‹ L'âme russeChapitre 9 sur 16 · LOIS NÉFASTES · texte numérisé non relu

LOIS NÉFASTES

OU n'y pensèrent que trop peu. La composition même de ces comités d'études explique une pareille négligence. Parmi leurs membres, les uns, représentants de la vieille bureaucratie et d'un régime qui semblait voir venir ses derniers jours, étaient hostiles à tout progrès, découvrant dans la moindre parcelle d'instruction accordée au bas peuple un danger pour PÉtat, tandis que les autres, dans leur hâte de voir s'accomplir au plus tôt la régénération rêvée, oubliaient ou négligeaient un peu, dans la poursuite du but principal, les questions de détails, même les plus importantes. Une des réformes corollaires de celle de l'émancipation du paysan fut, il est vrai, l'institution des zemstvos, espèces de conseils généraux ayant à s'occuper du self-government des provinces au point de vue des intérêts locaux et, dans la pensée du législateur, ce fut à ces nouveaux rouages que devait incomber le soin de rechercher les améliorations à introduire pour assurer le bienêtre matériel et le relèvement moral de la population.

Les zemstvos, et ceci soit dit en leur honneur, se mirent à la besogne avec une ardeur sans pareille, qui quoiqu'un peu juvénile parfois et pauvre d'expérience ne laissait pas d'être des plus méritantes. Mais comparées à l'œuvre qu'ils avaient à parfaire, les ressources dont ils disposaient étaient ridiculement restreintes ; et ce n'était pas seulement l'argent qui manquait, mais faisaient égale-

ment défaut livres d'études et personnel enseignant, sans parler des bâtiments scolaires à construire et enfin, last if nol leasi, sans tenir compte de l'indifférence et parfois même de l'hostilité absurde de ceux dont les enfants devaient profiter les premiers des bienfaits de l'instruction.

Pendant les vingt-cinq premières années de leur existence ces institutions provinciales se montrèrent des plus actives et rien ne rebuta le zèle de leurs membres ; des écoles furent bâties, des maîtres d'école formés et des élèves trouvés, on pourrait presque dire conquis et les zemstvos pouvaient être fiers de ce maximun de résultats obtenus, malgré la pénurie des moyens dont ils disposaient. Hélas ! l'implacable statistique était là pour mettre les choses au point, modérer les transports de joie auxquels on aurait pu se livrer et pour démontrer que le résultat de tous ces efforts ne représentait, en comparaison du but poursuivi, qu'une goutte d'eau dans la mer. En effet, que signifiaient quelques milliers d'écoliers, à -côté des centaines de mille d'enfants qui, dans la même province, restaient exclus de tout enseignement par manque de place ou par suite de l'insouciance coupable de leurs parents ?

Et pourtant, vu la progression constante quoique lente dans cette voie, l'instruction aurait peu à peu commencé à se répandre. Les craintes qu'elle ne tarda pas à inspirer aux éléments réactionnaires du pays furent la meilleure preuve de sa marche

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ascendante. Lorsque Alexandre III apeuré par la mort tragique de son père et par tous les attentats qui avaient assombri la dernière période du règne de celui-ci, se fut complètement abandonné à l'influence des ennemis irréconciliables de toute liberté, ces conseillers de la peur s'empressèrent de lui signaler le danger dont l'indépendance (oh pourtant combien minime !) des zemstvos menaçait la sûreté de l'Etat autocrate. Ils surent le convaincre de l'effet pernicieux de leurs écoles aussi bien que du péril provoqué par une participation trop large des éléments subversifs aux travaux des assemblées provinciales. Et pour terrasser l'hydre de l'anarchie, furent officiellement patronnées, sous l'inspiration immédiate de Pobédonostzeff, ce ministre de néfaste mémoire, les écoles dites paroissiales, soustraites à la direction du ministère de l'instruction publique et du zemstvo et dépendantes uniquement du clergé, écoles qui jusqu'à ce moment avaient végété dans l'oubli et plus existé sur le papier qu'en réalité.

Les assemblées cantonales des zemstvos où dominait la classe nobiliaire s'empressèrent, à cette occasion, pour faire montre de leur loyalisme, de ne plus ouvrir sous leur égide de nouvelles écoles et les plus zélées en vinrent même à remettre les écoles déjà créées aux mains du clergé, en abandonnant à ce dernier tous les subsides nécessaires et en ne conservant plus sur elles le moindre contrôle.

Les lois du 12 juillet 1889 et du 12 juin 1890 portèrent au zemstvo et à l'école primaire qui, sous ses auspices, commençait à prospérer le coup de grâce. La première supprimait pour les cantons ruraux la justice de paix et établissait à sa place l'institut des zemskié natchalniki, qui, réunissant les pouvoirs judiciaires à l'autorité administrative, fut qualifié, non sans raison, par les juristes compétents, d'institut hermaphrodite. C'était, aux mains des bureaucrates, l'ancienne tutelle seigneuriale, renforcée par le prestige de l'autorité gouvernementale; c'était la fin de toute liberté dans les élections communales et l'empêchement absolu de toute initiative indépendante de la part des paysans. La seconde loi avait pour effet, par de nouvelles dispositions sur le mode des élections aux conseils d'arrondissement, d'en éloigner tout élément réputé subversif, en y donnant à la noblesse terrienne le rôle prépondérant. De plus, en limitant à 3 p. 100 l'augmentation autorisée pour le budget de l'arrondissement à chaque nouvelle session, elle mettait une digue à toute velléité d'amélioration efficace.

Ce fut l'instruction primaire qui pâtit la première de cette législation. Le mouvement progressif, qui, jusqu'alors, s'était de plus en plus accentué, s'arrêta net et la majorité de l'enfance scolaire resta privée des bienfaits de l'enseignement comme par le passé.

Les chiffres suiA-ants, mieux qu'aucune argu-

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mentation, feront ressortir la différence de l'intérêt, témoigné à cette question primordiale, parle gouvernement d'un côté et de l'autre par les communautés. Pendant que les sommes allouées par le budget gouvernemental, de 1871 à 1891, c'està-dire pour une période de vingt ans, d'une modicité si ridicule qu'il n'en faut pas parler, ne faisaient que doubler, montant de 703.542 roubles à 1.480.348 roubles, celles dépensées par les villes s'élevaient de 403.109 à 3.026.881 roubles et par les zemstvos de 751.126 à 4.226.444 roubles.

Quant au patronage accordé par le gouvernement aux écoles paroissiales, les chiffres toujours éloquents en prouveront l'efficacité, elles étaient au nombre de 4.460 en 1881 et on en comptait 29.945 en 1893. Et pour juger ce que valent ces écoles du clergé, il n'y a qu'à feuilleter au hasard le compte rendu des débats des conseils d'arrondissement de la Russie entière et à y glaner l'opinion des principaux intéressés, c'est-à-dire des paysans. Du reste, quand on saura que les émoluments moyens des instituteurs de ces écoles sont de dix roubles (26 fr. 50) par mois, on pourra juger de la qualité du personnel professoral qu'on peut recruter.

Je tiens pourtant à constater, pour rester dans la vérité et ne pas être taxé de partialité, que ces dernières années, depuis que la Russie s'est payé un déguisement constitutionnel, les subsides

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accordés par l'Etat à l'instruction primaire se sont augmentés en une très notable proportion.

Si je me suis éloigné de la question, que nous examinions, de l'ivrognerie, pour m 'arrêter si longtemps sur celle de l'instruction populaire, c'est que je voulais prouver que l'instruction n'était pas encore en état d'enrayer les méfaits de la boisson et que ce qu'elle avait pu donner aux paysans était loin encore de tout sentiment de dignité morale et même de la compréhension du danger physique de l'alcool. Nous pouvons donc d'ores et déjà constater qu'un des éléments qui eussent pu mettre un frein aux anciennes et nuisibles habitudes a manqué tout autant sous le régime qui suivit l'émancipation que sous celui qui le précéda.

Mais à défaut de l'avertissement moral, montrant la laideur et le péril du vice, les conseils de la religion, parlant du péché, n'existaient-ils point, car si la sainte Russie a toujours eu trop peu d'instituteurs, les prêtres y ont toujours été en nombre suffisant ? Hélas ! pour quiconque connaît te clergé rural russe, cette question ne se pose même pas. Les popes étaient et sont encore les premiers à donner le mauvais exemple. Ici, pour montrer ce qu'était il y a cent ans le clergé paroissial (tableau hélas, qui pourrait être vrai encore aujourd'hui), je vais donner quelques extraits du journal du blagotchinny (surintendant ecclésiastique) Skopine, des églises de Saratov de l'année 1812 : « 4 janvier. Ai été aujourd'Imi dans le bourg 'd'Ouz-

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morskaïa et y ai trouvé le prêtre Stepane dans un état complet d'ébriété avec plusieurs clercs. — 7 janvier. Le prêtre Ei'ime a été rencontré saoul avec plusieurs collègues dans une maison publique du faubourg. — Le diacre Wassilieff est A'enu hier soir, complètement ivre, frapper à ma porte, et, rentré chez lui, y a cassé toutes les vitres, battu sa femme et son beau-frère. Je ne sais vraiment pas comment l'amener à la raison — Le prêtre André a fracturé la caisse de la paroisse. Quand j'ai voulu l'interroger, m'a répondu en termes orduriers ; il est saoul du matin jusqu'au soir, etc. »

Je parlerai dans la suite plus en détail du clergé ; pour le moment, bornons-nous à la pénible constatation que près de lui le paysan ne trouvait pas non plus de soutien tutélaire.

