Commentaire sur le traité de l’âme livre III, leçon
2. Sylvestri (Ferrariensis), Commentaire sur la Somme contre les Gentils, liv. Ier. cliap. 11e. — « Qui ne pose pas en principe
Si vous niez les certitudes de votre raison, je nierai, du même droit, les certitudes de vos sens.
Impossible d’admettre les unes san-s admettre les autres; 'impossible, de rejeter les unes sans rejeter- les autres.
' Voilà donc qui est indéniable, incontestable, nous avons des certitudes, et, conséquemment, d’excellents points de départ, dans le monde des idées comme dans le monde des faits.
Il est certain que je parle à cette heure; il est certain que tous les rayons du cercle sont égaux. Je peux partir de l’une ou de l’autre vérité, de l’un ou de l’autre point.
J’avais. donc raison d’affirmer qu’on peut partir d’un fait ou d’une-idée', en demeurant fidèle à la méthode la plus rigoureusement positive.
• Mais, reste à dire de quel point l’on devra partir de préférence. Sera-Ce de l’idée, sera-ce du fait?
Je suppose que je pars de l'idée du cercle, et que, discourant sur cette idée, j'arrive à en déduire toutes les notions imaginables de géométrie concernant le diamètre, les rayons, les cordes, les .arcs, etc. Quelle sera ma science? Me fera-t-elle connaître l’idéal ou le réel? ce qui existe ou cequi est possible ?
Le point de départ commande le point d’arrivée. Si je prends lo bateau à vapeur à Genève, il ne rue
que toutes nos facultés' sont infaillibles, est fatalement sceptique..» Reid.
conduira jamais à un port de la Méditerranée ou de l’Océan; le principe impose la conséquence : parti de l’idéal, je dois aboutir à l’idéal.
Toutes les fois donc que nous voulons atteindre à une science toute rationnelle, tout idéale, nous pouvons partir d’une idée abstraite. Les mathématiques, la géométrie ne laissent pas d’ôtre des sciences positives, pour partir des idées générales du nombre et de l’étendue.
Si je veux, au contraire, connaître non pas le monde idéal, mais le monde réel, non pas ce qui peut être, mais ce qui est, il est clair que je dois partir d’un fait observé. Voulez-vous savoir ce qui se passe à l’hôtel de ville, transportez-vous-y. De même, voulez-vous étudier les réalités, commencez par vous placer sur le terrain de la réalité, c’est-à-dire au beau milieu des faits.
Que les sciences rationnelles donc partent des idées, que les sciences réelles partent des faits ; les unes ayant seulement soin de ne partir que d'idées certaines, les autres que de faits certains.
Il faut partir, en effet, car la science est un voyage de découverte : « Est quidam discursus ex notis ad ignota , » comme parle saint Thomas h
L’homme n’est pas fait pour atteindre la vérité d’un regard ni l’observer tout entière d’un seul point. Les horizons de la vérité sont comme l’ho-
l . Quœsliones clisputatœ de Veritate, quæst. VIII, a. la.
rizon terrestre, ils reculent à mesure qu’on marche et qu’on s’approche. Or, comme la méthode enseigne le point de départ qu'il faut choisir, ainsi elle nous apprend de quelle sorte il faut que s’effectue notre marche.
Pour marcher sur le terrain de la science, il faut deux choses : des principes et des raisonnements.
Regardez comment Newton a fait son premier pas vers la découverte de l’attraction : La pomme tombe. Voilà le fait observé; c’est le point de départ. Mais, dit le grand homme, tout fait naturel doit avoir sa cause dans la nature. Voyez-vous le principe? Donc, poursuit-il, il existe dans la nature une cause qui produit et explique ce phénomène. Voilà le raisonnement. Ce n’est qu’un premier pas, cela : d’autres suivront, mais ils ressembleront tous au premier, comme les pas de l'homme qui marche se ressemblent tous, .le veux dire que Newton n’arrivera à découvrir la théorie qui l’a rendu si fameux, qu’en employant sans cesse les principes et le raisonnement.
Mais que Newton ait bien soin, dans sa marche, de ne pas se départir des principes de la méthode positive.
One prescrit-elle? Rien que de très simple.
Pour ce qui est des principes, elle nous ordonne de n'en choisir que de « certains et d’incontestables ». Observez cette loi, et, sur ce sujet, elle vous tiendra quitte.
