‹ L'âme moderneChapitre 18 sur 21 · LA CHAPELLE — LA VILLETTE · texte numérisé non relu

LA CHAPELLE — LA VILLETTE

C'est aussi l'heure morne el grave oii la ral)ri(ine S'ouvre et lâche le long de ses murs rougo-hri(jiii Son flot quotidien de somhres ouvriers.

Silencieux dans leurs bourgerons variés, Le front ridé, le corps alourdi, l'âme atone, Ils descendent, du pas pesant et monotone Qu'ont les forçats réels, sans qu'on puisse saisir Dans leurs yeux le reflet d'un rêve ou d'un désir. Ces êtres vont penchant en avant leur échine Comme s'ils imprimaient encore à la machine Près de laquelle ils ont géhenne tout le jour La même activité morte au morne retour. C'est à les voir alors ((u'on sent que l'industrie A pris en eux la vie intime et l'a tarie, Sans même leur laisser l'humble source d'espoir Qui rafraîchit le cœur du pauvre vers le soir. Quand il rentre chez soi sachant que sa famille L'attend près du souper et du feu clair qui brille. Ceux-là mangent dans les cantines et n'ont pas De foyer où goûter la douceur des repas Avec la femme et les enfants assis en groupe Autour du brasier rouge et de la chaude soupe Qui font s'ouvrir le cœur autant cpie l'appétit... La femme est en journée et l'enfant apprenti; On part dès le matin et pas à la même heure;

On mange au cabaret, souvent on y demeure;

On dort sans se connaître en un commun taudis...

Ah! ces gens-là sont bien les modernes maudits!

Citoyens comme nous d'une riche patrie,

Libres, égaux, et nos frères en théorie,

Plus esclaves que les esclaves d'autrefois,

Où sont donc leurs bonheurs, leurs rêves et leurs fois?

Dans quel autre Évangile aux chimères nouvelles

Puiseront-ils de quoi réveiller leurs cervelles?

LA NUIT D'ÉTÉ A PARIS

LA NUIT D'ÉTÉ A PARIS

A Henri Guillemot.

Le ciel très haut est cVun bleu noir où les feux blancs Des étoiles n'ont plus de ces reflets tremblants

Qu'elles ont en brumaire, Mais laissent à travers la nuit de messidor Filtrer l'éternité de leurs fixes yeux d'or

Sur la Ville éphémère.

Ce lointain ciel si haut n'est sublime (ju'aux ch.imps! Il faut à nos cités des cieux plus approchants, Des lueurs coutumières;

Le vrai ciel de Paris, ce sont ces gaz d'or clair, Ces lanternes filant en tous sens parmi Tair, Et surtout ces lumières

Qui sous les abat-jour veillent dans les maisons, Nébuleuses de nos familiers horizons,

Lampes, astres de l'homme, Symboliques flambeaux brillant sur le chemin Du poète, pour lui montrer ce ciel humain

Dont il est l'astronome !

... Les arbres maigres sont éclairés à l'envers, Et leurs feuillages ont d'étranges reflets verts

Sous les lumières jaunes :

Leur base luit d'un jour blanc, artificiel, Et par un changement bizarre, c'est au ciel

Qu'est l'ombre de leurs cônes.

Les femmes de plaisir, en apparats princiers, Accoudent aux balcons des grands cafés-glaciers

Leur rêve d'aventures; Les filles en cheveux, au bras de leurs amants, Allument leurs regards de crime aux diamants

Trop chers des devantures.

LA NUIT D'ÉTÉ A PARIS

Les boulevards resplendissants sont envahis Par une multitude immense où les pays

Fondus comme des laves, Ont mélangé leurs mots, leurs visages, leurs inn-urs, Et dans un pêle-mêle aux multiples rumeurs,

Roulé leurs flots esclaves.

Tourbillon incessant de viveurs assoifés, Ce flot cosmopolite envahit les cafés.

Se déverse aux terrasses.

Puis relance à travers la lumière et les cris, Sur les trottoirs, dans les concerts, pai' tout Paris,

Son écume de races.

V^ois, ne dirait-on pas un grand fleuve, le soir? La chaussée envahie est un sombre miroir

Oii glissent les voitures; Les maisons sont les quais, les hommes sont les flots. Et les gaz tremblotants sont comme ces falots

Qui pendent aux mâtures.

La nocturne rumeur du vieux Paris géant, Est semblable au ressac lointain de l'Océan, Pour l'esprit qui s'efl'arc ;

Mais le double cadran lumineux qui reluit Au-dessus d'un théâtre et dans la tiède nuit, Rassure comme un phare.

Ce fleuve humain, qui naît entre soir et matin, Et qui roule depuis la Porte Saint-Martin

Jusqu'à la Madeleine, A chaque instant grossi par d'obscurs affluents, Ondule et fait tourner dans ses remous bruyants

La foule toujours pleine.

Quel plaisir de plonger dans ce courant vivant, Avec de vieux amis, sans cesse plus avant

Dans l'épais de la foule!

Quelle exaltation de leur force pour ceux Qui rêvent de dompter les tourbillons chanceux

De cette sombre houle!

Comme l'ambitieux encore obscur ressent

La fièvre de grandeur que lui souffle en passant

La cohue anonyme!

Que ces décors, que ces lumières, que ces gens Aux yeux subtils et clairs, aux fronts intelligenls,

Que tout cela l'anime !

LA NUIT D'ETK A PARIS 103

Son front grandit, sou canir s'élargit, et ses yeux Prennent la fixité qu'ont les regards des dieux

Auréolés de gloires:

Ses pieds dominateurs font sonner le pavé ; Son maintien sculptural et dur reste gravé

Dans les humbles mémoires.

Lui cependant, parmi les flots humains qu'il fend, Embrasse d'un regard profond et triomphant

Le torrent populaire, Et, tandis qu'en son cœur roulent de grands penser s Sachant que ses travaux seront récompensés

Par un large salaire,

H songe avec orgueil que nous n'en sommes plus Au siècle des credos chrétiens, quand les élus

Étaient de simples vierges Ou des moines perdus dans leurs aveux fervents, Et qui ne connaissaient, à l'ombre des couvents.

Que l'humble éclat des cierges.

11 songe, en ce décor du moderne Paris, Que ce temps est plutôt celui des liers esprits Et des âmes viriles,

lOi L'AME MODERNE

Et qu'à l'heure qu'il est, l'humilité des saints, Le pardon, la pitié, les modestes desseins. Sont des vertus stériles.

Mais aux bras du héros qui sait les manier, La volonté tenace est un glaive d'acier

Aux entailles très sûres, Et l'orgueil est un bon bouclier résistant, Cerclé de diamants et d'or, et qui se tend

Contre toutes blessures !

Siècle de l'action! siècle des durs combats! Il faut se cuirasser de fierté pour ne pas

Tomber dans la bataille !

La gloire est un trésor permis à tout destin : Beaucoup sont forts, et l'on n'aura dans le butin

Que la part qu'on s'y taille.

Ainsi songe celui dont l'espoir est latent. Mais qui sait mesurer le destin qui l'attend

Sans modeste épouvante ; Sur ces grands boulevards qu'il parcourt excité, Loin de sentir san moi noyé dans la cité

Monstrueuse et mouvante,

LA NUIT D'ETE A PARIS loo

Il aime ses puissants remous, il vit on eux : Tout ce fourmillomeut sonore cl lumineux

Le pénètre, rexalle :

Plus d'obstacles mesquins sur ses pas ti-ioniphanx, C'est pour lui ces rumeurs, ces femmes, ces flambeaux :

Il est roi de l'asphalte !

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