AVIS ET PRATIQUE
1.* Ce n'est pas assez , au reste , pour uik» fime inlérieure , de rendre aru prochain certatos devoirs extérieurs ; U faut faire toutes choses atec une certaine cordialité sainte qui ouvre tes cœurs , qui rende le commerce doux el aisé , pour le rendre saiut et méritoire.
2.*^ De plus , il n'est pas question, en faisairt ce que vous faites , de contenter les personoes pour qui vous le faites ; mais il s'agit de coatent<er Dieu « qui voit le fond du cœur.
5.* Ne regardez pas ce que les autres font ou méritent par eux-mêmes; un motif plu» noble doit vous animer , Dieu et sa gloire ; vous ne mériterez qu'autant que vous ne regarderez pas lespersonnes seules, mais Dieu en eUes, Dieu qui vous demande pour lui-cette marque de fidéltlé^ de reconnoissance et d'amour.
Je reviens donc au point essentiel, et Je di» avec saint Paul : sur toutes choses , demandez sans cesse à Dieu la grâce de Ta patience ^ dé la douceur , et conservez la paix , la charité i et Funion qui est le lien de la perfection : Servarc unitatenh quod est vinculum pcrfectianis* (Epk. 4. )
Je vous la demande , cette grâce , ô m&n Dieu I vous êtes par excellence le Dieu de la paix ^ le Dieu de toute charité et de toute dou-
OV CONDUITE SPiniTUELlE. 1S7
céur; daignez me l'accorder et me soutenir dans toutes les occasions « et à l'égard de toutes les personnes avec qui je pourrois être en danger d'en altérer les sentimens , d'en violer lesdevoirs : faites qu'unis dans votre cœur adorable par les liens de cette charité sainte , nous n'ayons tous en vous qu'un cœur et une âme , puisque nous n'avons tous que le même Pèro »
la même fin et la même espérance.
Considération sur les inspirations.
L'inspiration est un pieux mouvement de l'âme qui nous porte au bien ; c'est une lumière céleste qui nous éclaire , c'est une voix intérieure de l'Esprit saint qui se fait entendre dans nous , et qui nous parle en son nom ; c'est une secrète opération de la grâce , qui agit dans nous. En un mot , dit saint François de Sales , on appelle inspiration , tout attrait, toute lumière surnaturelle, tout bon. mouvement, tous pieux sentimens que Dieu excite dans noys , soit pour nous animer au bien, soit pour nous réverlier de notre assoupissement , soit pour nous engar ger à la pratique des vertus et au désir de la perfection. C'est là ce que l'Epouse dans les Cantiques , appelle en termes mystérieux, faire entendre sa voix à l'oreille du cœur, frappera la porte de ce cœur , faire couler le lait et le
iSS L^An IlIT&SIBVRKt
miel , inviter à cueillir les fruiU dans le jatrdin^ du céleste Epoux.
De là il est aisé de conclure quMl y a deux aortes d'inspirations » les lumières et les senti* mens : les lumières qui éclairent l'esprit » et les sentimens qui touchent le cœur ; les unes font Toir et connottre le bien ^ les autres le font aimer et pratiquer : les regrets , les remords mêmes de conscience , qui nous rappellent à Dieu , doivent être mis au nombre des inspirations salutaires. Par là on voit encore que l'inspiration a non^eulement un grand rapport avec la grâce , mais qu'elle est elle-même une grâce spéciale , et bien propre à agir dans les âmes.
Dans toute inspiration sainte , il y a donc deux choses , l'impression et le consentement : Timpression indélibérée qu'elle fait dans l'âme» et le consentement ou l'adhésion volontaire que l'âme lui donne ; c'est de cette impression ou déleclation que parle l'Epouse sacrée , quand elle dit ; J'ai senti mon âme se fondre de joie , quand mon bien-aimé m'a fait entendre sa voix. Cependant , quelque douce que soit l'impression , c'est , après tout , du consentement que dépend le bien ; car , si ayant reçu l'inspira^tion , l'ayant même goûtée , nous en restons là', «ans exécuter ce qu'elle présente , c'est une infidélité et une résistance à la grâce. Heureuse i'âme qui se rend docile à la lumière qui lui est présentée ! que n'opérera-t-elie pas dans elle?