Des éclaircissements que je viens de fournir se dégage aisément, je crois, la réponse aux questions formulées à la fin du chapitre précédent; quelles sont chez le moujik les causes de l'ivrognerie et ce vice est-il incurable ? La preuve me semble faite, quant à moi, que ce n'est pas dans les instincts naturels du paysan qu'il faut rechercher l'origine du mal, mais dans son penchant inné (penchant qu'il partage avec tous les êtres incultes) à l'imitation, dans le mauvais exemple qu'il a eu sous les yeux et dans le manque presque absolu de tout frein moral ou religieux pouvant l'arrêter sur la pente; et je conclus que, ce frein existant,

son culte pour la wodka se refroidirait peu à peu et tendrait à disparaître.

Et je n'ai pas à chercher loin la preuve évidente de la possibilité de sa guérison : dès qu'il n'a plus affaire à l'indifférence intéressée du clergé orthodoxe et que sa religion toute d'apparat fait place à une foi véritable et à un sentiment religieux, sinon conscient du moins profond, il change du tout au tout. Dans un village quelconque à côté du jDrauos/aynî/ (orthodoxe) pour lequel chaque fête de l'Eglise n'est que prétexte à saoulerie et qui consomme sa ruine en portant son dernier kopeck au kabak, voyez le vieux-croyant ou tout disciple de ces sectes innombrables, pullulant en Russie, qui considèrent l'absorption du moindre petit verre d'eau-de-vie comme un péché, comparezles et vous vous apercevrez que, seul, le dernier connaît le bas de laine du travailleur sérieux.

Pour en finir une fois pour toutes avec cette triste question de l'ivrognerie, je me permets d'emprunter quelques données à un ouvrage, paru dernièrement à Moscou : Dmitrieff, Recherches critiques sur la consommation d'alcool en Russie et dont j'ai pu voir quelques extraits, publiés par des quotidiens (1).

M. Dmitrieff commence par constater le fait (je l'ai moi-même mentionné plus haut) que sous le rapport de la consommation individuelle de l'alcool, la Russie occupe une des dernières places parmi les Etats civilisés, la onzième, pour être précis. En Europe, il n'y a que la Norvège où l'on boive moins. Et pourtant malgré cette position favorable, c'est en Russie que l'alcoolisme

(1) Journal Relch du 24 octobre 1911.

<lans les ravages qu'il exerce atteint le plus haut degré d'intensité.

La cause de ce résultat, qui, à première vue, pourrait paraître illogique, gît, d'après l'auteur de l'ouvrage cité, non dans la quantité absorbée qui étant plus faible devrait forcément produire moins d'effet, mais bien dans le mode d'absorption. L'alcool peut être consommé d'une façon journalière, à doses pour ainsi dire égales, ou irrégulièrement, par intermittences et avec excès.

C'est la seconde manière qu'a adoptée le paysan russe ; il ne boit que de temps en temps, mais quand il boit, il ne sait pas se modérer et, comme s'il voulait rattraper le temps perdu, dépasse effroyablement toute mesure. Le prolétaire des autres pays ingurgite jour par jour son marc, ses apéritifs, voire ses liqueurs frelatées ; c'est chez lui une habitude de la vie quotidienne, tandis qu'il faut au moujik pour user de spiritueux un prétexte exceptionnel, une fête, un anniversaire, eu un mot une occasion qui ne se répète pas chaque jour.

La science ne s'accorde pas toujours dans ses jugements sur le degré de nocivité plus ou moins grande des deux modes de consommation, quoique la plupart des hygiénistes penchent à croire que la régularité dans l'iiabitudo est plus pernicieuse pour la santé. Toutefois, au point de vue de l'économie sociale, il faut reconnaître que l'ivrognerie, se manifestant par crises de plus ou moins de

durée, est bien plus funeste pour l'individu. Car dans ce dernier cas cette ivrognerie, devenant une véritable maladie, enlève au malade toute sa raison et annihile entièrement sa volonté. En quelques heures, tout le fruit de ses économies y passe et pour satisfaire à sa passion, aux exigences impérieuses de la fièvre qui le tient, il ne reculera devant aucune extrémité, il est mùr pour le crime.

L'ivrogne que l'on rencontre le plus souvent en Russie est celui qui boit « par excès » . On a même un mot spécial, zapoï, pour désigner cette attaque maladive. On dit de telle ou telle personne : « elle souffre du zapoï » et vous savez à quoi vous en tenir. C'est un individu, souvent excellent travailleur, qui, si vous avez affaire à lui, vous paraîtra un être parfaitement normal et que, si vous observez ses habitudes journalières, vous jugerez d'une sobriété exemplaire. Vous ne verrez jamais la moindre goutte d'alcool humecter ses lèvres ; il vous paraîtra même avoir une sainte horreur pour toute boisson forte. Puis arrive tout à coup l'occasion fatale ; supposez, par exemple, une noce. Il se peut fort bien que notre homme cherche d'abord des prétextes pour ne pas y assister, des faux-fuyants pour s'éloigner à l'heure des libations. Mais si cela ne lui a pas réussi et qu'il lui faille prendre place comme convive à la table du festin, vous pourrez le voir d'abord visiblement faire tous les efforts possibles pour résister à la tentation, lutter avec lui-même jusqu'au moment où le

démon bachique le culbute, le terrasse; et alors, adieu toute astreinte, rien ne peut plus le retenir dans sa passion, il boit, il boit sans trêve jusqu'à l'instant où, masse inerte, il va rouler sur le plancher. Et, à peine a-t-il repris ses sens que pour éteindre la flamme qui lui brûle le gosier, il lui faut recommencer et cela sans discontinuer, jusqu'à ce que dans un état de prostration absolue, il doive s'aliter ou que dans une crise de delirium tremens il soit transporté à l'hôpital.

J'ai eu personnellement l'occasion d'observer plus d'un de ces types. Les formes de leur maladie sont des plus variées et des plus curieuses. J'en ai connu un, par exemple, dont le cas intéresse autant le médecin que le psychologue. Il était serrurier de son métier dans un grand village, non seulement ouvrier habile, mais d'une intelligence rare, inventeur même à ses heures. N'ayant jamais fréquenté lui-même l'école, ce ne fut que vers la quarantième année qu'il apprit à lire et à écrire ; il put ensuite, grâce à son fils qu'il avait tenu à envoyer faire ses études au collège de la ville du district, parfaire son instruction. Passionné pour la mécanique, il s'était formé une petite bibliothèque d'ouvrages spéciaux concernant sa science de prédilection. Surchargé de travail, il gagnait largement sa vie et avait tout ce qu'il fallait pour être l'homme le plus heureux du monde. Par malheur, malgré toutes les cures au,xquelles il s'était soumis, de son propre mouvement, car il

était conscient de son mal, et sur les conseils de tous ceux qui lui voulaient du bien, le zapoi le tenait et ne le lâchait pas. Ses crises le reprenaient, presque régulièrement, de quatre en quatre mois ; et comme certains épileptiques, il en avait chaque fois le pressentiment. Trois ou quatre jours avant le moment fatal, on le voyait, lui d'habitude gai et expansif, devenir soudainement triste et silencieux, errer comme une âme en peine, de coin en coin, et abandonner toute besogne et toute lecture. Rien ne semblait plus l'intéresser ni lui faire plaisir et si, à ces heures-là, on lui demandait ce qu'il avait, il répondait brusquement, comme à contre-cœur: « Rien, rien, je sens que je vais être bientôt malade. » Et si l'on persistait dans l'entretien, en lui faisant comprendre que l'on savait parfaitement ce qu'il entendait sous cet euphémisme et en tâchant de réveiller son énergie et d'inciter sa volonté à lutter contre le mal prévu, il se taisait, faisait un grand geste de lassitude avec les bras, comme pour expliquer son irrémédiable faiblesse et s'éloignait, les yeux pleins de larmes. Bientôt après survenait la crise qui durait environ deux semaines. Les premiers sept jours, elle allait crescendo; il buvait du matin au soir, et la nuit même en se réveillant, il cherchait d'une main tremblante la bouteille cachée sous son oreiller; toujours seul et muet, il buvait avec une sorte de frénésie que rien ne pouvait arrêter. Malheur à qui eût voulu l'empêcher de s'adonner à sa passion !

Lui, l'époux modèle, le père exemplaire, il eut alors été capable d'assommer l'emme et enfants, Si dans les moments de demi-lucidité que l'ivresse lui laissait il ne trouvait pas immédiatement sous la main sa fiole de wodka, il tombait dans un accès de rage folle, pendant lequel il voyait rouge. Une fois, il faillit tuer son fils qu'il adorait: celui-ci ayant brisé par inadvertance le flacon d'eau-devie, il lui avait cassé une chaise sur la tète. Dès le commencement de la seconde semaine ses forces étaient épuisées. Il s'alitait, misérable loque, sans muscles, sans volonté et cette nouvelle période préparait aux siens des tourments d'une autre espèce. Sa colère s'était évanouie, mais il était devenu, comme un enfant, capricieux et pleurnicheur. 11 fallait doser les quantités d'alcool qu'on lui donnait d'après les prescriptions du médecin, les diminuant progressivement; et c'étaient des gémissements et des pleurs à chaque refus qu'on lui opposait. Il fallait également le réhabituer à manger, car durant les quelques jours où la crise atteignait son paroxysme, aucun aliment n'entrait dans son estomac. Enfin arrivait le jour où il se reprenait complètement et où recommençait sa vie normale.

