle, nous n’entendons nullement qu’il puisse y avoir du plus ou du moins dans cette négation, ou absence de parties qui fait l’être simple. La spiritualité n’est pas le moins du monde, suivant nous, un degré de simplicité. C’est une propriété d’un genre tout divers. Simplicité dit : absence de parties ; spiritualité : manière d’exister indépendante d’une substance conjointe. Pour que l’âme humaine soit simple, il suffit qu’elle n’ait point de parties; pour qu’elle soit spirituelle, il faut que l’existence ne lui vienne ni du corps, ni du composé quelle forme avecle corps, mais d'elle-même, mais d’elle seule, — parlant bien entendu du prin-

cipe prochain et, intrinsèque de l’existence, qui n exclut nullement la cause efficiente première. Vous voyez qu’il y a une belle différence entre la simplicité et la spiritualité.

Descartes et les Cartésiens n’onf pourtant jamais voulu la reconnaître; et, en conséquence, ont toujours négligé de prouver, à part, la spiritualité de l’àme humaine.il leur semhlaitque, savoir de l âme qu’elle est simple, immatérielle, c’est en connaître tout ce qu’il faut, et que sa dignité au-dessus des corps est établie aussi complètement qu’elle peut l'être, par ce seul fait qu’elle n’est pas une substance à trois dimensions.

Les vieux scolastiques avaient vu plus loin. L’âme est simple, se dirent-ils : elle est unie au corps, puisqu’elle pense dans le corps ef l'associe même, dans une certaine mesure, au travail de sa pensée : elle subsiste dans le corps. Mais, au fait, qui la fait subsister ? Subsiste-t-elle en vertu d’une énergie qui lui soit propre, qu’elle tienne de sa nature, ou bien tient-elle du corps de pouvoir subsister? Nous concevons des forces qui, tout en étant simples, inétendues, ne subsistent que par les corps où elles sont, en vertu de l’union qu’elles ont avec la matière.

En est-il ainsi de l’âme humaine? N’est-elle que simple, ou bien est-elle spirituelle , c’est-à-dire portant en elle-même la raison de sa subsistance?

Vous voyez qu’il y avait matière à une question, et à une question importante; et je me réjouis de

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voir do nos jours M. F. Bouillier, le savant historien delà philosophie Cartésienne, le reconnaître en plusieurs endroits de ses ouvrages, bien qu’il ne pose pas encore peut-être le problème avec toute l’exactitude et la précision qu’on pourrait souhaiter L

Quand nous parlions de la méthode , vous êtes convenus que l’on peut, dans une démonstration, partir indifféremment d’un fait ou d'un principe, pourvu que l’on parte d’une certitude. Jusqu'ici, dans presque tous nos raisonnements, nous sommes partis d’un fait; cette fois, ne seraitce que par amour de la variété, nous allons partir d’un principe.

Le voici, tel qu’on l’énonçait autrefois dans l'Fcole : « L’opération suit l’être et lui est proportionnée. » Celte formule, telle qu'on vient -de l’entendre, n’est pas si vieillie qu elle ait besoin, pour qu’on la comprenne, d’être traduite dans un langage plus moderne; et elle est d’une vérité si évidente qu elle s’est imposée à tous les esprits.

M. Buchner en reconnaît formellement la valeur. quand il écrit ces paroles : « La théorie positiviste est forcée de convenir que V effet doit répondre à la cause, et qu’ainsi des effets compliqués doivent supposer, à un certain degré, des combinaisons de matière compliquées 1 2.-»

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