Donnons quelques exemples. Saint Pierre a
ou GOlVDtlTB 8PI1IITVEL1B* têtjf
trahi son divin Mattrov ; un regard de ce Dieu Sauveur porte la lumière dans son âme , lui fait, connoltre sa faute , le touche , le pénètre , le convertit , le fait fondre en larmes.
Saint Antoine assiste au sacrifice de la messe;, on y lit la maxime évangélique : allez , vendes tous vos biens , et suivez^moi ; il prend ce» divines paroles pour lui , il obéit , il quitte tout» il est à Dieu pour toujours.
Sainte Pélagie entend un sermon : encore toute profane , toute mondaine , elle enten4 prononcer cette maxime si commune : tout ce qui brille rCest pas or ; h Finslant Pélagie est toute changée , ce n'est plus elle ; elle va au fond d'un désert pleurer ses égaremens.
Que dirons-nous encore ? Saint Augnstio semble combattre contre îui-même et contre Dieu : prenez et lisez; c'est la voix céleste qui parle ; il prend , il lit » il est éclairé » louché » converti. Eglise, sainte , réjouissez-vous ; ins* piration salutaire , triomphez de votre conquête, combien d'âmes n'avez-vous pas gagnée» dan»
une seule I
Ici , une âme fidèle dira peut-être : diaia laut- il suivre toutes les inspirations ? J'ai , ce me semble , des inspirations comme à tous le» instans : est-ce dans moi une infidélité , un pé* ché de ne pas les suivre ? et comment le poui^ reis-)e ? la grâce semble me poursuivre partoiA et demander sans cesse.
Je répond» : quoiqu'il soit vrai de dire en
l€o l'amb intéribubb,
général qu*il faut suirre. les inspirations et s'y rendre fidèle , il y a cependant de sages précau* tiens et de justes bornes. D'abord , il est évident que si on étoit bien assuré que ce sont de yéritables inspirations de Dieu , il faudroit les suivre ; mais il peut y avoir des vues qu'on re-, garde comme des inspirations , et qui n'en sont, pas ; d'ailleurs , l'esprit de ténèbres peut se déguiser et faire regarder comme des inspirations ce qui n'est en effet qu'illusion. Voici ce qu'on peut dire en général.
1.^ II y a des inspirations qui ne sont encore que pour exciter à l'amour du bien , à l'affec- Uon au bien : Dieu ne demande pas encore toute l'exécution de ce bien ; il y prépare , il en inspire le désir , et il fait connoltre le bonheur qu'il y auroit de le pratiquer.
2.° 11 y a des inspirations qui ne sont que pour commencer le bien , pour entrer dans la Toie : on montre à un voyageur un long chemin» on ne veut pas qu'il le parcourt tout à la fois , mais qu'il marche pas à pas et qu'il avance.
3.^ Cependant , parmi les inspirations . il y en a quelquefois certaines où l'on se sent si vivement porté, si fortement pressé, qu'on comprend en même temps que Dieu le demande ; il y a un certain je. ne sais quoi , qui se fait sentir d'une manière si spéciale , qu'il faut se rendre , obéir et exécuter sans résistance.
4.^ ce qu'il y a de certain , c'est que toute inspiration qui porte ai^x devoirs de Tétat » doit
ou CONDUITE SPIBITUBIUI. l6l
être suivie , et ce seroit infidélité que d*y maa-^ quer.
Enfin , en bien des occasions , le plus sage » le plus assuré , c'est de ne pas se fier à ses propres lumières » mais de consulter celui qui nous tient la place de Dieu , et de nous en tenir à sa décision.
On demande encore : n'y a-t-il pas quelque moyen pour connoilre les inspirations qui Tiennent de Dieu , et celles qui pourroient être une illusion et un e£Ebt de l'esprit de ténèbres ?
On peut répondre d'abord en général. *
1 .^ Pour connottre l'inspiration , il faut ayoîr l'âme tranquille et se bien posséder. Bien de plus aisé pour une âme simple , humble , docile; rien de plus difficile pour une âme qui ne Test pas.