Et des cas analogues à celui-ci se rencontrent à chaque pas et dans toutes les classes de la population. Il n'est pas de ville qui ne possède tout au moins une maison de santé affectée aux malades de ce genre, llùhs ! les cures y sont rare-

ment suivies d'un el'i'et prolongé. La suggestion produit parfois un arrêt dans le cours de la maladie, mais des spécialistes compétents m'ont affirmé que bien exceptionnels étaient les cas de guérison complète.

La ville consomme relativement plus d'alcool que le village, parce que le nombre des buveurs réguliers, aux habitudes journalières, y prédomine, et il convient de remarquer que cette catégorie de buveurs se recrute à la fois parmi les gens qui sont le plus à leur aise et ceux qui sont le plus pauvres, tandis que les travailleurs au gain moyen fournissent plutôt le contingent des ivrognes accidentels.

On pourrait se demander comment il se fait que les plus pauvres se trouvent au nombre de ceux qui, chaque jour, pour satisfaire à leurs goûts, s'astreignent à une dépense relativement forte. D'après l'auteur cité plus haut, ceci s'explique par une espèce d'entraînement du buveur d'habitude qui parvient à réduire à un minimum invraisemblable tous les autres besoins de l'existence et à ne plus vivre, pour ainsi dire, que d'alcool.

De 1880 à 1890, la consommation de l'alcool, par individu, en Russie, est en décroissance et la consommation globale n'augmente pas en proportion de l'accroissement de la population. On était tenté de voir dans la constatation de ce fait un signe de l'appauvrissement du pays ; on se disait :

« l'argent est devenu plus rare, l'ivrogne en a moins à dépenser ». M. Dmitrieff prouve que cette conclusion serait erronée, par un examen détaillé et comparatif de certaines parties de l'empire dans lesquelles la fortune générale, d'après les relevés statistiques, est sensiblement en baisse et d'autres où, au contraire, l'aisance s'est accrue, car d'après ces données l'augmentation dans la consommation de l'alcool n'a pas de rapport avec celle du bienêtre économique. Cette diminution dans la vente des spiritueux, constatée officiellement par le ministre des finances, tiendrait plutôt, d'après lui, à la dégénérescence progressive de la race, attestée par les observations des bureaux de recrutement du service militaire obligatoire. Avec des habitudes d'intempérance égales, chaque nouvelle génération a besoin pour arriver au même degré d'excitation d'une dose d'alcool moindre. Le fils d'alcoolique, ivrogne lui-même, se grise plus vite et à meilleur compte que son père, car sa propre faiblesse physique s'aggrave de celle dont il a hérité, en naissant.

La conclusion à laquelle arrive l'auteur est des plus tristes : la Russie ne s'empoisonne pas, elle est déjà entièrement contaminée. Intoxiquée par l'alcool, économiquement accablée, privée d'une nourriture saine et abondante, moralement opprimée enfin, la population voit la neurasthénie miner de plus en plus sa descendance. Aussi le faible rang qu'occupe l'empire des czars parmi le5 pays

consommateurs d'alcool n'est-il point Fait pour susciter l'envie ; il ne provient pas, en effet, d'une diminution de l'ivrognerie, mais n'est que le résultat de la position de la Russie comparée à celle des autres nations sous le rapport de la force productrice du bien-être matériel et de l'ordre moral, position qui, hélas ! est aussi une des dernières. Les pauvres mesures palliatives prises par le gouvernement sont incapables d'enrayer le mal et ce n'est que dans les réformes générales qu'on peut trouver un remède.

J'ai dit dans le chapitre VIII que s'il avait été à la hauteur de ses devoirs, le clergé, à défaut des tuteurs nés du peuple, aurait pu arrêter les progrès toujours croissants de l'ivrognerie. C'est peutêtre le moment de revenir sur ce sujet, en essayant d'éclairer un des côtés les plus intimes et les plus mystérieux de l'âme russe et d'analyser la nature de son sentiment religieux. Ici, de nouveau, ce n'est que le paysan que j'ai en vue et c'est à lui seul que se rapportent toutes mes observations.

En traitant de cette question, il faut d'abord établir une stricte différence entre religion et sentiment religieux. La première est la forme dans laquelle est coulé ce dernier. Cette forme peut lui convenir et, en ce cas, s'y trouvant à l'aise, il s'y développe normalement, y gagne on fermeté et aussi en beauté, ou bien elle ne répond pas à ses besoins;

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trop dure, trop anguleuse, ou trop étriquée, il ne peut s'y loger tout entier, il en déborde et parfois même la fait éclater. La religion peut exister en dehors de tout sentiment religieux et n'est alors qu'un brillant édifice, abritant une masse indifférente qui n'y reste que par la force d'habitude et quelques âmes en peine qui y errent sans découvrir l'issue qui les conduirait à un asile plus conforme à leurs désirs. Quant au sentiment religieux, il ressent, lui, le besoin absolu d'une religion ; il y est poussé par la tendance innée de l'humanité à donner une configuration précise à ses aspirations les plus idéales et, en quelque sorte, à s'étiqueter pour marquer ses affinités et souligner son individualité. Et rare est le cas d'êtres supérieurs dont le sentiment religieux se suffit à lui-même et qui, communiant dans l'auguste majesté de sa propre pensée, ne se laisse fondre dans aucun moule conventionnel.

Ceci posé, revenons à la question qui nous intéresse pour le moment. Si le touriste, voyageant en Russie, visite Moscou et se fait conduire sur la montagne des Moineaux, pour jouir, comme le fit, en 1812, Napoléon, du panorama de la ville, sa vue est surtout frappée par la quantité innombrable d'églises qu'il aperçoit. Sur le vaste champ, bariolé rouge et vert, des toitures pour la plupart basses et plates, émergent de tous côtés, des dômes étincelants, reflétant dans le miroir de leurs ors chauds ou de leurs lames d'argent mat les

rayons du soleil, des clochers et des clochetons aux formes souvent bizarres, scintillant des couleurs les plus vives et les plus disparates ou parsemés d'étoiles sur un fond d'azur. Les uns, telles des plantes élancées, dominent de toute leur hauteur leurs modestes voisins, les autres se montrent à peine comme des fleurs enfouies dans le gazon et ne se distinguent que grâce à leur élégante parure et à leurs contours délicats. Ce n'est assurément pas sans cause que le Russe appelle ^Moscou la ville aux quarante quarantaines d'églises. A ce spectacle, le voyageur doit se dire : « Voici bien le paj'^s où la religion triomphe. » Puis, si après, déambulant de par le dédale des rues zigzagantes, tournant, revenant sur elles-mêmes pour finir brusquement en cui-de-sac ou conduire à une place immense qui donne l'impression d'un désert, il observe la foule du petit peuple et voit tout ce monde, hommes et femmes, vieillards et enfants, s'arrêter au passage devant une de ces églises et faire à tour de bras de multiples signes de- croix ; si pour compléter son expérience, il entre dans un de ces sanctuaires au moment du service religieux, s'il examine attentivement le troupeau des fidèles, suit des yeux toutes les marques extérieures de la croyance, telles que signes de croix, prosternements, génuflexions, baisers aux icônes, etc., etc., il arrivera forcément à la conviction que le peuple russe est animé pour sa religion d'une foi ardente. Eh bien ! à mon avis, s'il ne tire du sptfctacle

qui s'est présenté à ses regards que ces conclusions générales, il risque fort de se tromper.

En premier lieu, le grand nombre d'édifices religieux ne prouve nullement que la religion soit triomphante. La plupart des églises ne sont que des fondations particulières, des temples expiatoires dus aux libéralités de pénitents, saisis par l'épouvante de l'au-delà, et manquent presque toujours et absolument de paroissiens. En second lieu toute ferveur extérieure est loin d'être un indice certain de la foi. Si notre touriste, en effet, avait connu la langue du pays *et qu'il eût écouté la conversation de ces passants, il se serait vite aperçu que tout en se signant devant les saints portiques, ces gens continuaient à parler tranquillement de leurs affaires ou à s'entretenir de petits potins, n'attachant aucune importance aux marques de foi qu'ils donnaient chemin faisant, sans y penser, par instinct ou par habitude. Si à tous ces manifestants d'une si extraordinaire dévotion il eût demandé, au moment donné, la raison de tel ou tel de leurs gestes, il les eût mis assez souvent dans le plus grand des embarras et les eût peut-être forcés d'avouer que leurs mouvements étaient purement machinaux et pour ainsi dire inconscients.

Toutefois, si, après contrôle de ses observations antérieures, le touriste, revenant sur ses impressions premières, concluait à l'absence de tout sentiment religieux chez le Russe il risquerait encore d'émettre une opinion erronée.

