M. Denys Cochin, l'Évolution et la Vie, p. 1 4 i
LE PRINCIPE VITAL
que le terrain se dérobe sous ses .pieds de toutes parts. Il ne lui resle plus qu’un seul point d’appui, un seul refuge : la nutrition. La plante se nourrit, le minéral ne se nourrit pas, finissent donc par dire les Vitalistes, et cela suffit pour mettre un abîme entre ce qui vit et ce qui ne vit point. Tel est leur argument suprême, où repose désormais tout leur espoir. Il nous faut examiner maintenant si ce raisonnement in extremis supportera l’épreuve de la critique.
Je remarque d’abord que la nutrition, quels qu’en soient l’essence et le fonds, n’est pas chose aussi simple que le nom pourrait le faire croire; mais qu elle comporte des phénomènes nombreux, (Tune complexité souvent extrême, et qu’il faut absolument démêler par l’analyse. Pour comprendre tout cela, rappelons-nous les enseignements les plus récents et les mieux établis de la physiologie générale.
De l’aveu de tout le monde, la' nutrition est le résultat d’un conflit entre l’élément vivant, organisé, et le milieu qui l'entoure immédiatement. Pour les êtres simples, les organes réduits à un élément ou à un petit nombre, les plantes ou les animaux d’un degré inférieur, ce milieu est le monde ambiant, c’est le milieu cosmique, il est surtout extérieur. Pour les êtres plus élevés en organisation, au contraire, et qui possèdent des particules vivantes profondément situées, le milieu est intérieur; et cela doit être, puisque, le
conflit vital de la nutrition devant avoir lieu dans les profondeurs mêmes où siègent les particules vivantes, le milieu doit nécessairement atteindre jusqu’à ces profondeurs. Ce milieu intérieur baigne les parties élémentaires, essentielles et véritablement douées de vie; il les enveloppe, les sépare du dehors, et sert d’intermédiaire entre elles et le milieu cosmique. C’est ce qui faisait écrire à Cl. Bernard cette phrase d’apparence assez paradoxale : « 11 est donc bien vrai de dire que l’animal aérien 11e vit pas, en réalité, dans l’air atmosphérique, le poisson dans les eaux, le ver lerricole dans le sable. L’atmosphère, les eaux, la terre, sont une seconde enveloppe autour du substratum de la vie, protégé déjà par le liquide sanguin qui circule partout et forme une première enceinte autour de toutes les particules vivantes1. » Or, chose extrêmement remarquable, ce milieu requis pour la nutrition, entourant immédiatement la substance vivante et entrant en relation d’échange avec elle, qu’il soit intérieur ou extérieur, qu’il ait à nourrir des cellules végétales ou animales, doit réaliser seulement quatre conditions essentielles, toujours et partout les mêmes. Il doit contenir de l’humidité, de l’air, de la chaleur, et une certaine constitution chimique. A toute cellule, pour qu’elle vive, il est besoin et il suffit d’avoir de l’eau, de l’oxygène, une température convenable, certains principes chimiques.
\. Leçons sur les Phénomènes de la vie, t. II, p. 5.
LE PRINCIPE VITAL
Avouons cl’abord qu'il n’estrien, dans ces quatre conditions extrinsèques essentiellement requises pour l’acte nutritif, qui fasse le moins du monde présager qne nous devions nous trouver, dans le cours de l’opération, en présence d’un principe qui soit autre chose qu’une force, ou un ensemble de forces physiques et chimiques. Toutefois, il faut voir comment ces diverses substances du milieu vont se comporter dans le processus compliqué de l’échange nutritif. Peut-être quelque propriété, ou quelque opération d’un ordre nouveau va-t-elle se produire.
Ce n’est pas d’abord ce qui semble avoir lieu pour l’eau. Mise en conflit avec l’organisme, nous voyons simplement qu’elle est le dissolvant ouïe véhicule des autres substances du milieu extérieur ou intérieur; qu’elle favorise par elle-même ou permet un grand nombre de réactions chimiques de l’organisme; enfin, qu’elle entre comme constituant dans la composition des éléments anatomiques de la substance vivante. C'est dire qu’elle se conduit, en tout, dans le vivant, conformément à ses propriétés d’agent physique et chimique que nous lui reconnaissons partout ailleurs.
11 faut ,en dire autant de l'air, ou mieux de l’oxygène. « Tout être vivant respire l, » écrit Cl. Bernard. « La respiration, dit-il encore, est le phénomène le plus caractéristique de la vitalité,