I. Méditation deuxième
Autant vaudrait dire : une maison, c’est un premier étage; un arbre est un bouquet de feuilles; un carré, c’est une figure qui a trois côtés; une colonne, c’est un chapiteau.
Eu définissant ainsi l’âme humaine, et en échafaudant tout uu système sur celte définition ruineuse, Descartes a égaré la psychologie et l'anthropologie; il a dédoublél’homme, ou pour mieux dire, il l’a coupé en deux ; il mutile cette noble créature où l'univers se reflète et se résume; il brise l’unité de la création. Mais ce n’est pas tout l.
Ce spiritualisme à outrance a produit un autre résultat déplorable. Il a provoqué la réaction matérialiste, et a donné beau jeu à l’objection contre la vraie doctrine.
Cette idée commença par séduire beaucoup de monde, que nous sommes de pures pensées, planant, comme légères flammes , au-dessus de la matière, et absolument sans contact avec ce vil assemblage de membres qui s’appelle, on ne sait pas trop pourquoi, notre corps.
Grand nombre de théologiens, en particulier, trouvèrent cettedoctrine admirable, et s’en allaient répétant, avec délices, ces paroles du mélodieux archevêque de Cambrai : « Ce que j’appelle moi, est quelque chose qui pense, qui connaît et qui ignore, qui croit, qui est certain et qui dit : « Je
U V. cardinal Gonzalez, Los Esludios sobre la Filosofia de Santa Tomas, lib. I, capit. xr.
vois avec certitude ; » qui doute, qui se trompe, qui aperçoit sou erreur, et qui dit: « Je me suis trompé. » Ce moi est quelque chose qui veut et qui ne veut pas, qui aime le bien et qui hait le mal *, » etc.
Cette doctrine, si éthérée, jouit donc d'une immense faveur pendant quelque temps. Malheureusement pour elle, et heureusement pour la vérité, le grand mouvement scientifique quia caractérisé la fin du dix-septième siècle et le dix-huitième, était déjà commencé quand elle parut. Il était dès lors facile de prévoir que son règne ne serait pas de longue durée.
Caria science, c’est l'observation. Aveclascience, l’esprit devient positif, et note avec plus derigueur aussi bien ce qui se passe en lui-même que ce qui se passe dans le monde.
Les savants donc, se regardant, virentqu’ilsn étaient pointdes anges, — en quoi ils avaient raison, — et que, s’ils étaient des pensées, ils étaient aussi des corps. A l’envi, ils donnèrent raison au bonhomme Chrysale, disant, malgré toutes les défenses de la philosophie régnante :
Mais mon corps, c'est moi-même, et j’en veux prendre soin.
En y regardant de près, ils trouvèrent que si le moi « est quelque chose qui pense... et qui dit : « Je vois avec certitude », ou «je me suis trompé»,
1. Lettres sur divers sujets demétaph. et de religion, lettre 1 1 ®.
c’est aussi quelque chose qui dit : « Je me suis cassé le cou, ou démis l’épaule, je m’assieds, je me couche, je me lève, je prends une médecine »; ce qui ne convient guère à une pure pensée.
Aussi, bientôt les savants, enfouie, donnèrentils congé à Descartes et à sa philosophie, pour suivre Bacon et sa méthode.
Si les hommes de science n’eussent dit que cela, s’ils s’étaient contentés d’affirmer que l’homme n’est pas une pensée seulement, tout aurait été pour le mieux. Malheureusement, un excès en amène un autre.
Descartes n’avait voulu voir que la pensée dans l’homme, d’autres n’y voulurent voir que le corps ; et telle est l’erreur des Matérialistes, tel est le vice radical de leur méthode. Ils étudient le corps avec un soin admirable; ils le prennent à son état le plus rudimentaire, ils le suivent à tous les moments de sa formation, marquent dans quel- ordre il s’organise, nomment les matériaux qui entrent dans sa construction, notent toutes ses parties, expliquent leurs fonctions et leurs rapports, et pénètrent avec une patience et une habileté digne de tous les éloges jusque dans les dernières profondeurs de la vie organique. Ils y pénètrent même si bien, et s’y enfoncent si avant, qu’ils n’en reviennent plus. Embryologie, histologie, anatomie, physiologie, toutes les sciences qui renseignent sur la constitution du corps humain, sur les organes et leurs propriétés, en un mot sur toutes les
manifestations extérieures de la vie, en nous, ne les occupent pas seulement, mais les absorbent, au point de leur faire oublier le reste.
Étudier la pensée, considérer son objet, ses modes, ses conditions, se rendre compte des aspirations les plus élevées de Tbomme, suivre le jeu de sa liberté, enfin scruter à fond les phénomènes de sa vie intellectuelle et morale, voilà ce qu’ils négligent de faire, et ce qui finit même par leuf* paraître inutile et superflu.
Que je ne calomnie pas les Matérialistes, en parlant de la sorte, leurs livres sont là pour le prouver. Et je puis, du reste, vous faire entendre la déclaration formelle de l’un des plus fameux.
Voici ce que je lis dans les Leçons sur l’homme, de M. Iv. Yogi l. Le célèbre professeur Gène vois, déclarant comment il entend procéder pour établir quelle est la place de l’homme dans la nature, s’exprime en ces termes :
« Les caractères anatomiques pèseront dans la balance avant tous les autres. Quant aux accessoires, soit philosophiques, soit religieux, dont quelques naturalistes ont cherché à décorer leur fragile édifice, nous ne pourrons que, çà et là, leur accorder, en passant , quelques regards. Il nous est passablement indifférent que Schopenhauer fasse reposer la distinction entre l’homme et le singe dans la volonté, ou que M. Bischofï,