Quant aux raisonnements, elle ne dit rien non plus qui soit compliqué ou obscur. Elle exige simplement deux choses : 1° qu’en chacun d'eux, les prémisses, idées ou faits, soient vraies, et telles que. la conclusion s’ensuive rigoureusement; 2“ qu’ils se -déduisent bien les uns des autres, qu ils forment bien la chaîne, de telle sorte que l'esprit passe toujours du plus connu au moins connu,
ait pas de solution de continuité entre la dernière et la première des conclusions.
Vous avouerez qu’on ne saurait être moins formaliste ni plus précis.
Mais cette méthode positive, qui nous conseille si. bien au point de départ et pendant tout le cours de notre pérégrination scientifique, que va-t-elle nous dire relativement au but, au point d’arrivée?
•C’est là qu’elle est vraiment admirable. Admirable, il faut l’avouer pourtant, pour nous autres hommes du dix-neuvième siècle. Car ce qu’elle dit est si simple, saute tellement aux yeux, que si nous ne l’avions vu méconnaître de notre temps, nous n’aurions jamais soupçonné qu’il y eût du mérite à l’enseigner.
Reprenons notre idée d’un voyage de découverte.
Nous voilà donc partis à la recherche d’une vérité quelconque : physique, chimique, physiologique, mathématique, philosophique, peu importe/
C’est, un pays inconnu que- nous explorons. Comme nous n’avons d’autre programme que celui de pénétrer aussi avant que nous pourrons', nous irons jusqu’au bout de nos forces et de nos ressources, aussi loin que nous pourrons nous frayer la voie à travers les obstacles. Mais nas
forces et nos ressources jusqu’où nous mènerontelles? Nous n’en savons rien: car tout dépend deS obstacles ; et les obstacles, montagnes, rivières, forets, crevasses, marécages, nous ne les connaissons pas, puisque nous sommes dans un pays inexploré. Quand donc, à quel moment, nous est-il permis de dire, d’une façon positive, « certaine, incontestable, » le point précis où il nous sera donné d’arriver? Nous ne pourrons le dire d'une façon positive, c’est-à-dire « certaine, incontestable », pour parler comme l’Académie ,
« assurée, constante », pour parler comme M. Littré, qu'au moment où nous y serons parvenus, quand nous y serons. Si nous le disons plus tôt-, nous ne nous comporterons pas en esprits positifs.
Voilà donc ce que nous apprend celte sage méthode positive : elle nous apprend à ne point dire à l’avance, a priori, jusqu’où nous irons dans la science; elle nous enseigne à ne point faireles prophètes, et à ne parler, comme il convient à de simples mortels, qu’après l’événement.
Mais la méthode- positive nous donne une autre leçon, par rapport à notre point d’arrivée, leçon qui n’est ni moins fondée ni moins utile.
Vous le savez, et tout le monde en convient, le point, le but où toute recherche scientifique s’efforce d’arriver, c’est la définition de l’objet dont elle s’occupe. Tant qu’une chose n’est pas définie, on n’en possède pas la science. Auriezvous un in-folio plein de faits et d’observations, si dans cet in-folio ne se trouvent pas ces deux petites lignes nous montrant tout le détail des propriétés et des operations rattaché à quelque fait premier, je veux dire à quelque réalité intime de l’être, comme à leur cause, d’où nous les voyions sortir comme le ruisseau de sa source ou la plante de son germe, qui nous exprime enfin la nature de l’être, cet in-folio, tout in-folio qu’il est, ne vous donnera pas la science.
Encore une fois, cela, tout le monde le sait. Mais ce que tous ne paraissent pas savoir, c’est que, pour définir un être, il faut, sinon connaître par le menu toutes ses propriétés et ses opérations, au moins avoir observé les principales, et surtout n’exclure aucune des diverses catégories depropriétésou d’opérationsqui lui appartiennent. Autrement la définition ne rendant compte que d'une partie des propriétés et impliquant la négation des autres sera nécessairement incomplète et inexacte. •
Définir un être c’est, suivant l’étymologie (clifft/iire, dicere fines), déterminer ses limites, fixer ses frontières, dire où il finit. Par conséquent, définir un être en ne tenant compte que d’une
partie de ses attributs, c’est tronquer sa nature et en fausser absolument la notion.
Vous ne demanderez pas à un géomètre qu'il sache du triangle, avant de le définir, toutes ses propriétés par le détail; nul géomètre au monde ne le saura jamais : mais vous exigerez de lui, au moins, qu’en définissant cette figure, il ne la définisse pas comme possédant deux angles seulement: de même qu’il ne nous dise pas que le carré est une figure qui n’a que trois cotés.