2.® Ne vouloir agir que par des inspirations, et attendre en tout une inspiration particulière» c'est une illusion ; tout ce que nous faisons dans l'ordre de notre état , est la volonté de Dieu , cela nous suffît.
5.® D'un autre côté , regarder toutes ses pensées , ses >dées , et quelquefois ses visions comme autant d'inspirations ; les ériger en vue de Dieu s s'y attacher » s'y opiniâtrer , sans vouloir les soumettre au jugement des person« nés sages et éclairées , ce seroit le comble \ non-seulement de l'illusion, mais de l'égarement.
Mais^ pour répondre à la demande d'une ma«
iBs l'AVB IRTÊBIBVRK,
nière plus précise , yoici ce qui est grandement SQJet à Tillusion. i.^ Tout ce qui tient de l'extraordinaire et du merveilleux ; le démon de la vanité s'y mêle souvent, s.* Tout ce qui flatte et nourrit Tamour propre ; il se glisse partout» et il infecte tout. 5.^ Tout ce qui jette l'agita-^ tion et le trouble dans Tâme ; l'esprit de Dieu est où se trouve la paix. 4** Tout ce qui. met quelqu'obstacle aux devoirs de l'état, â.* Tout ce qui est opposé à l'obéissance , à plus forte jraison àla foi : s'en écarter , non-seulement c'est une illusion , mais un crime.
Eprouvez donc les esprits , dit saint Paul ; et comme vos propres lumières sont insuffisantes, dans le cas de doute consultez , comme nous avons dit « ceux qui sont préposés pour vous conduire.
PBATIQVES SUB LES IKSPIBATIONS.
1.^ Les considérer avec respect : elles nous viennent de Dieu , et sont comme une émanation de ses divines lumières.
9.^ Les recevoir avec recennoissance : cVst un pur don qu'il ne nous devoit pas , et doot nous nous étions peut-être rendus bien indignes.
3.* Y correspondre avec fidélité ; nous en rendrons compte p et no«i8 serons jugés sur l'usage que nous en aurons fait.
OV CONDUITE SPIBlTVfiLLB. l63
PBll^BB.
Vous m'avez souvent éclairé , ô mon Dieu 1 et j'ai fermé les yeux à votre lumière ; vous m'avez appelé , et j'ai refusé l'entrée de mon cœur à vo* tre voix* Je gémis sur mes résistances , je déplore mes infidélités : ne cessez, Dieu de bonté» de me favoriser de vos saintes inspirations ; elle» me trouveront plus docile à les suivre. » plus fidèle à les seconder : heureux » si par cette fidèle correspondance à lavenir , je puis réparer tous les outrages que j'ai faits à votre grâce par le passé I mais hélas ! toutes les larmes de me§ yeuxelTaceront-elles jamais les infidélités de mon cœur ? >
Les différens degrés d'Oraison^
Il y a dans l'exercice de l'oraison différens degrés tous dignes de Dieu » dès qu'ils sont éclairés , dirigés et conduits par f esprit de Died même : en voici une connoissance abrégée , mais suffisante pour en inspirer l'estime.
1.* L'oraison commune et ordinaire » qui se fait par les réflexions de l'esprit sur quelque mystère de la religion , ou quelque vérité de la morale chrétienne , avec des actes » des considérations et des pratiques conformes au sujet que l'on A médité.
l64 L^àME tKT&BIEURB*
S.* L'oraison du cœor , qui se fait par les sen** timeos , les afTections, les aspirations et les différentes élévations du cœur ; cette oraison est plus aisée et plus douce que la première , et doit également être accompagnée d'actes et de résolutions pratiques pour la conduite.
5.* L'oraison de présence de Dieu : quand l'âme attirée et touchée de la grâce se tient de- TantDiea , sans une grande multiplicité d'actes» mais pénétrée de respect devant le Seigneur / anéantie devant l'Etre suprême , et comme uniquement occupée de sa divine présence.
4** La contemplation : lorsque Tame dans l'o* raison ordinaire , el plus encore dans l'oraison de présence de Dieu et d'union avec Dieu , reçoit des lumières plus vives dans l'esprit , etMes mouvemens plus ardens dans le cœur ; elle est alors tellement frappée de l'objet qu'elle considère , qu'elle ne fait presque plus que le contempler , l'admirer et l'adorer.
