‹ L'ame humaineChapitre 79 sur 203 · II · texte numérisé non relu

II

Lin être qui se crée et se fait exister lui-même, qui est l’ouvrier de son développement et de sa perfection , qui peut s’étendre indéfiniment dans l’espace et dans la durée, qui agit par soi et pour soi, occupe un degré beaucoup plus élevé, est incomparablement plus noble qu’un être qui reste nécessairement tel qu’on le fait, qui demeure circonscrit dans ses limites natives, quant à la durée et quant à l'espace, et n’agit ni pour soi, ni par soi. Or, telle est la condition des vivants par rapport aux non-vivants. Donc, les vivants sont incomparablement plus nobles, et occupent, dans l'existence, un degré beaucoup plus élevé que les non-vivants l.

Je pourrais m’arrêter là : mais pourquoi s’arrêter quand il semble qu’on peut faire un pas de plus dans la science? Aristote, longtemps avant saint Thomas, et saint Thomas longtemps avant

1. Notre thèse est admirablement confirmée par cette expérience, que tout vivant ne vient jamais que d’un vivant. Les travaux de M. Pasteur, en effet, ont établi que cette loi ne souffre pas d’exceptions ; et « la doctrine de la génération spontanée (Hétérogénie), comme le dit très bien M. Laulanié dans son Programme développé du cours de physiologie, p. 149, n’a plus qu'une valeur historique ». Or, est-il croyable que, si la vie n’était que le résultat d’une combinaison particulière des agents matériels, la matière n’arrivât jamais à s’organiser en être vivant, soit par quelque jeu ou caprice de la nature, soit par quelque heureux coup de laboratoire? Pourquoi nos savants, qui de tant de façons tourmentent la matière, connaissent si exactement la composition de corps vivants nombreux, et tant de fois ont essayé d’en refaire la synthèse, pourquoi n’ont-ils jamais pu seulement produire un atome de matière vivante, une cellule avec son germe?

LE PRINCIPE VITAL

Emmanuel Kant, ont parfaitement exposé que le multiple n’explique rien à fond, et que l’un est la raison dernière de toute chose. Or, ce que nous venons de dire de la vie nous laisse en face du multiple; car nous n'avons point marqué la dilféreneo qui sépare le vivant du non-vivant par une seule note, mais par plusieurs. Je veux bien que toutes les propriétés caractéristiques de la vie aient leur explication dans la spontanéité et l’immanence. Nous restons encore en présence de deux notions. Ne pourrait-on pas les ramener à une seule, et dire d’un mot ce qui à la fois constitue et distingue l’activité vitale ?

Agir spontanément, avons-nous dit, c'est se mouvoir soi-même, se déterminer soi-même à l’action. Or, se mouvoir soi-même, c’est être, dans une certaine mesure, indépendant et maître de son activité. La spontanéité suppose, dans une certaine mesure, le pouvoir de disposer de soi.

Par ailleurs, nous le savons aussi, poser une action immanente, c’est se constituer terme de son action : c’est ne pas la rapporter à un autre. C’est donc être, sous un nouveau rapport, indépendant et maître de son action.

Mais, qui est maître de son action au point d’en être la cause et le terme, le principe et la fin ; qui est indépendant dans l’ordre de causalité et dans l’ordre de finalité, comme on parle aujourd’hui, est autonome. L’activité autonome, voilà donc ce que serait la vie.

Et, de fait, ne remarque-t-on pas que la vie est d’autant plus riche et pleine, d’autant plus élevée que le vivant est plus autonome, et que la vie s’élève dans la même proportion où l’autonomie s’accentue?

Saint Thomas, se fondant sur ce que la spontanéité et l’immanence sont bien propriétés caraclé- | ristiques de la vie, a pu déterminer et fixer les degrés de la vie par les degrés même de ces ' deux qualités. Raisonnant sur la spontanéité dans un article de la Somme théologique *, et sur l’immanence dans un article de la Somme contre (es Gentils 1 2, il prouve admirablement que plus l’opération est spontanée, et plus le terme en est intime à l’être qui agit, plus la vie est élevée. 11 me semble que cette notion de l’activité autonome nous donnerait tout aussi bien raison des divers degrés que la vie nous présente. J’espère le montrer, en quelques mots.

Nous l’avons vu, la plante se donne le mouvement dénutrition; elle constitue, développe et entretient son organisme. De ce chef, elle est autonome. Mais il faut avouer que son autonomie est bien restreinte. Elle ne peut se nourrir sans substances alimentaires: elle ne peut préparer les substances alimentaires comme elles doivent l’être pour l’assimilation, sans employer des forces physiques et chimiques : puis elle n’agit que

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