‹ L'âme russeChapitre 10 sur 16 · COURAGE ET FATALISME · texte numérisé non relu

COURAGE ET FATALISME

Le paysan, tel que nous l'avons étudié jusqu'ici, nous a dévoilé, d'un côté, les vices inhérents à la race et les tares dont l'a doté le milieu d'obscurantisme et d'oppression dans lequel il végète, et, de l'autre, nous a fait voir que son âme n'était pas complètement fermée à certains sentiments élevés et que poussé par sa bonté foncière et son honnêteté native, il pratiquait le culte de la justice.

Mais s'il est des vertus qu'un despotisme aveugle ne peut étouffer et qui, même sous le régime le plus autoritaire, ne perdent rien de leur vitalité, il en est d'autres, en revanche, le courage et la force d'âme, par exemple, que les heures de martyre peuvent voir éclore et fleurir, mais qui s'anémient sous le poids écrasant d'une tyrannie sourde et persistante. Eh bien, malgré cela, la bravoure

et le stoïcisme sont des qualités morales que nous devons reconnaître au moujik.

Il existe, certes, beaucoup de formes de courage. Il peut être conscient et raisonné, affrontant les dangers qu'il a prévus dans toute leur étendue et qu'il a peut-être même suscités pour les besoins de la cause, ou aveugle et simpliste, ne mesurant pas la grandeur du péril et n'en pesant pas les conséquences. On rencontrera, chez le paysan russe, le courage sous ces deux formes, sous la seconde toujours et sous la première quelquefois.

Le moujik puise sa hardiesse dans le fatalisme. Ce qui est inscrit au livre de Dieu doit s'accomplir; nul acte de prudence ne peut, si telle est votre destinée, détourner le danger qui vous menace, de même qu'aucune témérité ne vous expose à des conséquences funestes, si le Tout-Puissant ne l'a pas voulu. Conjointement avec cette soumission aux volontés du sort que le Russe jpartage avec ses voisins d'Orient, le sentiment traditionnel de l'obéissance irréfléchie peut expliquer l'audace de quelques-uns de ses actes.

Le grenadier, auquel, à Kœnigsberg, Pierre le Grand, voulant montrer au roi de Prusse la discipline de ses soldats, ordonne de sauter par une fenêtre du troisième étage et qui s'apprête à exécuter cet ordre est un exemple de cette soumission passive; les fantassins, restant immobiles et comme indifférents sous la pluie dos balles ennemies qui

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