11 y a encore divers autres degrés d'oraison plus éminens , plus relevés , et qui ont été traités à fond par les Pères spirituels ; mais comme ils n'entrent pas dans le plan que nous nous sommes tracé , nous nous contenterons de les estimer , de les respecter , et d'admirer lés prodiges de grâce que Dieu opère dans ses saints.
Ainsi , sans nous arrêter à ces genres d'oraisons extraordinaires , et qui conviennent à peu. de personnes , il sera plus utile pour nous de fixer nos réflexions sur diû^ireDs points plus essentiels
OV CONDUITE SPIRITUELLE. l6S
et qui pourront nous conduire à une oraison sure« solide , et propre à tous les états. Donnons ici toute notre attention ; il n*est aucun de ces points en particulier qui ne méritât un discours entier pour être, traité dans toute son étendue. Les Toici dans un précis abrégé.
Vexcellence <U l'oraison. C'est un secret entretien de Tâme avec Dieu , une communication intime de sentimens entre Dieu et l'âme » un doux commerce de la créature avec son créateur. Or , quoi de plus grand , de plus glorieux pour une âme que de pouvoir s'entretenir cœur à cœur avec son Dieu P et quelle bonté dans ^ ieu de daigner s'abaisser ainsi jusqu'à elle , ou plu«tôt de daigner l'élever elle-même jusqu'à lui , pour se l'unir à, jamais I N'est-ce pas là avoir déjà sur la terre un avant-goût du bonheur et de la gloire dont jouissant les anges mêmes et les saints dans le ciel ? Loquar ad Vorninum , oum sitn pulvis et oints. ( Gènes. i8'. ) Je parlerai au Seigneur , moi qui ne suis à ses yeux que cendre et poussière.
La nécessité de l'oraison. Elle est telle qu'oa 'peut assurer que sans elle , jamais on ne se formera à l'esprit intérieur^ jamais on ne s'élèvera à la perfection de la vie intérieure. Non , jamais Sans l'oraison on n'entrera dans le sanctuaire de cette vie céleste et divine. Tous les saints ont marché par là , c'est la seule voie qui conduit à la vie et qui est capc^ble de donnera Dieu de véritables adorateurs en esprit. De sorte que sans
t66 l'aie niTilIBURB »
Toraison on rempera toujours dans une vie com« mune ^ tiède , imparfaite, sans jamais s'élever à la sainteté et à la perfection où la dignité de chrér tiens nous appelle. Sine intermissiont arate» { 1 • Thess. 3. ) Priei , et ne tous lassez point de prier.
' La pratique de Coraison. Il seroit di£BciIe de tracer en ce point des règles et des méthodes générales qui pussent convenir à toutes les âmes en particulier; chacune doit suivre l'attrait de là grâce sur elle , et se laisser conduire par l'Es* ^rit saint , toujours cependant sous la direction d*tin sage conseil ; car personne ne doit marcher dans ces voies sans un guide sage , éclairé et expérimenté.
Gomme nous avons tracé ailleurs en détail la manière pratique de faire l'oraison , nons n'insisterons pas davantage ici sur ce point. Ce qu'on peut dire en général , c'est que le vrai et même l'unique moyen d'aspirer à l'exercice de l'orai* «on , c'est le recueillement intérieur de l'esprit, et la mortification extérieure des sens ; sans C69 deux secours , il est impossible de s'élever jamais à une oraison véritable et solide. Cette maxime doit être regardée copiine constante et sans exception ; et si on veut devenir homme d'oraison , il est de toute nécessité de s'y eoii' former. Spiritus ubi vult spirai. ( Joan^ 3. )
1x9 fruits précieux de C oraison. On peiH dire avec assurance » et sans crainte » quelle est ia source féconde de toutes 1(3S grâces , de tout
OV COKBVin SVIBITVEtLB* I67
les mérites et de toutes les vertus ; humilité » charité 9 patience , résignation , pureté d'intention , amour dirin et amour ardent , tels sont les fruits de bénédiction qu'on cueille dans cette Téritable terre promise ; et on peut à juste titre dire de Toraison ce que le sage disoit de la yéri-* table sagesse : tous les biens à la fois me sont Tenus avec elle , venerurU mihi omnia bona pariur oum illâ. Heureux ceux qui l'ont éprou* Té par eux-mêmes I ce sont les seuls qui peuyent en juger sainement ; les autres , loin de cueillir ces fruits précieux » n'en auront pas mé* me ridée.