Et il n'y aurait pas là de quoi s'étonner. Un observateur accidentel ne peut entrer dans le cœur de la question ni l'éclairer sous tous les jours, car le problème est trop complexe et les données qu'il comporte trop imprécises et hétérogènes pour pouvoir être résolu rapidement. Education, tradition, superstition, foi, aspirations vagues de l'âme, tout joue ici un rôle et ces influences, aussi multiples que disparates, se corroborent, se contredisent, se soutiennent et s'entrechoquent dans une mêlée inextricable où, dès le premier pas, on perd le fil conducteur. Aussi pour se faire un jugement, est-ce plutôt à des présomptions que l'on doit recourir, la route des déductions directes étant impraticable.

La thèse que je veux soutenir est la suivante : 1" l'âme du paysan russe est pétrie d'aspirations religieuses et mystiques ; 2° la religion de l'Etat, non par ses dogmes, mais par la manière d'être de ses représentants, refoule ces aspirations et crée l'indifférence. Ma démonstration sera peut-être un peu fastidieuse, je m'en excuse d'avance auprès du lecteur, mais j'ose espérer, s'il veut me suivre avec un peu d'attention, ({u'il arrivera à partager mon avis.

Voyons, pour commencer ce que représente actuellement, toute controverse dogmatique à part, l'Eglise dite orthodoxe ou gréco-chrétienne.

Depuis 1589, où il avait été institué par le tsar P'éodor-Ivanovitch, le patriarcat avait été I4 plus haute autorité de l'Eglise russe et avait atteint sous

les patriarches Philarète, père du tsar Mikhaël FeodoroTitch, d'abord, et Nikon ensuite (1605- 1681) l'apogée de sa puissance. L'Eglise formait alors presque comme un Etat dans l'Etat et le clergé se trouvait en dehors ou même au-dessus dés lois. A de certains moments l'autorité patriarcale avait balancé, celle des tsars ; à d'autres, elle l'avait soutenue et consolidée. Pierre le Grand, voyant dans cette qualité de pouvoirs et dans cette suprématie quasi souveraine du plus haut représentant de l'Église un danger pour l'Etat, comprit dans ses réformes générales la suppression du trône patriarcal et confia le gouvernement de l'Eglise au Saint-Synode qui, d'après ses intentions, devait, par rapport aux affaires ecclésiastiques, jouer le même rôle que le Sénat dans les questions d'ordre judiciaire et administratif. Ceci se passait en 1721. Cette assemblée de hiérarques devait primitivement se composer de douze membres, mais elle n'en compta jamais plus de onze sous le règne de Pierre lui-même, et dans la suite jusqu'à nos jours, en eut rarement plus de six ou sept.

Les dispositions postérieures, introduites par les différents autocrates qui succédèrent au premier empereur de Fvussie, tendirent de plus en plus à bureaucratiser cette institution et à l'assimiler dans son fonctionnement aux autres branches de l'administration. A l'heure présente, on peut dire, sans risque d'exagération, que le Saint-Synode avec tous ses représentants laïques et ecclésiastiques,

du premier au dernier degré de l'échelle, est devenu le prototype le plus complet de cette bureaucratie impénitente qui a fait et continue à faire le malheur de la Russie. Le favoritisme, la délation, la vénalité et la concussion, à de trop rares exceptions près, y fleurissent dans toute leurhideur et, hélas! en toute impunité.

De tous les membres de cette armée en soutane, les plus typiques, les plus malheureux et en même temps les plus dangereux pour le bien public sont ceux dont se compose le bas clergé rural.

L'instruction et l'éducation qu'ils reçoivent dans les séminaires, en comparaison de celles que reçoivent leurs collègues des autres religions chrétiennes sont dans un tel état d'infériorité qu'on la dirait voulue. Les programmes d'études de ces établissements d'instruction moyenne sont restés, dans leur direction dominante, presque sans changements depuis le commencement. Si le progrès a apporté quelques modifications forcées dans le genre d'existence qu'y mènent les séminaristes depuis l'époque où Pomialovski écrivait son roman célèbre Croquis de la BoLirsa (nom qu'on donnait au séminaire), c'est-à-dire depuis une cinquantaine d'années, l'éducation morale qu'ils y trouvent reste encore à l'état de pium desideriiim. Et dire que même cette instruction rudiment;! ire dont nous venons de pai-ler n'est pas obligjvtoire pour o])tenir la prêtrise! II existe un grand nombr(î de ces bergers d'àmes qui n'ont fait qu'une partie de leurs classes ; on

s'imagine aisément ce que représente leur savoir.

Quant aux conditions de l'existence matérielle des élèves des séminaires, elles font plus songer aux collèges du moyen âge qu'à nos écoles modernes les plus modestes. Ignorance totale des règles les plus élémentaires de l'hygiène et nourriture non seulement de mauvaise qualité, mais par sa quantité même constituant un régime de famine.

Les membres du clergé et par suite également les séminaristes ne se recrutent pas, ainsi que dans les pays catholiques et protestants dans toutes les classes de la société. La religion orthodoxe, n'admettant pas seulement le mariage des prêtres mais le rendant obligatoire, peu à peu le clergé a fini par former une classe ou plutôt une caste à part, caste fermée, sinon par la loi, du moins par la tradition.

Aussi, ses études achevées, au moment de quitter le séminaire, la première préoccupation de tout candidat à un office sacerdotal est-elle de trouver une épouse. La liste des filles du clergé à marier, avec toutes les indications essentielles sur leur dot, leurs espérances et les protections officielles dont peuvent disposer leurs familles, circule sous le pupitre dans la classe supérieure. Les entremetteurs et les entremetteuses s'en mêlent et les jeunes clercs commencent les démarches nécessaires conjointement avec leurs parents. Ces derniers se livrent en même temps à toutes les manœuvres possibles pour obtenir une bonne place à leur re-

jeton. Les bonnes places sont rares et les compétiteurs nomlireux. Aussi est-ce l'ère des intrigues et des combinaisons plus ou moins louches qui s'ouvre.

Le grand distributeur des bénéfices est nominalement et quelquefois de fait l'évêque, ]Mais l'évêque est un bien trop grand personnage pour qu'un pauvre petit curé de campagne ose l'importuner de ses prières ; d'ailleurs avant de se risquer à aller à l'évcché, il faut s'y créer des appuis. Heureusement que Monseigneur a toujours un favori notoire, un parent qu'il a doté d'une grasse prébende, un secrétaire particulier, dépositaire de sa confiance et grand manipulateur de toutes les affaires du diocèse ou enfin un jeune clerc, accort, attaché à son service personnel. C'est à un de ceux-ci qu'il s'agit donc de s'adresser. Le quémandeur n'a pas trop à se casser la tête pour trouver le mo3^en de capter ses faveurs. Ce n'est qu'une question de tarif et le marchandage y est admis. Tout dépend donc des ressources disponibles du postulant. Mais, hélas ! même quand il a réussi dans cette première négociation, il n'est pas au bout de ses peines. Cette première victoire ne met pas fin à la campagne, mais en demande une nouvelle, car après l'évêque, il y a le consistoire. Ce consistoire, composé des plus gros bonnets du clergé du chiïf-lieu, forme la suprême instance bureaucratique qui met en mouvement toutes les affaires du diocèse ; c'est })Our ainsi diie

LE BAS CLERClfÉ 97

la chancellerie qui doit exécuter les ordres de l'évêque... Et comme tous les bureaux elle possède cent moyens pour un de les exécuter rapidement ou de les faire traîner en longueur. Ici donc, il faut de nouveau délier les cordons de la bourse. Le révérend président du consistoire et son zélé secrétaire sont aussi personse gratœ et de leur bon vouloir dépend également le sort du candidat. Cette bienveillance est taxée suivant la fortune du solliciteur et d'après le rendement de la cure demandée.

Supposons tous ces trafics aboutissant au résultat espéré et toutes ces démarches couronnées par le succès final. Voici donc le jeune séminariste de la veille, marié et ayant subi l'ordination ; voyons à présent l'existence que vont lui ouvrir ses nouvelles fonctions.

Le chemin de fer peut-être d'abord et puis quelques télégui (chariots à quatre roues et à un cheval) auront transporté à destination le modeste mobilier qui constitue l'apport le plus clair de l'épouse et le jeune couple, le pope et la popadia le suivent de près. Ils se font conduire au presbytère, si l'on peut désigner de ce nom la simple isba, la pauvre masure qui le représentent dans bien des cas. Tout y est délabré, le vent souffle par les portes qui ne ferment pas, par les fenêtres aux carreaux ternes dont les morceaux fêlés sont maintenus par des bandes de papier collées et à travers les planches à peine rabotées et mal jointes du plancher. La toiture ne vaut pas mieux. Est-elle de fer, les plaques sont rouillées et laissent suinter l'humidité ; si elle est en bois, les planches vermoulues n'offi'ent (ju'unc bien faible ])rot(Hîtion ou enfin si elle est

de chaume la paille en est pourrie et donne passage à chaque goutte de pluie. Les murs crépis à la chaux ou que décorent par-ci par-là quelques lambeaux d'un papier qu'un prédécesseur opulent y aura fait coller dans le temps, ne valent pas mieux et montrent des intervalles, entre les poutres horizontalement superposées, bouchés tant bien que mal avec de l'étoupe ou des chiffons. L'étable qui devra servir d'abri à la superbe vache dont un oncle de la mariée a promis de gratifier le jeune ménage et qu'on attend de jour en jour, n'existe plus que comme souvenir ; les quelques planches qui la fermaient ayant été enlevées par le locataire précédent pour faire des caisses d'emballage. En un mot, la déception est complète, car le tableau qu'on avait tracé aux jeunes époux de leur futur séjour ne ressemble guère à celui qu'ils ont sous les yeux et qui les plonge dans une véritable consternation.