Voilà ce que la méthode positive n’a garde d’oublier, et pourquoi elle donne ce précepte : qu’il ne faut jamais définir la nature d’un être sans avoir les yeux fixés sur les différents genres de propriétés qui lui conviennent.
Je vous ai signalé les traits essentiels auxquels se reconnaît la vraie méthode positive.
C’est celle qui, pour faire passer l’esprit de ce qu’il connaît à ce qu’il ne connaît pas, lui apprend à- choisir toujours un point de départ certain et incontestable, fait ou idée, à ne marcher qu’en s’appuyant surdos principes pareillement certains et incontestables et sur des raisonnements solides et bien enchaînés, à déterminer enfin et à fixer son point d’arrivée, sur place, et non pas avant d’y être.
Cela dit sur la méthode positive en général, vous connaissez dès lors, aussi bien que moi, la
méthode que nous suivrons dans nos études sur l ame humaine. - .
Bacon écrivait à un de ses bons moments, — il en a eu quelques-uns — : « Parmi ceux qui font profession de savoir, il en est qui, n’écoutant que l’expérience, ne savent que recueillir et amasser des faits : ce sont les fourmis de la science.' D’autres, au contraire, n’écoutent que leur raison, et fabriquent des systèmes avec des abstractions qu’ils tirent de l’esprit : ce sont des araignées. La vraie philosophie, procédant comme l’abeille, qui n’emprunte ses matériaux aux fleurs des jardins et de la campagne que pour les travailler et les transformer, consulte et interroge l’histoire naturelle et l'expérimentation ; puis elle interprète et éclaire leurs données à la lumière des principes et du raisonnement. C’est dans l’union de ces deux éléments, et dans l’emploi simultané de l’expè-. rience et des principes, qu'est l’espoir de la vraie science. « Itaque in Ziarum facul fatum, eæperimentalis scilicet et rationalisa arctiore et sanctiore
fœdere... bene sperandum est L »
Comme nous voulons, par nos études, arriver
à connaître la réalité sur l’âme, et que notre psychologie doit être une vraie science: d’une part, nous nous appuierons sur les faits, et d’autre part, nous invoquerons les principes et nous raisonnerons. •
J. Xovum organwn, lib. prim. XCV.
Mais d’abord nous ne partirons point de théories plus ou moins contestables et contestées, d’idées subtiles- ou nuageuses. Nous partirons de faits certains et ne perni.eltant pas le moindre doute : de faits que vous aurez constatés vousmêmes en vous-mêmes, que vous pourrez le plus souvent provoquer et reproduire en vous, au mo-‘ ment même où je les nommerai. Je ne commencerai point par vous dire comment s’explique, soit la présence des idées en votre esprit, soit le phénomène de la sensation; je vous demanderai seulement si vous constatez en vous des sensations et des idées. Je ne vous proposerai point mes vues sur l’origine des diverses aspirations qui agitent le cœur de l’homme ; je vous prierai seulement de me dire si ces aspirations se trouvent en vous.
Bref, notre" point de départ, c’est aux affirmations les plus claires, les plus formelles, les plus irrésistibles de votre sens intime, de votre conscience, que je le demanderai.
Une fois en possession de ces données *<r certaines et incontestables t>, je ferai appel aux principes. Mais remarquez quels principesj invoquerai: les plus évidents, les plus simples; et en quel petitnombre! A la rigueur, je pourrais m’engager à ne pas avoir recours à plus de trois*, que je puis vous formuler dès maintenant :
•Premier ; La même chose ne peut pas être et n’êtrc point en même temps;
IG
Deuxième : Tout fait a une cause ;
Troisième, — qui n'est que le développement du deuxième — : La cause ne saurait être disproportionnée ni inférieure à l’effet qu’elle produit.
Si positif que soit votre esprit, il faudra bien qu’il se rende à une telle évidence ; et vous conviendrez" en même temps, j’en suis sûr, qu’en matière de principes comme en matière de faits, je ne réclame pas une trop forte dose de crédulité.
Je ne serai pas moins réservé quant aux raisonnements ; car j’espère vous les présenter en bonne et due forme, solidement construits, et parfaitement liés les uns aux autres.
Il va sans dire, du reste, que toutes les propositions qui entreront dans leur facture seront du domaine rationnel. Je ne citerai point de textes d'Écriture sainte, je n’apporterai point de définitions de Conciles, je ne lancerai point de « magister dixit ».