Les obêtaclea à Poraiéon. Gomme le recueil* lement d'esprit et la mortification des^ens sont les grands moyens qui peuvent ouvrir la voie qui conduit à l'oraison , il est constant aussi que là dissipation d'esprit et l'immortification des sens fermeront à jamais l'entrée de cette région for^ tunée. Dieu ne parle point à l'âme dans l'agita* lioB et le tumulte ; et quand il lui parleroit\ elU seroitpeu en état de l'entendre. De même , tant qu'on laissera dominer l'empire des sens , oit ]M>rtera dans soi un obstacle invincible à l'esprit d'oraisoà. Il faut mourir à soi-même pour vivre de Dieu , et faire taire le bruit des passions » |M>ur écouter la voix de la grâce. Duoam earm in soUtudinem , et ibi loquar ad coP ejuSm \ Osée. 1 4* ) Je la conduirai dans la solitude , tx là je lui parlerai au cœur.
' Les illusions oh Con est tn danger de tem*
l68 L*AVB fNTiBIBUBB,
bevydans Ceacercice de Poraison. Elles sont sans nombre; en yoici les sources principales el plus ordinaires ; il suffit d'indiquer ces sources pour en faire craindre les suites » et plus encore pour les éviter. v
\.^ Illusion. Ce seroit de s'imaginer faussement qu'on n'est pas capable de faire oraison» et que cet exercice ne convient qu'à certaines ômes choisies et privilégiées. Erreur funeste et cependant trop commune. Tout le monde est propre à l'oraison , selon les différens états.et les différentes mesures de la grâce , et c'esi là un piège dangereux que le démon tend à bien des âmes pour les éloigner de l'oraison , en pré* voyant les précieux avantages qu'elles en retipe*roient. C'est là couper les canaux par où au* roient coulé les eaux qui jaillissent jusqu'à la via éternelle ; aquœ salUrUis in vitam cpternatn* ( Joan, 4* )
â.e Illusion. C'est de vouloir s'élever à des genres d'oraisons sublimes et extraordinaires» en quittant les routes commuûes , comme peu relevées ; on ne s'aperçoit pas , ou l'on ne veut pas s'apercevoir qu'il y a en cela un grand fonds -de vanité et d'amour propre , bien éloijgné de l'a^* mour de Dieu. Ames présomptueuses , qui veulent prendre un vol sublime au-dessus de leurs forces ; et bientôt , ou elles font une triste chute» ou elles vont se perdre dans les nues , en s'égarant dans leurs propres pensées : juste punition de Dieu , qui résiste aux superbes et réserve sa
grâce
OV CONDUITE SPIRITUELLE. l6<)
grâce aux humbles. Noli altum sapere, scd ti^ me. ( Bom, ii. )
S.c Illusion. Ce seroit de se dégoûter de Toraison , et de s'en éloigner , parce qu'on n'y ' éprouve pas un certain goût , une certaine douceur » un certain sentiment tendre et affectueux» On croit perdre le temps , parce que ce senti* ment manque , et que la source de ces douceurs sensibles tarit. Illusion dangereuse , où tombent bien des âmes peu éclairées dans les voies de Dieu y ou plutôt trop attachées à elles-mêmes. BUes voudroient » dit saint François de Sales ^ ^lies voudroient toujours trouver les consolations de Dieu » plutôt que de chercher le Dieu des consolations. Qu'elles se détrompent : une Oraison sera toujours salutaire » dès qu'elle conduira à la pratique des vertus solides ; peu importe d'ailleurs qu'elle y conduise par une voie parsemée de fleurs ou d'épines : tout chemin est bon» dès qu'il conduit heureusement au terme. Sus* tine sustentationem Dei, (Eccli, 2.} Soutenez les épreuves du Seigneur.