Ce gros déboire n'est, hélas ! que la première étape de leur calvaire. En accordant cette cure au jeune prêtre, on avait fait miroiter devant lui le nombre imposant et l'aisance de ses paroissiens futurs, on lui avait vanté leur piété et leur générosité. Il n'aurait pas, lui avait-on fait espérer, à redouter de soucis matériels et son avenir était brillamment assuré. A cet égard, il ne lui fallut également que trop vite déchanter. La paroisse était grande et la majorité des habitants dans une situation aisée, il est vrai, et sous ce rapport, on

100 L'ÂMt RfSSE

ne l'avait pas trompé, mais les qualités morales des popes précédents avaient su éloigner toutes les ouailles du chemin de l'église et les avaient préventivement rendues hostiles à tout nouveau représentant du clergé.

A vrai dire, sinon officiellement, par crainte des foudres de la loi, du moins de fait, une grande partie des villageois avaient abandonné le giron de l'orthodoxie pour devenir vieux-croyants.

Si le jeune prêtre avait été moins naïf et moins imbu de respect pour la divinité de sa mission, si des idées nobles et généreuses qui sont heureusement encore l'apanage de la jeunesse ne l'avaient pas hanté, il se serait expliqué que ses protecteurs lui voulaient du bien à leur manière et qu'ils s'imaginaient l'avoir doté d'un riche revenu.

En effet, si, au lieu d'être un jeune enthousiaste, convaincu et sincère, il avait été le trafiquant rapace qui se révélait chez la plupart de ses collègues, plus avancé en âge et en connaissances pratiques, il aurait pressenti tous les bénéfices à récolter et se serait rendu compte qu'une paroisse comprenant un si considérable nombre de dissidents qui n'avaient pas régularisé leur situation, était une source intarissable de profits petits et grands. Plus loin, nous en expliquerons la raison.

Bref, les premiers temps, le jeune prêtre résiste à la tentation et meurt de faim. Ce <{u'il en advient, hélas ! plus tard, est fatal et humain à la foi^. Acculé à la misère, poursuivi par l'ironique compas-

LE BUDGET DU POPE IQl

sion de ses confrères, harcelé par les conseils des parents et à bout de volonté, il se relâche de plus en plus sur ses belles résolutions et arrive peu à peu à devenir le pope cupide et mercenaire qu'ont été ses prédécesseurs.

Dans l'exemple que je viens de citer, il est question d'une cure qui peut nourrir son homme et même, s'il n'est pas trop rigoriste, l'engraisser. Pour une de ce genre-là, combien y en a-t-il où la majorité des paroissiens eux-mêmes se serrent le ventre, l'année ronde, et où le malheureux desservant réussit tout au plus à ne pas crever de îaim et cela, au prix de la perte de toute dignité et de toute autorité ?

Et les paroisses dans lesquelles le nouveau venu n'est nommé qu'en qualité de vicaire? C'est le comble de la désolation. Ce sont des humiliations journalières renforçant les souffrances de la misère ; c'est une vie de disputes continuelles à propos de liards, de querelles dégénérant parfois en pugilats dans le temple même.

Je pourrais continuer ainsi longtemps encore à traiter de tous les déboires écœurants qui attendent en Russie le curé de campagne, mais je m'aperçois que je dois avoir l'air de parler chinois aux lecteurs occidentaux qui, tout en connaissant des curés très parcimonieusement dotés, ne peuvent que difficilement comprendre comment dans un pays où existe la religion d'Etat les représentants du culte se trouvcut exposés presque à la famine et sont obli-

gés pour vivre à perdre tout respect de soi-même. Aussi crois-] e nécessaire de m'expliquer plus en détail sur les ressources du clergé i-ural.

Examinons donc son budget et voyons d'abord de quoi se compose son avoir. 11 touche en premier lieu une certaine allocation de l'Etat, mais si ridiculement minime qu'on pourrait se dispenser d'en parler. Exemple à l'appui : un vieux curé qui était resté soixante et quelques années dans la même paroisse, très bien vu à l'évêché, ayant obtenu les plus hautes distinctions honorifiques auxquelles un simple curé peut prétendre, archiprêtre pendant les quarante dernières années de sa vie, recevait sous la rubrique dont nous parlons, et cela seulement depuis le jubilé de son cinquantenaire de prêtrise, la somme de 72 roubles par an, soit à peu près 180 et quelques francs. Au commencement de sa carrière ce même traitement s'élevait à 14 roubles, c'est à dire à 37 francs environ.

Deuxièmement, chaque fabrique rurale -possède, d'après la loi, un lot de terres labourables d'une contenance minima de trente-trois dessiatines (1). Le clergé peut exploiter ses terres lui-môme ou les donner à bail. Ceci, de prime abord, pourrait paraître une source sérieuse de revenu, mais il ne faut pas oublier que pour on juger on ne peut pas se placer au point de vue occidental. Considérons d'abord ce que peut donner le louage : dans toute

(1) Dessialine, équivalent approximatif de l'hectare.

la Russie agricole centrale, le prix annuel moyen par dessiatine ne dépasse guère 5 roubles (13 fr., et encore ne l'atteint-il pas toujours puis, d'après le système d'agriculture pratiqué par les paysans et dit « des trois champs », où toujours un tiers de la terre est en friche, il n'y aurait chaque année que 22 dessiatines qui rapporteraient et qui constitueraient un revenu total de 110 roubles (226 francs), somme à partager entre tous les membres du clergé paroissial c'est-à-dire entre trois personnes, le prêtre, le diacre et le sacristain, ou, dans les communes moins importantes, entre le prêtre et le sacristain seulement. On voit, d'après ce calcul, que ce chapitre des recettes n'est guère brillant non plus. Si, au lieu de louer ses champs, le prêtre préfère les exploiter lui-même, ily gagnera peut-être un peu plus, mais cela à la condition de s'adonner tout entier à la culture, de travailler depuis les premiers beaux jours du printemps jusqu'à l'automne comme le paysan, du matin au soir, en se désintéressant complètement de ses devoirs sacerdotaux. J'en ai connu de ce genre et ce n'étaient pas les plus malhonnêtes.

En troisième lieu, il y a les quêtes à l'église et la vente des cierges, mais ce revenu-là est affecté, nominalement du moins, à l'entretien de l'église et ne se chiffre du reste que par kopeks. Enfin quatrièmement, et, ici, nous arrivons aux articles principaux, la rémunération pour les cérémonies religieuses et les quêtes à domicile. Pour chaque

cérémonie, baptême, mariage, extrême-onction, enterrement, etc., il y a des droits à acquitter au clergé, mais ces droits ne sont pas réglés par une taxe officielle ou par un tarif établi une fois pour toutes, après mutuel consentement entre les membres de la paroisse et la cure, et varient d'après la fortune du fidèle et le degré de rapacité ou les besoins personnels du prêtre. A ces occasions on peut assister à d'écœurants spectacles où souvent la note cyniquement comique se mêle au sanglot tragique des situations désespérées. Le presbytère et la sacristie deviennent le théâtre d'un marchandage éhonté, digne d'un bazar levantin. L'offre et la demande s'appuient sur des arguments ad hominem d'une saveur toute particulière.

Chacun cherche à apitoyer son interlocuteur. Les serments retentissent, les larmes coulent, de vraies larmes (le Russe pleure avec une facilité étonnante), les fausses sorties font plus ou moins leur petit effet; si l'affaire à traiter en- vaut la peine, la wodka paraît à son heure et c'est alors à qui des deux partenair-es réussira à saouler l'autre pour le rouler ensuite. Ces scènes ne sont certainement pas belles, mais néanmoins peuvent sembler parfois amusantes ; d'autres, en revanche, vous font froid au cœur. En voici une : Une pauvre mère apporte son nouveau-né mourant, elle espère avoir le temps encore de le faire baptiser pour pouvoir porter son petit corps en terre sainte ; soft mari estahsent: l'année a été dure, la récolte mauvaise

et le chef de famille s'en est allé avec l'espoir de gagner quelques sous dans une province moins éprouvée par le sort ; et quant à elle, il y a beau jour qu'elle a vendu ses dernières poules et l'unique brebis qui lui restait pour se nourrir avec les siens. Comment a-t-elle pu se procurer les quelques kopeks qu'elle apporte soigneusement noués dans le coin de son mouchoir, Dieu seul le sait ! Elle attend en tremblant la sortie du pope, car elle n'ignore pas que la petite somme qu'elle vient offrir, quoique représentant pour elle une fortune, est en dessous de la taxe la plus modique demandée pour un baptême. Enfin le prêtre paraît, la femme se jette à ses pieds et expose sa prière :

— Tu sais, petit père, que mon mari est parti pour chercher du travail; quand il reviendra il ajoutera ce qui me manque à ce que je puis te donner, tu n'y perdras pas un kopek, je te le jure!... aie pitié de moi et ne laisse pas mon pauA^re chérubin mourir en païen !

