L'HEURE DE L'ABSINTHE
A Henri Marcel.
La pourpre d'un soir d'or coloré d'hyacinthe Par delà les maisons violettes s'étend, Puis éteint peu à peu son glacis miroitant Dans les grises vapeurs dont notre ville est ceinte.
Lorsque les lourds chevaux dont le poitrail suinte Traînent leurs omnibus d'un effort haletant, Que les grands boulevards sont beaux dans cet instant Où d'obliques rougeurs opalisent l'absinthe!
Des restes de clarté glissent sur les moyeux
Des fiacres qui s'en vont dans l'air tiède et joyeux
Vers des buts que j'ignore et ne veux pas connaître.
Qu'importe que mon goiU soit superficiel? Pourvu que leur magie assoupisse mon être, Je ne veux rien savoir de la Vie et du Ciel.
LE SOIR AUX LOCOMOTIVES
LE SOIR AUX LOCOMOTIVES
A J.-H. Hosnij.
Spectacle peu célèbre, et pourtant bien frappant, Que l'aspect, vers le soir, de la plaine d'Asnières! Le ciel, lourd de vapeurs jusqu'alors prisonnières, Laisse crever ses sacs de cendre et les répand Sur le sol uniforme en d'étranges manières... Seul, d'un noir absolu sur les rougeurs dernières, Le Mont-Valérien dresse son large pan.
Des usines, dont les redoutables fumées S'élargissent et se dispersent vers Paris, Des fabriques aux toits rouges noyés de gris, De longs entassements de maisons mal famées, Des champs où Ton n'a rien semé que des débris, De sales cabarets aux bosquets rabougris, Abris du crime et des misères aftamées;
Des lignes de chemins de fer et de tramways. Des cimetières, des dépôts, et puis l'usine. Et l'usine toujours de l'usine voisine, Monstre multiplié dont le gosier mauvais Crache sur les faubourgs la phtisie assassine Et dont le cauchemar trop réel se dessine Encore dans la brume aux lugubres duvets;
Et puis, vers l'horizon vaporisé, des lignes De coteaux indécis aux tons violacés Où l'on voit en esprit les paysans lassés Descendre des sentiers en revenant des vignes. Et par endroits, dans la plaine, les tons glacés De bleu, de rose et d'or que prennent les lacets De la Seine, arrondis comme des cols de cygnes
LE SOIR AUX LOCOMOTIVES 87
Comme ce paysage avec ses aspects plats Sous les suggestions du soir idéaliste Devient immensément mystérieux et triste ! Voici s'évanouir les suprêmes lilas Occidentaux avec la dernière améthyste : La plaine, plus rebelle à l'œil de l'analyste, S'immobilise ainsi qu'un corps de géant las.
C'est l'heure habituelle où s'endorment les sites, L'instant où dans l'obscur silence naturel Les fantômes des eaux, de la terre et du ciel Apaisent le frisson de leurs rêves tacites : Hélas! cet horizon trop arlificiel Ne prendra pas sa part du calme universel : Voici surgir Ik-bas l'aube des anthracites!
Aube fuligineuse et rousse, dont Paris
Est le centre invisible avec ses feux de houille,
Aube humaine insolente et neuve, qui dépouille
Les vieux astres de leur prestige et de Iciii' prix.
Aube sinistre aussi, qui macule et qui souilb'
La robe de la nuit en y jetant sa rouille
Et salit le silence en y jetant ses cris 1
Ses cris indéfinis, tragiques ou bizarres,
Cris perçants, cris poignants de colère ou de peur.
Gris de locomotive augmentant sa vapeur,
Cris de locomotive enrayant dans les gares.
Signaux multipliés dans le brouillard trompeur,
Appels mêlés d'horreur, d'angoisse et de stupeur,
Gomme ceux qu'on entend dans les vastes bagarres!
Ces déchirants appels, ces râles presqu'humains,
Sont-ce là des accents que mon rêve vous prête?
Ne suis-je pas plutôt votre bon interprète.
Trains de nuit emportés sur vos douteux chemins?
Pourquoi faut-il qu'en vous écoutant je m'arrête
Si vous n'exprimez par une terreur secrète
A l'heure où l'Occident perd ses derniers carmins?
Ne symbolisez-vous pas, ô voix inquiètes,
La fièvre d'une vie incertaine, et l'élan
Exaspéré d'un siècle où le rail même est lent
A transporter les vœux des hommes? Vous qui êtes
L'àme même du lourd Léviathan soufflant
Vous nous communiquez l'angoisse que son flanc
Ne se brise en dépit des savantes conquêtes!
LE SOIR AUX LOCOMOTIVES
La rupture d'un rail, refîondremenl d'un pont,
L'erreur d'un aiguilleur auprès des capitales,
La possibilité des rencontres fatales,
Les menaces de la chaudière et du tampon,
On pressent tout cela dans vos clameurs brutales.
Trains qui fuyez vers les brumes occidentales
Et dont l'âme tragique à la nôtre répond !
Nos esprits sont pareils à vos locomotives! Dans le soir grandissant du siècle, je les vois Comme elles s'élancer, remorquant leurs convois De désirs voyageurs, d'ambitions hâtives Et de projets roulant pêle-mêle à la fois : La fureur d'arriver halète dans leurs voix : Rouge fièvre de l'or, c'est toi qui les actives!
C'est toi dont les désirs, comme d'ardents charbons.
Chauffent leurs volontés, exaltent leurs cervelles,
Et les font s'épuiser en vitesses nouvelles;
Toi qui leur interdis les loisirs vagabonds,
Et leur fais déserter pour tes rails parallèles
La Tendresse et la Charité que tu nivelles,
Rouffc fièvre de l'or, tueuse des dieux bons !
Tueuse de TAmour, de TArt, de l'Héroïsme ! Ta flamme a dévoré nos rêves les plus saints, Motrice des cœurs vils, source des vils desseins! Car notre liberté subit ton despotisme Comme le soir subit tes sinistres buccins, Effrayante fournaise embrasée en nos seins Pour n'y laisser flamber que vice et qu'égoïsme !
N'est-ce pas la clarté sanglante de tes rais Qui sillonne là-bas les ténébreuses plaines, Fièvre dont les cités et les âmes sont pleines? Et la rivalité des stridents intérêts Ne rugit-elle pas dans ces rauques haleines? Ah! depuis que le soir tombe avec ses phalènes Fléau de notre temps, c'est toi qui m'atterrais!
Li CHAPELLE — LA. VILLETTE