4.*' Illusion. C'est celle de ceux qui pour le fruit de leur oraison s'en tiennent à des propos^ yagues , à des résolutions générales qui en embrassant tout , ne déterminent à rien. Je veux, être à Dieu , je veux travailler à mon salut « je veux enfin changer de conduite et de vie»
Tout cela est saint , tout cela est louable ; mais pour l'ordinaire » tout cela reste stérile et ineffi*, cace. Pour aller au solide, il faut descendre dans
17<> L^LVB INT&MBURE,
un détail fixe et déterminé , et se dire à soi^ même : je combattrai cette passion , je me mortifierai dans telle occasion , je veillerai plus at« tentivement sur moi-même ; j'ofirirai tel sacrifice que je sens depuis long-temps que Dieu demande de moi, Dixi, nuno cœpù A ce prix on fera une oraison véritable , dont Tefiet influera dans toutes les actions , et animera toute la conduite.
S.* Ce seroit encore une vraie illusion de croire que dans l'oraison il faut toujours parler à Dieu» et qu'on cesse de faire oraison , dès qu'on n'a rien à lui dire : on se trompe. Il faut parler à Dieu , il est vrai ; mais il faut aussi écouter Dieu quand il nous parle lui-même. L'oraison est un entretien et une communication mutuelle de sentimens. Quand le cœur n'ofire rien à dire à Dieu , il faut se tenir quelque temps dans un humble respect en sa divine présence » écouter la voix de sa grâce , si elle daigne se faire entendre; et si elle semble elle-inême ne nous rien dire » il faut nous résigner à la volonté, de Diea# et tirer du moins' le fruit de Thumiliation » sans craindre de perdre celui de Toraison, En un mot» ce qui fait la véritable oraison » ce n'est pas tasl^ la bouche qui parle » et l'esprit qui réfléchi t^que le cœur qui aime » el la volonté qui pratique.
De tout ce que nous venons de dire , il s'enfuit nécessairement que s^ans vouloir aspirer aiut degrés éminens d'une oraison extraordinaire » uns y goûter des douceurs et des eonsoiatimu
eW CaiVDUITB SFIRITVBLLB. I7I
sensibles » saod même y avoir des lumières su« blimes et relevées p nous ferons toujours une oraison sainte , solide et salutaire , quand nous 7 apprendrons à être humbles « charitables , mortifiés» détachés de nous-mêmes , fidèles à la graco de Dieu , résignés à sa jsainte volonté , soumit aux ordres de sa providence » et surtout embraies des flammes de son saint amour, Bornons là nos vues , nos désirs et nos espérances. En tout cela l'amour propre n'aura jamais de prise sur nous« et l'amour divin prenant toujours de nou- Teaux àccroissemens , établira solidement dans nous son empire : ne cessons donc de nous appliquer constamment à l'oraison » et de demander instamment au Seigneur le don d'oraison ; cette grâce nous attirera infailliblement toutes les autres grâces ; vcnerunt mihi omnia bonm parîter cutn illâ.
PRlltBB.
Avec quel empressement et qu'elle reconnoîs* lance , ô mon Dieu I ne dois-je pas entrer dans les sentimens du Prophète , et m'écrier avec lui: béni soit le Seigneur qui n'a point retiré de moi ni les effets et les effusions de sa miséricorde , ni l'eslime et l'amour de l'oraison : betiedictuê Deus qui non amavit oratianeni nteam , et misericordiam suam à me, ( PsaL 65. ) Diea de bonté , vous ne cessez de me combler de vos dons ; celui de l'oraison me seroit bien précieux
17» l'aME mTÉRIEURK ,
et bien salutaire , si vous daigniez m'en favorî-* ser. Je vousle demande instamment , non point pour en goûter les douceurs et les consolations, mais pour remployer saintemrnt à connoltre mes défauts , à déplorer mes péchés , à remplir mes obligations , et plus encore à méditer vos gran*. deurs , à profiter de vos grâces , à vous aimer plus ardemment , à m'unir plus intimement à vous , et à faire en ce monde ce que j'espère faire éternellement dans Tautre. Ainsi soit-il.