— Oh ! je vous connais bien, mes petites tourterelles, réplique le curé d'une voix doucereuse, vous êtes toutes pareilles, vous dépensez tout votre argent pour des fanfreluches et quand il s'agit du bien de votre àme, vous n'avez plus le sou !

— Mais mon mari...

— Ton mari, ton mari, il ne vaut pas mieux; s'il rapporte quelques économies, l'eau-de-vie en aura vite raison et, moi, je pourrai me fouiller ! Le marchand te vend-il sa marchandise à perte ? alors pour-

quoi faut-il que je me ruine, moi, pour te faire plaisir ?

— Mais pense, mon père, au péché que tu auras sur la conscience, en fermant à mon fils la porte du paradis !

— Eh bien, tu n'as qu'à revenir quand tu auras de quoi payer.

— Hélas ! le feldscheer (officier de santé) m'a dit qu'il n'en avait que pour quelques jours à vivre.

— De mieux en mieux ! c'est dire que tu reviendras alors pleurnicher pour les panikhida (messe des morts) ; tu ne doutes de rien !

Et le dialogue continue et se termine par l'arrangement suivant : la femme rentre chez elle pour en rapporter la hache de son mari qu'elle doit laisser en gage, jusqu'au retour de ce dernier, entre les mains du prêtre, et ce n'est qu'ainsi garanti sur le recouvrement de sa créance, que celui-ci procède au baptême, après avoir essayé de soutirer encore une obole au parrain et à la marraine, deux pauvres vieux plus indigents encore que la mère et les seuls du reste qui aient consenti à tenir l'enfant sur les fonts baptismaux.

Et des détails pareils à ceux que je viens de retracer se renouvellent chaque fois qu'il faut recourir aux bons soins du clergé pour une cérémonie religieuse et ne varient que suivant le plus ou moins de fortune de la partie intéressée.

C'est à propos de ces marchés que j'ai parlé plus haut des profits que les popes retiraient de la pré-

sence de vieux-croyants dans leurs paroisses : quand ces dissidents se sont détachés de l'Eglise orthodoxe, sans avoir pris les mesures nécessaires pour légaliser leur situation devant les autorités administratives, mesures et démarches hérissées de difficultés, ils continuent officiellement à être considérés comme appartenant à la religion de l'Etat. En Russie, l'état civil n'existant pas et ses attributions étant confiées au clergé, les extraits de baptême remplaçant les actes de naissance, les attestations d'enterrement religieux tenant lieu d'actes de décès et les livres de l'église étant également les seuls où l'on puisse trouver la preuve d'un mariage, les dissidents dont nous parlons sont forcés pour se mettre en règle avec le code, d'en passer par les mains de l'autorité paroissiale. Leur position vis-à-vis de celle-ci étant déjà fausse par ellemême et d'autre part leur situation de fortune étant généralement meilleure que celle du commun des fidèles, ils sont une proie toute désignée à la cupidité du prêtre prévaricateur. Celui-ci, pour avoir le droit d'augmenter ses exigences, s'appuie sur la nécessité où il est de commettre une espèce de faux, les inscriptions qu'on lui demande de faire sur les registres paroissiaux étant la constatation de telle ou telle cérémonie religieuse, baptême, mariage ou messe de mort, dont la célébration n'a pas eu lieu. En effet, il se borne à délivrer, après enregistrement, les actes requis et tout se passe sans que le seuil de l'église ait été- Iran-

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clii par celui ou ceux que ces actes concernent.

J'arrive à la dernière source de revenu du clergé, à la quête à domicile. On peut imaginer ici la situation avilissante dans laquelle la force des circonstances et la misère place les représentants de l'Eglise.

A l'occasion de certaines fêtes, Pâques d'abord, puis Noël, de la fête patronale de l'église et de quelques autres encore, le clergé de la paroisse, revêtu de ses ornements sacerdotaux, le prêtre, la croix en main, et le marguillier le suivant avec l'eau bénite et le goupillon, s'en va de porte en porte pour y dire les prières de circonstance et bénir la maison.

Dès la veille, on s'occupe de tous les préparatifs de cette tournée. On écrit aux notables de l'endroit (propriétaire, médecin, vétérinaire ou intendant), ceux-là, à quelque religion qu'ils appartiennent, ou bien on passe chez eux pour leur demander leur heure. Il en est, et souvent,- de ceux à qui l'on s'adresse ainsi, qui remettent tout droit au porteur de la missive une enveloppe avec un ou quelques roubles, tout en priant le clergé de ne pas se déranger. Puis on apprête les paniers et les coj'beilles pour les dons en nature ; on prépare les pains bénits qu'on va offrir aux paroissiens, connus comme les plus généreux.

Enfin voici le matin du grand jour, la messe est dite et la tournée commence. D'abord Ife visite aux gros bonnets; là, tout se passe le mieux du

monde et d'après toutes les règles de la civilité puérile et honnête. Aussitôt les premières sabatations échangées, accompagnées à Pâques des formules consacrées : Khrisios voskress (Le Christ est ressuscité) et Vo isfino voskress (il est ressuscité en vérité) et des trois baisers sacramentels dont le dernier, lèvres sur lèvres, on procède aux prières rituelles, on embrasse la croix, on asperge le logis d'eau bénite et l'on bénit la table du festin. Sur celle-ci, aux fêtes ordinaires, ne se dressent que les zakouski (hors-d'œuvre) habituels, boîtes de conserves de toute espèce, fromages variés, caviar pressé, poissons fumés, etc., tandis qu'à Pâques, on y voit, en sus des horsd'œuvre, un abondant assemblement de mets aussi divers que traditionnels, le grand jambon enrubanné, l'agneau pascal en beurre, les œufs de couleur, la paskha, espèce de fromage à la crème et le koiilitch, gâteau à pâte de brioche. Le régal commence, mais le prêtre n'y prend pas toute la part que souhaiterait sa gourmandise ; ayant à faire honneur aux autres repas qui l'attendent, force lui est de se modérer, son estomac n'y résisterait pas et puis il faut bien montrer que l'on sait se conduire dans le monde et qu'on n'est pas venu simplement pour s'empiffrer.

La visite chez les gens huppés terminée, on se rend dans le village et là, pour ne pas perdre de temps, on suit tout bonnement la rue, entrant dans chacune des isbas. Le régal y est moins somp-

tueux ; dans les cabanes pauvres on peut ne voir à côté de la bouteille de wodka et de la miche de pain de seigle que des concombres salés ou crus suivant la saison, des pastèques et des sémelchki (graines de tournesol) grillés. La prière obligatoire s'y marmotte avec la rapidité d'un express en retard, le verre d'eau-de-vie est ingurgité en un clin d'œil et la course continue dare-dare. Si quelque part se produit un retard, il est toujours causé par une discussion à propos de l'offrande reçue ; celle-ci, qu'elle consiste en numéraire ou en provisions de toute nature, œufs, beurre, légumes, volailles, est déterminée d'avance dans l'esprit pratique du pope et gare à celui qui ne répond pas à son attente ; les reproches dégénèrent vite en injures et le feu de la querelle fait perdre bientôt au pope le peu qui lui reste de dignité sacerdotale.

Et tout l'alcool hâtivement absorbé finit par produire son effet; la tête s'alourdit sous les fumées du vin et les jambes commencent à flageoler; mais lime is money et le village est grand; si on peut, on s'allège à la manière des Romains, et l'on continue sa route, quand même, tant que les jambes y consentent; ce n'est que lorsqu'elles refusent définitivement tout service qu'on se résigne à remettre au lendemain la continuation de la quête, et l'on doit s'estimer heureux si les porteurs des paniers aux offrandijs ne sont pas trop gris euxmêmes pour retrouver le cliomin du pres])ytère ot y ramener leur curé.

Mais laissons là ces pénibles tableaux et disons vite que, parmi les membres du clergé rural, on rencontre quelques bons pasteurs, qui comprennent mieux leurs devoirs, mais ils sont, hélas ! en si petit nombre, qu'ils forment pour ainsi dire des exceptions. Nous pouvons nous rendre compte de la différence qui existe entre ces bons popes et ceux dont nous venons de parler, par la différence des rapports qu'ils entretiennent respectivement avec leurs ouailles. C'est dans les manifestations évidentes de cette différence que je trouve la vérité des affirmations que je me suis permises au commencement de ce chapitre en ce qui touche le sentiment religieux chez le paysan.

