AUX BORDS DU FLEUVE ET DE LA VIE
A mesure que l'ombre éteint cliaque d(''l;iil, Il s'élève dans l'ouest comme une apothéose Du soleil disparu. Le vert pâle et le rose Mêlent au bleu soyeux leurs finesses d'émail.
La nuit vient. Le brouillard semé dans chaque rue S'amasse aux carrefours, et parmi l'ombre accrue Aux angles des objets fait trembler ses toisons Qui montent lentement jusqu'aux toits des maisons, Tandis que ponctuant l'air de sa clarté crue Le gaz multiplié peuple les horizons.
Un reste de lumière anime encor la scène : Sur l'eau silencieuse et rose de la Seine Glissent dans tous les sens de rapides vapeurs. Ils sifflent sous les ponts hantés de vieilles peurs Et sur l'obscur miroir de cette onde malsaine, Font frissonner leurs feux incpiicts et trompeurs.
... L'impression de ces minutes suggestives. Quel poète pourra jamais la rendre en vers. Quand l'âme se repaît d'un songe où l'Univers Apparaît nuancé de teintes fugitives
Sous le prisme des tons orangés, bleus ou verts Qui font à chaque instant changer les perspectives?
Heureux ceux dont la main sait conduire un pinceau..
Ils peuvent obtenir de leur riche palette
Une traduction qui n'est pas incomplète :
Mais nous, comme il nous faut livrer un rude assaut
Aux mots, pour arracher de leur obscur monceau
Quelque phrase où la teinte exacte se reflète!
Le mot nouveau, souvent technique et trop heurté,
Ravira seulement l'artiste qui discerne :
Sous les doigts ignorants devenu vague et terne,
Ayant perdu les droits de sa naïveté.
Le vieux mot n'est plus apte à fixer la beauté
Complexe qui pénètre un spectacle moderne.
... Parmi l'immensité du crépuscule gris. Voici que les couleurs s'évanouissent toutes; On dirait qu'elles sont par la brume dissoutes,
AUX BORDS DU FLEUVE ET DE LA VIE lô
Et tandis que la nuit tombe ainsi sur Paris, Mes yeux cessent de voir et je me sens repris Par Tessaim bourdonnant de mes intimes doutes.
J'ai beau vouloir chasser ces hôtes oubliés Et rappeler encor la fuyante féerie, Ils s'acharnent sur moi, les soucis familiers, Pareils à des frelons qui pillent par milliers Le miel de quelque ruche ouverte à leur furie. Et voici que sous leurs piqôres je m'écrie :
« Couleurs qui prêtez vie aux soirs illuminés, Occident merveilleux tout frangé de dentelles, Seine brillante, et toi, vieux Palais qui dentelés Sur le ciel clair tes murs à l'encre dessinés. Vous n'êtes plus pour moi, formes accidentelles. Qu'un amas décevant de mirages mort-nés!
La vivante unité dont notre âme vous pare, — Cet éclair d'harmonie éphémère et si rare N'a de réalité qu'en Tâme. Hors de là. Éléments isolés qu'un caprice assembla, Mais que notre raison plus sévère sépare, Je sais que vous perdez votre apparent éclat.
Me voilà comme un homme éveillé qui se lève
Et qui ne peut plus croire aux splendeurs de son rêve ;
Je sais que la Matière est faite de frissons
Sans vie, et que c'est nous seuls qui la remplissons
Des contours, des couleurs, des parfums et des sons
Avec quoi nous avons créé la Beauté brève...
Est-il donc vrai? Faut-il en croire les penseurs! Vieux monde, n'es-tu qu'un désert de phénomènes Où n'éclôt point la Rose aux fragiles douceurs? Beauté, tardive fleur poussée en nos domaines. Ne peux-tu donc l'ouvrir hqrs des âmes humaines Pas plus que la Justice et que les Lois, tes sœurs?
Beauté, si tu n'es pas réelle, quel mystère Fait survivre ton culte impérissable en nous? Si nous ne croyons plus au rêve héréditaire Que nos prédécesseurs adoraient à genoux. Pourquoi fais-tu bondir encore nos cœurs fous Devant la majesté du ciel et de la terre?
L'Univers est semblable à ce grand fleuve obscur Qui déroule à mes pieds son cours plein de paresse