If I ■ . III » ' M> ^ « < f ■ ■ l I ' I l *
Ul mort intérieure.
Cohue dans la vie spirituelle il y a yne vie m-> lérieure • il y a aussi une mort intérieure ; Tune conduit à Tautre , et contribue à la former. Ce n'est que par la vie intérieure qu'on peut mourir à soi-même , et cç a'est que par la mort intérieure qu'on peut vivre de Dieu. Admirable rap* port entre Tune et l'autre : cette vie iQtérieure est une source de niort ; et cette mort iatérieuN e$t un principe de vie.
En quoi consiste donc cette mort intérieurd 9i expressément ordonnée par Jésus- Christ «ai souvent recommandée dans l'Evangile » Bi fidèlement , si généreusement, si constamoient; pratiquée par les saints ?
: La mort intérieure est le renoneement par&it, h détâchemeat , U dépouillement total de soi-
ou COKDVITB SPIBITtBiLE. I7S
même t c'est le combat des passions , et autant qu'on le peut , leur destruction ; c'est l'extinç*^ lion de Tempire des sens et de leur tyrannie ; c'est la victoire entière remportée sur soi-mémei sur ses goûts et ses dégoûts , sur ses inclinations et ses aversions , sur ses satisfactions et ses ré^ pugnances.
Ne vous étonnez pas » ne vous alarmez pas de ces annonces de mort , de ces paroles si terribles en apparence ; ce qui est triste et affligeant à la Daturâi; devient doux et consolant par la grâce. Il arrive dans les choses de Dieu tout le contraire de celles du monde ; les douceurs pré^ tendues du monde deviennent souvent insipides et amères , et les amertumes du service de Dieu se changent enfin en douceurs et en consolations»
Combien de mondains , au milieu des plaisirs prétendus du monde , ont éprouvé des dégoûts» des ennuis , qui leur en ont fait connnoître le néant et le vide I Combien au contraire, au milieu des peines et des amertumes du service de Dieu , ont goûté des douceurs ineffables qui leur on fait porter avec joie le joux du Seigneusl Il faut mourir à tout , pour vivre de Dieu et pour Dieu ; il n'est pas d'autre yoie pour arriver à la vie.
Que toute âme donc qui veut sincèrement être à Dieu , se détermine généreusement à mourir à elle-même , à sa propre volonté , à sa liberté , à ses vues , à ses projets , à ses désirs , en
174 b*AVB INTiRIBVBB,
un mol , à tout ce qui peut nourrir et entretenir la yie de la nature et des sens.
Après tout, ces grandes maumes , ces terribles paroles ne sont que l'accomplissement du grand oracle de Jésus-Christ : celui qui voudra aauver son âme , la perdra ; et celui qui consen* lira à la perdre , la sauvera : qui voluerit animatn suam salvatn facere , perdet eam; qui mutemperdiderit^salvabiteam. {Matth. 16.) C'est la pratique et la sublime morale de saint Paul. Vous êtes morts , et votre vie eslirachée avec Jésus-Christ en Dieu : mortui estis , et ^vitavestra abêcanditaest cutn ChrUto in Deo, {Colosê. 1. 5.)
Si pour entrer et pour s'établir dans cette mort intérieure » il sufiisott de pratiquer quelques actes généreux , quelques actes héroïques même , il semble qu'on s'y détermineroil plus aisément , et qu'il en coûteroit moins ; mais Cette mort habituelle à soi-même , celte violence continuelle qu'il faut se faire » cette gêne , cette contrainte perpétuelle qui doit se renouveler tous les jours , et durer toute la vie » voilà ce que cette mort intérieure a de plus péiiible » de plus affligeant 9 de plus crucifiant pour la nature.
Non » non , dans la vie spirituelle on ne meurt point de mort subite ; cette mort ne s'achève que tard et après bien des angoisses ; mais en-* core une fois » il ne faut pas s'étonner de la longueur du chemin ^ des combats et des répugnances; il faut travailler toute notre vie à celte
(ÙV CONDUITS S^tRITVSLlK^ 175
mort intérieure t heureux encore , 51 à la fin de notre course nous sommes bien morts à nous-* mêmes I
Quels sacrifices cette mort n'exige- t-elle pas I Il faut devenir yiciime , et il faut être soi même le prêtre et le sacrificateur qui l'içimole ; tous les autres sacrifices sont des dispositions à cette mort , et ne peuvent trouver leur perfection que dans elle. Dieu conduit Tâme de dénûment en dénûment » jusqu'au dépouillement entier d'ellemême-;, tout cela s'appelle mort« et conduit à celte mort intérieure et totale.