Autant dans les cas les plus fréquents les paroissiens n'ont que du mépris pour leurs pasteurs et se désintéressent de plus en plus de la religion, autant dans les autres le respect que le prêtre leur inspire sert la cause de l'orthodoxie et affermit la foi. Quand une paroisse a le bonheur de posséder un de ces desserA^ants exceptionnels, il n'est, quelque pauvre qu'elle soit, de sacrifices qu'elle ne fasse pour lui assurer son existence matérielle et de démarches qu'elle ne tente pour le conserver quand on veut le lui enlever. Et ceci, c'est-à-dire son transfert dans un autre village plus pauvre encore, est chose usuelle, car ce pope extraordinaire, n'étant qu'un gâte-métier, devient Adte la bête noire de ses confrères qui ne reculent devant aucun moyen pour se débarrasser de son dange-

reux voisinage. Les délations pleuvent à l'évêché ; si ce n'est pas sa vie privée qu'on attaque, ce sont ses opinions politiques. Sous tous les rapports, la jésuitique calomnie garde beau jeu; les délateurs à soutane n'ont pas de difficulté à trouver pour les soutenir, dans cette odieuse et basse campagne des alliés influents même parmi ses paroissiens, car le collègue qu'ils incriminent a certainement blessé quelques gros bonnets de l'endroit par ses sentiments d'égalité chrétienne ou bien encore éveillé la haine du koulak, en tâchant d'aider les victimes de ce dernier à se tirer de ses griffes.

Une journée passée dans une de ce^ rares paroisses modèles vous en dira plus long que toute dissertation sur la mentalité du moujik en ce qui touche à la religion. Vous seriez étonné d'y voir que celui-ci, que l'Eglise laisse ordinairement indifférent et qui d'habitude se montre aussi ignorant de ses préceptes que haineux envers ses représentants, s'intéresse vivement à toutes les questions religieuses ; vous seriez surpris de constater sa parfaite connaissance du catéchisme en même temps que l'amour et le respect qu'il a pour son pasteur.

Non, mille fois non ! h; paysan russe n'est pas l'être terre à terre qui reste insensible à toute idée on dehors de son bien-être matériel, et s'il n'est pas et ne sera de longtemps encore miir pour les questions philosophiques et pour la libre pensée, son esprit n'en est pas moins assoiffé d'un idéal, vague

peut-être, mais, en tout cas, profondément enraciné et sincère.

Comme tous ceux qui vivent exclusivement par la terre et sont constamment en contact avec les forces de la nature, il a l'âme du poète. Sa poésie est primitive sans doute et perçoit plutôt les effets que les causes, mais elle vibre, harmonieusement, de tout l'effort de ses aspirations vers le mystère de l'inconnu. Le côté poétique de la religion, où les légendes remplacent les déductions et où les questions abstraites prennent pour ainsi dire corps dans des personnages vivants, l'attire irrésistiblement et il va spontanément au-devant de quiconque jui offre le régal spirituel.

Ce besoin de trouver une route par laquelle son imagination puisse se mouvoir à l'aise, cet attrait inné pour le surnaturel qui résume sa métaphysique, ainsi que l'incapacité ou la paresse des représentants de la religion d'Etat à lui venir en aide pour lui fraj^er sa voie et satisfaire ses aspirations, explique le nombre considérable des sectes qui existent en Russie et le succès avec lequel leurs enseignements se répandent.

L'histoire complète du schisme et des sectes en Russie est encore à faire. Les travaux déjà parus sur ce sujet, même les plus sérieux, n'ont pu le traiter à fond, d'abord en raison des difficultés que présente une documentation précise, ensuite à cause de circonstances indépendantes de la volonté des auteurs, c'est-à-dire, sans euphémisme, par le fait de l'intransigeance de la censure.

Quant au nombre exact des dissidents de toute espèce, il est pour le moment impossible à établir, les chiffres de la statistique officielle sont ridiculement en dessous de la vérité. Les données du Saint-Synode, par exemple, pour l'année 1893, portaient à deux millions le nombre des membres de toutes sectes dans l'empire ; eh bien ! je suis persuadé qu'en vingt uplant ce chiffre, on ne risquerait pas trop d'exagérer et je me base sur des documents publiés à cette même époque en Amérique et fournis par des membres de différentes sectes qui s'étaient plus ou moins volontairement expatriés, entre autres les molokani (pour la défense desquels feu Tolstoï rompit plus d'une lance), documents d'après lesquels plus d'une de ces sectes atteignait séparément, à elle seule, le chiffre indiqué par la statistique officielle, comme représentant la totalité des disciples de toutes les sectes. D'autre part, j'ai pu de visu me rendre compte plus d'une fois de la risible inexactitude des renseignements de l'administration. Les dissidents étant en butte à toutes les vexations, victimes désignées à la rapacité du clergé et de la police, il est naturel qu'ils cherchent par tous les moyens à se soustraire aux exigeijices intéressées des autorités et le meilleur n'est-il pas encore de se cacher sous le masque de l'orthodoxie ? Dans plus d'un village où la population tout entière était enregistrée comme orthodoxe, j'ai pu constater par nioi-môme que la majorité ,des habitants y appartenait aune secte quelconque.

Quand seront publiés les résultats du dernier recensement postérieur à l'ukase impérial de l'année 1907 qui octroyait la liberté de conscience, un petit coin du voile cachant la vérité sur cette question sera certainement levé.

Je parle intentionnellement non de la vérité entière, mais d'une petite partie, car malheureusement, ici, comme dans toutes les autres réformes du dernier temps, la divergence entre le texte de la loi et son application s'est toujours de plus en plus fortement accentuée et la méfiance des intéressés, vis-à-vis des promesses que contiennent les nouvelles lois, est toujours justifiée.

Les Chambres russes ont voulu enfin, quatre ans après la promulgation de l'ukase précité, tenter d'en codifier les dispositions pour les mettre d'accord avec le texte des lois préexistantes. La Douma a réussi, tant bien que mal, à mettre debout une loi, qui, sans reconnaître la liberté absolue de conscience que l'ukase semblait vouloir donner, laissait pourtant une possibilité relative à un changement de religion. Le Conseil de l'Empire, représentant la Chambre haute où la question se débattit, au cours de l'hiver 1911-12, sembla vouloir en ramener les dispositions encore, à son avis, trop libérales, à un minimum qui équivalait à en supprimer tous les effets.

Quelques extraits d'un discours prononcé à cette occasion par un des membres élus du Conseil, le comte Olsoufiew, dont l'opinion ne peut être sus-

pectée du moindre radicalisme, ce membre ayant toujours appartenu à la droite ou au centre droit de l'assemblée, éclaireront mieux que je ne saurais le faire le fond de la question et serviront en même temps de confirmation au jugement que j'ai porté plus haut sur le clergé russe.

Voici ce que disait M. Olsoufiew, en réponse aux intransigeants qui auraient désiré revenir au statu quo anle : « Nous voulons relever notre religion en en éliminant tout ce qui ressemble à de la violence. Une religion ne peut que souffrir de toute mesure arbitraire prise en sa faveur. Il faut donc débarrasser notre Eglise de cette tare. L'assertion que le gouvernement reconnaît par la liberté de conscience une valeur égale à toutes les religions est une pure absurdité. Une telle argumentation de la part de nos contradicteurs n'est qu'un moyen auquel ils ont recours pour créer une agitation factice. Les allégations de ce genre sont calculées dans le but de faire beaucoup de bruit, de semer des craintes et d'agir ainsi sur l'esprit inculte des masses ou d'influencer le pouvoir. Je partage l'opinion des meilleurs de nos penseurs orthodoxes qui voient la cause première de notre ruine économique et le plus grand obstacle à notre développement civique dans le déclin de la religion. Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur le fait indiscutable que les dissidents, animés d'une foi véritable, jouissent, en tant que citoyens et quant au bien-être matériel, d'une situation meilleure que

ne Test celle des orthodoxes qui croupissent dans leur indifférence religieuse. Les persécutés gagnent toujours en force. Je ne voudrais pas, comme de raison, conclure de ceci, qu'on devrait persécuter l'Eglise orthodoxe, mais je désirerais qu'on lui donnât la pratique de la lutte et cette pratique s'acquiert par l'exercice de la liberté de conscience. Notre Eglise périclite, l'influence de son clergé sur le peuple n'équivaut plus qu'à zéro, pour ainsi dire, et ce que l'on appelle la classe instruite s'est à peu près complètement éloignée des saints autels. Il est donc nécessaire et urgent de donner à l'Eglise le moyen de se relever. On m'objectera peut-être, tout en reconnaissant avec moi que son autorité est sensiblement en baisse, que la liberté de conscience lui porterait le dernier coup. Un tel sentiment de désespérance ne répondrait pas à la vérité. Il est certain que le navire qui porte notre Eglise s'est accoutumé, depuis deux siècles, à ne naviguer qu'en eau morte. A présent, avec la nouvelle loi, il lui faudrait comme tout véritable navire affronter parfois les orages. Mais je n'y vois aucun danger, au contraire, car ce nouvel état de choses forcerait le pilote et l'équipage à se réveiller, ferait naître l'impérieuse nécessité de radouber le bâtiment et de boucher les trous dont sa coque est criblée. Il est triste pour un orthodoxe fervent, pendant que vieux-croyants, disi^idents, mahométans et autres sectaires bénissent le tsar de leur avoir octroyé la libei'té de conscience, de

voir que ce sont les représentants de l'Église qui se montrent le plus hostiles à la mise en vigueur de cet ukase. Ils ont donc raison, ces prédicateurs de l'Occident, qui affirment qu'alors que toutes les religions recherchent la liberté, seule l'orthodoxie la craint. Quelqu'un a dit que l'ukase du 1 7 avril 1907 n'était que le produit d'une névrose libérale, je suis, quant à moi, profondément convaincu qu'il répond à un des besoins les plus urgents de notre Eglise, besoin ressenti et prôné depuis longtemps par les esprits les plus élevés et les meilleurs de Russie. »

L'orateur conclut qu'au fond l'ukase du 17 avril garantit déjà par lui-même la liberté de conscience dans l'empire et que les modifications que le Conseil voudrait introduire dans le texte de loi approuvé par la Douma n'auraient d'autre résultat que de faire délivrer au lieu de passeports religieux authentiques des certificats falsifiés et n'aboutiraient ainsi qu'au mensonge. Il termine en disant qu'il reste, comme il l'a toujours été, partisan de la vérité.

