Traité pratique des maladies du système nerveux
AME PENSANTE ET VIE ORGANIQUE
corps qu'il anime. Le principe de la vie, au contraire. meurt à son heure, et ne peut pas être conçu en dehors de l’agrégat matériel auquel il préside.
« En outre, cette divisibilité de la vie, cette vie particulière des éléments séparés de l’ensemble, dont nousavons parlé, sont bien difficilement conciliables avec la notion de l’âme.
« Ce qui, à mon sens, a jeté beaucoup de médecins contemporains dans le matérialisme, c’est précisément cette erreur qui fait attribuer àl’àme toutes les propriétés vitales, et qui, par suite, trouve dans les découvertes de la physiologie des objections à la spiritualité de Pâme, alors qu'en réalité le principe delà vie est seul mis en cause par les observations des médecins.
« Je crois donc qu'il faut séparer dans l'homme le principe de la vie et le principe de la pensée : la vie étant commune à tout le règne animal et à tout le règne végétal, étant par conséquent susceptible de degrés en nombre presque infini ; l ame étant au contraire propre à l'homme, et à l’homme seul, dont elle fait parla même un être complètement à part, qui sera tou jours séparé par unabîme infranchissable de tout le reste de la création, quels que soient les rapports que présentent son corps et sa vie avec les autres corps et les autres vies. Je crois inutile d'insister davantage sur ce point, parce que, si l'animisme est très répandu parmi les philosophes spiritualistes, il est très rare chez les médecins d aujourd’hui. »
Je suis forcé, je l’avoue, de commencer ma réponse en faisant une double concession. Je dois accorder d’abord que le savant professeur, mettant de coté les arguments vieillis et reconnus faibles du vitalisme, a su parfaitement nechoisir que ceux qui résistent le mieux à la critique : j’accorde en second lieu qu’il a exposé ses raisons avec une vigueur et une précision qui ne laissent rien à désirer. Mais, si bien choisies et si habilement présentées que soient ses preuves, je suis obligé de dire qu’elles ne sont pointrigoureuses. Examinonsles.
« Ge qui me fait, avec l’École de Montpellier, repousser cette doctrine (l’animisme), c’ést que je ne trouve pas dans les manifestations vitales les grands caractères essentiels que nous avons assignés aux phénomènes intellectuels et moraux, et particulièrement l'intelligence et la liberté. »
Gela veut dire, en langage vitaliste ordinaire : Les actes vitaux ne sont ni conscients ni libres : donc ils ne procèdent pas de l’âme raisonnable.
Mais cet argument a deux défauts essentiels : 1° il implique comme vrai un principe faux, ou du moins indémontrable; 2° il énonce et suppose comme faux un fait vrai.
Et d’abord, pour que de l’antécédent posé : les actes vitaux ne sont ni conscients ni libres, il s’ensuive logiquement qu’ils ne viennent pas de l’ànie,’ il faut nécessairement supposer que d’une forme, ou force, douée d’intelligence et de liberté, il ne
AME PENSANTE ET VIE ORGANIQUE
peut sortir que des actions conscientes et libres. Or, ce principe est faux, ou à tout le moins indémontrable ; car, pour le démontrer, il faudrait faire voir qu’entre l’idéede la vie et celle de raison et de liberté, il existe une telle opposition que l'une exclut l’autre, de telle sorte qu’il répugne intrinsèquement que ces deux choses, vie et raison, soient en même temps propriétés d’un môme acte substantiel. Or, une telle opposition, l’esprit n’en voit pas trace. Bien plus, il est fondé à croire qu elle n’existe pas, puisqu’il trouve la vie t4 Ja raison unies dans le même sujet, le moi humain, qui dit à tout propos, et en pleine évidence: Je pense et je mange; je raisonne et je digère. Si le moi un et indivisible peut être en même temps le sujet de la vie et de la pensée, pourquoi l’âme une et indivisible ne serait-elle pas, en même temps, le principe de l’une et de l’autre ?
Que si l’âme possède à la fois la vertu d’animer l’organisme et celle de penser, l’on ne voit pas la moindre nécessité à ce qu’elle les exerce toujours toutes les deux ensemble. Est- ce que toute force agit toujours suivant toute son intensité et toute son énergie? Et pourquoi l’âme, possédant deux pouvoirs distincts, ne pourrait-elle pas exercer l’un sans l’autre, et faire vivre le corps, par exemple, sans mettre enactivitéson intelligence et son libre arbitre? Ce. principe que : d’un agent doué d’intelligence et de liberté il ne peut sortir que des
actions conscientes et libres, non seulement n'est donc pas démontré, mais il n’est pasdémontrable. On peut même ajouter qu’il est faux, car il contredit l’expérience.