Chacun a son chemin pour arriver à cette mort intérieure , et chacun doit suivre celui que Dieu lui a choisi et que la grâce lui fait connot* tre ; souvent nous prenons un chemin , et Diea nous conduit par un autre*
Au reste « il faut prendre garde de faire des excès d'austérités et de pénitence : l'amour propre jet le )lémon inspirent quelquefois des mortifications excessives » afin d'altérer la santé 9 en sorte que bientôt on ne soit plus en état de rien faire pour Dieu ; ce qui jette ensuite dans un grand relâchement et une grande tiédeur , et cet amour propre renaît alors de ses cendres mêmes : on avoit fait quelques pas durant quelques jours , et on recule le reste de sa vie.
Cette précaution de ne pas porter trop loin les austérités et les rigueurs , regarde peu de personnes ; le grand nombre n'est que trop porté
176 L*AHB INTiRIBVRB ,
à se ménager , à s'épargner et à se flatter ; c^êstà-dire, qu'on est bien plus porté à se conserver une ?ie périssable , qu'à se dévouer à cette mort intérieure.
Ah! Seigneur, quand je fais réflexion sur inoi même , je sens que je n'ai pas encore bien *^*^;* commencé à mourir intérieurement; que tout est encore vivant dans moi ; que mon amour propre , ma vanité , ma vivacité , ma sensibilité, tout respire , tout vit comme au premier jour : depuis un nombre d'années que je crois être à votre service, ô mon Dieu! après des grâces êans nombre reçues , et des grâces si spéciales ; ' après des promesses et des résolutions si souvent faites et réitérées au pied des autels , je suis encore toute vivante à moi-même^ également immorlifiée, également sensible, également attachée à mon propre sens ; toujours sujette à mon humeur , toujours indignée de l'humeur des autres; ne voulant , ne pouvant rien soufirir de personne , et m'épargnant, me recherchant moi-même dans tout.
Hélas ! je le sais , le chemin de la mort est bien pénible et bien long; mais si j'ai tant de peine à entrer dans les prémices de cette mort, comment en soutiendrai- je les agonies ?
Vous m'aiderez , ô mon Dieu 1 car enfin, je ne veux pas vivre à moi-même jusqu'à la mort Je commencerai par quelque chose de moins pénible , je tâcherai d'avancer et de prendre sur moi; aujourd'hui je tâcherai de remporter une
ov coudvitb spibitvxllx. 177
légère victoire sar ma lâcheté et sur ma négli* gence; demain j'espère d'en remporter une plus marquée ; je tâcherai de mourir à moi-même en un point » et insensiblement en un autre ; la force de la grâce soutiendra la foiblesse de la nature*
sektihehs.
mort intérieure I ô perte totale ! que tu es sensible , que tu es pénible I tu ne Tes cependant que parce que la créature s'aime trop elle-même : elle ne sauroit se résoudre à mourir ^ <& j^ tout perdre ; lorsqu'elle meurt et se perd dans ' un point , elle ne le fait que dans l'espérance do se retrouver et de revivre dans l'autre.
Le temps est court , mourons tous les jours , pour vivre une éternité.
Celui qui aura travaillé à cette première mort, ne soujQTrira point des atteintes de la seconde; la mort du corps n'a rien qui pukse l'efirayer; étant mort à lui-même, il a la vie en Dieu.
Cette âme est morte à elle-même ; mais en effet elle ne fut jamais plus vivante de la vie véritable 9 parce que ce n'est plus elle qui vit , mais Jésus-Christ même qui vit dans elle.
Apprenez-moi à mourir à moi-même , 6 mon Dieu ! pour ne vivre plus que de vous , et me préparer par cette mort anticipée , à la vie bienheureuse et immortelle dans le séjour des vivans.
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