Nous raisonnerons, nous discuterons en vrais philosophes; et, puisqu'il doit y avoir combat — que ce soit guerre ou simples représailles, — il est entendu que toutes les positions seront enlevées ou gardées, à la pointe du syllogisme.
Quant au terme où nous arriverons, je n’affirme rien... qu’une chose : c'est que nous marcherons aussi loin et aussi longtemps que notre raison verra clair.
Nous nous garderons bien, du reste, de définir 1 âme humaine, en ne faisantattcntion qu’àl’une ou
à l’ autre de ses propriétés. Nous l'observerons de la manière la plus complète et la plus large qu’il nous sera possible. Nous ne la considérerons pas seulement parles sommets, dans ses opérations les plus sublimes, concevant le vrai, aimant le bien, se complaisant dans le beau ; nous descendrons à ses opérations les plus humbles, nous l’observerons engagée dans le corps, emprisonnée dans ses étreintes, comme mêlée et confondue avec lui, au point que des deux il se fait un seul sujet, une seule personne, qui dit : Je marche, je bois, je mange. je me heurte, je suis brisé, je suis moulu; comme elle dit : Je pense, je raisonne, j’aime l’honneur, la vertu, le devoir, Dieu.
Nous verrons aussi dans quels rapports elle se trouve avec les autres corps voisins du sien.
Et pour que nos observations soient plus sures, nous ne les ferons pas seuls; mais nous appellerons à notre aide les sciences, elles savants dont les études peuvent éclairer quelque point des nôtres. Nous interrogerons tour à tour la physiologie, la biologie, la chimie et la physique, ne rejetant aucun fait constaté, ayant seulement le soin de distinguer entre les phénomènes certains qu’il n’est pas permis de contester, et les théories par lesquelles les savants les expliquent; théories dont il nous est toujours libre de nous éloigner, tant qu'elles ne sont, comme c’est le cas le plus ordinaire, qu’ingénieuses et vraisemblables.
Notre méthode psychologique réalisera donc
toutes les conditions essentielles de la méthode positive, sous le triple rapport de coque nousavons appelé le point de départ, le point d’arrivée et le trajet intermédiaire. Elle sera donc positive dans le vrai sens du mot.
11 pourra sembler à quelques-uns qu'il n’y a pas un fort grand mérite à suivre celte méthode, tant les règles en sont simples et élémentaires; mais ses avantages et le mérite de ceux qui la suivent paraîtront un peu plus grands, quand nous aurons vu comment, étant aussi simple que fondée en raison, elle a été si souvent méconnue et abandonnée ; et que je vous aurai montré, rapidement, comment des systèmes fameux de psychologie en sont une violation flagrante.
Un philosophe qui n’a pas été fidèle aux règles de la méthode positive, c’est Descartes.
Et je le dénonce le premier, parce que, depuis deux siècles, c’est-à-dire depuis l’abandon de la philosophie scolastique, une sorte d’identification s’étant laite entre le cartésianisme et le spiritualisme, aux yeux de beaucoup de gens, l’on pourrait croire que sa méthode est la méthode même de la psychologie traditionnelle des écoles catholiques ; ce qui est faux, et ce qu’il importe fort de démentir; car le cartésianisme, par sa méthode psychologique, est capable d’éloigner du spiritualisme tout
homme de bon sens, et particulièrement toutsavant qui tenterait de s'en instruire.
Le grand tort de Descartes, c’est d’avoir voulu définir l'âme sans avoir suffisamment observé ses opérations et ses rapports. 11 ne la regarde que par le haut et par le dedans. 11 ne la voit que transcendante et isolée.
Si on lui demande : « Qu’êtes-vous? »
Il répond : « Je suis une âme. »
— Et cette âme, qu’est-elle?
— Une pensée.
— Vous seriez donc une pensée?
— Oui.
— Mais n’êtes-vous pas aussi un corps?
« Non, » reprend le maître, scandalisé non moins qu’indigné. Je cite textuellement : « Je ne suis point cet assemblage de membres que l'on appelle le corps humain ; je ne suis point un air délié et pénétrant répandu dans tous ces membres; je ne suis point un vent, un souffle, une vapeur, ni rien de tout ce que je puis feindre et m’imaginer L »
Bref, il y tient, et c’est son dernir mot : il est une pensée, et rien qu'une pensée:
Et l’on ne s’aperçoil jamais qu'on ait un corps.
Vous entendez d’ici l’exclamation malicieuse de Gassendi : O esprit !
L’âme est une pensée; l’homme est une pensée 1