LA CHAPELLE - LA VILLLTTE
A Robert Bemier
J'aime ces grands faubourgs lointains et populeux, Ces faubourgs où les cieux sont rarement très bleus Mais plutôt ardoisés par les toits des usines Et les vapeurs montant de deux gares voisines. Les maisons avec leurs fronts noirs et leurs yeux laids Y paraissent encor plus tristes (juc dans les Quartiers, sombres pour tant, du Temple et de la Bourse. C'est qu'ici l'on sent bien que l'on est à la source Du fleuve de misère étalé dans Paris, Et que l'aspect des gens indigents, au teint gris. Aux haillons résignés comme leur cerveau triste, Rend plus présente et plus vivante pour l'artiste L'impresssion ailleurs moins âpre du décor. Là, tout le jour, ce n'est qu'un brouhaha discord
De fers broyés sous les marteaux comme des proies, De machines mêlant au bruit sourd des courroies Leurs ronflements et leurs grincements éternels, De trains hurlant à pleins sifflets sous les tunnels Et de tramways toujours beuglant sur ces chaussées Par un peuple damné sans cesse traversées !
C'est surtout quand le soir descend sur la cité
Que ce faubourg revêt son infélicité.
La misère d'un ciel en haillons et de craie
Met comme un masque faux à la misère vraie :
Un crépuscule neutre assourdit et déteint
Les honteuses rougeurs mourant dans le lointain.
Sinistres, détachant leurs dures masses noires.
Les pâtés de maisons, comme des promontoires,
Pèsent, par on ne sait quel mystère aggravés,
Sur l'océan confus et grouillant des pavés.
Le gaz s'allume, et met ses brûlantes piqûres
Dans la nuit criminelle aux profondeurs obscures...
Des rouges assommoirs au ventre plein d'alcool
Sort la fille aux regards aigus teintés de khôl,
Et les blêmes voleurs au corps mince, le monde
Des vices assoupis dans quelque chambre immonde
Avec l'aube du gaz se réveille et descend
Inviter, racoler ou tuer le passant*