PREMIÈRE RENCONTRE
Quand la première fois je vous ai renconlrée,
Juillet resplendissait sur toute la contrée;
Nous venions de Paris tous les deux, et le Irain
IndifTérent qui nous emportait au déclin
Du jour, fuyait vers les collines immobiles.
Les arbres se groupaient en masses plus Iranquilles,
Et le double horizon que nos yeux pouvaient voir
Se faisait imposant dans la beauté du soir.
Nous regardions, penchés aux vitres des portières,
S'égrener des villas et de blancs cimetières,
Puis nous disparaissions sous la nuit d'un tunnel.
0 décor à la fois changeant et solennel!
Se peut-il que l'antique amour s'épanouisse Encore parmi tout ce moderne artifice, Et que l'émotion d'un cœur sincère et fier Se retrouve aussi neuve en ce siècle de fer Qu'aux jours dorés où l'on aimait dans la Nature, Quand les cieux flamboyaient sur toute créature, Et que vierge et jeune homme, à l'heure du berger. Se retrouvaient au pied du chêne et du rocher?
Gomme j'étais resté dans la même attitude
Depuis Paris, les yeux pleins de la multitude
Des aspects qu'au tomber du jour l'horizon prend.
Et comme je rêvais, à tout indifl'érent
Si ce n'est aux couleurs brèves dont l'atmosphère
S'illumine dans cette heure que je préfère,
Le regard attiré, j'ai senti brusquement
Que vous me regardiez avec étonnement.
Sans doute que l'extase où plonge un paysage.
Se reflétant sur les lignes de mon visage,
Y laissait deviner les flammes du dedans.
Car lorsque j'ai tourné vers vous mes yeux ardents.
Vous n'avez point baissé les vôtres; leur lumière
Magnétique en domptant les miens a la première
PREMIERE REJs^COXTKE fil
Fait jaillir Tinvisible étincelle où nos sens S'éveillèrent, parmi le vaporeux encens Des longs aveux et des flottantes causeries...
0 poignante rougeur du soir, toi qui maries
Les pudeurs de la nuit aux flammes du soleil,
N'étais-tu pas complice aussi de cet éveil?
C'est toi qui dans les plis d'un clair-obscur magique,
Modelant les contours de son beau front tragique.
Te jouais dans ses yeux lumineux, et posais
Sur l'ondulation de ses cheveux de jais
Des reflets plus moirés que les frissons d'un fleuve.
Ah! cette impression me sera toujours neuve...
Je n'oublierai jamais ce soir bleu de juillet,
Ni les champs assombris où le train s'enfuyait,
Ni l'extase profonde autant que fugitive
Où me plongeaient vos yeux, ni la façon naïve
Dont mon cœur éclatait en palpitations
Quand j'écoutais crier les noms des stations.
Tant j'avais redouté devons y voir descendre!
Je n'oublierai jamais mon trouble gauche et tendn;
Ni votre souriant et pudique embarras.
Quand à l'arrêt du train je soutins votre bras.
Comme pour vous aider à marcher sur la terre...
Toutes ces choses-là dans mon cœur solitaire Prolongèrent un trop cher retentissement Pour qu'il n'en garde pas, ainsi qu'un talisman Se conserve au milieu de l'ombre et du tumulte, Le souvenir vivace et le lumineux culte !