L’expérience, en effet, nous enseigne que Pâme produit souvent des actes de connaissance, qu’elle ne sait pas et qu’elle ne veut pas produire, ou, ce qui est encore plus frappant, qu’elle veut ne pas produire. Le somnambule imagine, raisonne, tient des discours, sans qu’il le sache ni le veuille. De même, l’homme endormi qui fait des rêves; de même, l'homme éveille qui se laisse emporter par la rêverie. Bien plus, quand une habitude est comme passée en nature, l’hommeen fait souvent les actes, en dépit des résolutionslesplussincères et les plus fermes. Ainsi l’homme emporté s’emporte longtemps après qu’il s’est promis de ne plus le faire; ainsi le troupier converti blasphème juste au moment où il confesse et déplore ses blasphèmes. Il est donc faux de poser en principe que, d’une cause consciente et libre, il ne peut provenir que des actes conscients et libres. A vrai dire, et si l’on veut aller au fond, l’assertion des Vitalistes n’a pas d’autre base quela définition de l’àme par Descartes, acceptée de confiance et entendue en ce sens, que toutel’essence de l’âme est la pensée, et encore la pensée consciente et libre. Malheureusement, com me nous avons eu déjà occasion de le dire, cetteidée de Descartes est condamnée par l’expérience, la conscience et la raison,
AME PENSANTE ET VIE ORGANIQUE
tout aussi bien que par le sens commun. 11 reste donc bien établi que le premier argument du vitalisme implique la vérité d’un principe d’abord indémontrable, et de plus faux.
Mais, je crois pouvoir montrer qu’en outre, il énonce et suppose comme faux un fait vrai. Le vitalisme affirme que les actes vitaux ne sont ni conscients ni libres. Ainsi formulée, d’une manière absolue et générale, l'assertion est fausse. Il est faux que le cours de la vie, suivant les fameuses. et encore plusamusantes, comparaisons d’Arnaud, Jouffroy, Maine de Biran, etc., soit « tout aussi étranger à l’àmc et à la conscience, que ce qui se passe dans la planète ou dans les satellites de Saturne, que le cours du Rhône ou de la Seine 1 ». Et voici ce qui le démontre : c’est que les Vitalistes, toutcomme les autres hommes, affirment et sont très convaincus qu’ils vivent, et font continuellement et à chaque instant acte de vivants ; et qu’ils l’affirment et qu’ils en sont convaincus, non pour l’avoir entendu dire, non pour l’inférer de telles ou telles observations, comme je concilierais qu’un chien vit, du fait que je le vois poursuivre un lièvre, mais parce qu’i/sse sentent vivre, et qu’ils ont conscience de toutes ces émotions confuses qui résultent des actions et vicissitudes organiques. Il est très vrai que, dans le cours ordinaire des choses, l’homme ne perçoit
I. Francisque Bouillier, le Principe vital et l’Ame pensante, p. 391 .
pas distinctement ses opérations vitales, telles que la digestion de l’estomac, la sécrétion de labile ou de la pepsine, la circulation du sang, etc.; mais il n’est pas moins vrai qu’il perçoit très distinctement la résultante de ces mouvements, son bien-être ou son mal-être organique. Pour rappeler un mot très heureux de Leibnitz, en matière de vie comme en beaucoup d’autres choses, nous saisissons « les impressions dominantes » et nous ne saisissons pas les impressions moindres dont elles sont formées; de même qu’on perçoit le bruit de la mer sans percevoir le bruit de chaque vague en particulier. Ainsi, bien que je ne me sente pas vivre en détail, personne ne me fera croire que je ne mesens pas, suivant les heures, malade ou bien portant.
Et la santé et la maladie appartiennent bien, je pense, à la vie organique. Il est donc faux que les faits vitaux soient totalement inconscients : nous en avons au moins la conscience générale et confuse. Bien plus, en certains états pathologiques et sous le coup de très vives émotions, l’on pourra même avoir la conscience distincte de telle ou telle fonction, sentir nettement que le sang afflue à la tête, que les poumons se congestionnent, que lecœur ou les tempes battentplus vite, etc. ; oubien, au contraire, avoir « le sentiment d’une lacune manifeste, si l’elfort vital vient à cesser d’agirsur quelque partie paralysée de notre organisme 1 ». Ce qui suppose « que l’état de ce membre était
1. F. Bouillier, le Principe vital et V Ame pensante, p. 437.
AME PENSANTE ET VIE ORGANIQUE 243
très réellement, quoique très obscurément senti, et constituait un élément partiel du sentiment général de la vie 1 ».
Il arrive même que certains sujets possèdent à l’état ordinaire, non seulement la perception de quelques fonctions de leur organisme, mais le pouvoir de les diriger et de les régler en une certaine mesure : ainsi la respiration, habituellement involontaire, peut être volontairement accélérée ou retardée : ainsi, divers auteurs signalent des individus doués du pouvoir de suspendre à volonté, pendant un certain temps, le mouvemenl du cœur, etc.
Il est donc vrai que, dans une certaine mesure, les actes vitaux sont conscients et libres. Et quand le vitalisme de Montpellier, dans le premier argument qu’il élève contre nous, suppose le contraire, il énonce et suppose comme faux un fait vrai ; de même qu’en supposant, comme nous le lui avons vu faire, qu’un agent conscient et libre ne peut produire que des opérations conscientes et libres , il suppose comme vrai un principe faux. La première objection n’est donc pas concluante.
La seconde l’est encore moins.
« On tombe dans un ontologisme regrettable et contraire aux faits, quand on admet dans tous les actes vitaux une appropriation libre et intelligente vers un but toujours heureux “2, » etc.
t. M. Peisse, cité par M. F. Boüillier, p. 437.