Je crois qu'il serait difficile de trouver à l'appui de mes dires une confirmation plus probante que les éloquentes paroles que je viens de citer.

Pour en finir avec le clergé, quelques mots encore; nous venons de voir les prêtres incapables, à de rares exceptions, de défendre avec autorité la cause de la religion; ceux qui sont au sommet de la hiérarchie ecclésiastique et les di-

rigent, métropolites, archevêques et évêques sontils davantage à la hauteur de la situation et de leurs devoirs ?

Parmi les hauts dignitaires de l'Eglise orthodoxe, il existe certainement des prélats de vertu non suspecte et de grand savoir, mais le nombre en devient de jour en jour plus restreint et dans les omnipotentes sphères administratives ils sont de moins en moins bien vus. Il n'en peut, du reste, être autrement dans un pays où toute indépendance d'esprit est qualifiée de révolutionnaire. Il est deux types que l'on rencontre le plus fréquemment parmi les porteurs de mitre : D'abord l'évêque fcA/Vioun/Tf (bureaucrate), ambitieux avéré qui en tout et partout ne se laisse guider que par l'appât des honneurs ou le désir d'obtenir un diocèse à plus riche revenu. Celui-ci est toujours au mieux avec toutes les autorités; il est prêt aux pires concessions vis-à-vis de ces dernières et même n'hésite pas à enfreindre les dogmes fondamentaux de l'Eglise ; on l'a vu quelquefois pousser la servilité intéressée jusqu'au point de relever des prêtres sous ses ordres du serment qui les oblige à garder le secret de la confession, quand cela pouvait permettre au gouvernement d'exercer certaines poursuites d'un caractère exclusivement politique. L'évêque de cette catégorie n'oublie pas le chemin de la capitale; ne faut-il pas, quand on a le souci de son avancement, se rappeler le plus souvent possible et en personne, au

souvenir de ses protecteurs. Suivant le milieu qu'il fréquente et qui le soutient, il porte beau, se montre tout chamarré de décorations, astiqué, pomponné, parfumé, ou se pare des dehors de l'humilité chrétienne et pose à l'ascète. A côté de ce premier type, nous trouvons l'évèque zélé et batailleur, au fanatisme intransigeant, militant convaincu de la réaction et de l'obscurantisme, qui eût été digne de vivre au siècle de l'Inquisition et dont l'existence paraîtrait en tout autre pays que la Russie une anomalie profonde. Cet évêque-ci est prêt à tout assaut et à rompre des lances avec toutes les autorités locales, à narguer parfois le Saint-Synode lui-même, sur qu'il est de trouver toujours appui dans certains salons aristocratiques dont la puissance occulte au point de vue ecclésiastique est aussi incompréhensible qu'incontestée. N'en a-t-onpas vu un, ces temps derniers, prendre sous sa protection un moine aliéné qui couvrait tous ceux qui ne voulaient pas reconnaître en lui un élu du Seigneur d'injures telles que je n'oserais les répéter par respect pour le lecteur et qui à la suite de plusieurs cas de désobéissance flagrante aux ordres du Saint-Synode en était arrivé à transformer le couvent qu'il avait fondé en une espèce de fort Chabrol.

Du peu que je viens de dire des évêques, on doit se convaincre que, pour faire aimer et respecter la religion, l'Eglise orthodoxe a aussi peu à compter sur son épiscopat que sur son bas clergé.

Avant de clore ce chapitre, je ne puis résister à la tentation de rapporter un fait récent qui fournira au lecteur une documentation précise sur la mentalité au haut clergé. La véracité de ce fait ne saurait être mise en doute, je le trouve relaté tout au long dans le Kolokol, journal clérical et ultraréactionnaire, et l'article auquel je l'emprunte et qui a pour auteur l'évêquc mis en cause, lui-même, n'est qu'une fleur empoisonnée de plus à la couronne vénéneuse qu'a tressée le cléricalisme orthodoxe à la mémoire de l'immortel Tolstoï.

On avait fait courir le bruit (on devine qui est cet « on ») qu'un jeune garçon avait été mordu par une vipère sur la tombe de Tolstoï, à lasnaya- Poliana. L'évoque du diocèse où se trouve la propriété du grand écrivain, INIgr Nikon, avait confié à un prêtre de l'endroit l'enquête sur tous les faits relatifs à ce « phénomène » dans lequel on devait voir le doigt de Dieu. Ce juge d'instruction d'un nouveau genre se sentit acculé à toutes sortes de difficultés dans l'accomplissement de sa mission ; personne ne voulait avoir entendu dire quoi que ce soit au sujet de cette histoire. L'agent policier même qui était de service sur la tombe, le 28 novembre, jour de l'événement, n(! savait rien. Les i-echerches pour trouver les témoins nécessaires furent longues et pénibles, mais enfin le succès vint les couronner. On avait réussi à mettre la main sur une f(>mme qui prétendait avoir assisté à l'accident et confirmait (jue le jeune garçon en

question avait été effectivement mordu à la main par une vipère sortant de la terre où reposait le corps de Tolstoï. Il fut malheureusement impossible d'établir que la victime avait succombé à la morsure.

Le prêtre continue comme suit dans son rapport adressé à l'évêque : « Plusieurs personnes, entre autres ma fille, ont constaté sur la tombe la présence d'un trou, ayant à peu près un verchok et demi (6 centimètres et demi) de diamètre. La profondeur exacte de ce trou n'a pas été constatée, mais ma fille assure qu'un bâton d'un archine (70 centimètres) n'arrive pas à atteindre le fond. Certains prétendent que ce sont les admirateurs du comte qui y puisent, en souvenir de lui, quelques pincées de terre, en s'ef forçant de l'extraire le plus près possible du corps. Ne serait-il pas plus juste de présumer que des vipères ont établi leur nid sur la poitrine du feu comte ? «

L'évêque Nikon, à son tour, confirme la probabilité de cette dernière supposition et s'ingénie à prouver que, considéré au point de vue de la religion, ce phénomène ne présente rien d'extraordinaire. « Le Tout-Puissant, écrit-il, n'a pas besoin de raisons logiques pour que la créature lui obéisse et serve à ses desseins. » Et la conclusion à en tirer, c'est que le Seigneur, dans sa justice immanente, a logé ces bêtes venimeuses dans la sépulture de l'écrivain excommunié pour infliger un châtiment à ses fervents adeptes et à ses impies admirateurs.

Pas de commentaires, n'est-ce pas ?

Chez tout peuple inculte le .champ labourable de la religion est envahi par les mauvaises herbes, la bonne graine et l'ivraie s'y entremêlent et la récolte qu'on en tire forme un curieux mélange d'idéales aspirations et d'absurdes croyances.

Un clergé (et ceci ne se rapporte pas exclusivement à celui de l'orthodoxie) un clergé arriéré ou trop peu scrupuleux n'exploite-t-il pas souvent lui-même le domaine de la superstition, s'imaginant ainsi faire fructifier celui du sentiment religieux et n'arrive-t-il j)as de cette façon à faire de la conscience un champ d'épandage et de la justice céleste un épouvantail ?

Il ne pouvait pas en être autrement en Russie, aussi le fétichisme y fleurit-il dans toute sa beauté. L'idée et la chose se confondent et ne font qu'un dans l'esprit fruste du moujik. En l'image sainte.

il voit la divinité elle-même et l'adore comme le païen idolâtre son morceau de bois, de marbre ou de bronze. Que de fois ne l'a-t-on pas vu retourner l'icône, face contre le mur, au moment de commettre une action criminelle ou simplement répréhensible, persuadé qu'ainsi Dieu n'en serait pas témoin. L'offrande préalable d'un cierge à l'image sainte pour la réussite d'un affaire louche quelconque appartient au même ordre d'idées. On pourrait multiplier à l'infini les exemples de ce genre, mais ce ne serait que la répétition fastidieuse de faits pareils, ne variant que par les détails différents que les circonstances y introduisent.

Quant à toutes les autres croyances superstitieuses qu'abrite l'âme crédule du paysan et qui ne se rattachent pas directement aux questions de la foi, ]e ne m'y arrêterai point, d'abord parce qu'elles lui sont communes avec ses frères d'Occident, et qu'ensuite celles qui sont nées sur le sol moscovite n'apporteraient rien de nouveau à la caractéristique de sa mentalité et ne feraient que confirmer son peu de culture.

Mais il est une question connexe à celle que nous examinons en ce moment, qui vaut de retenir quelques instants notre attention. La légende donnant naissance à plus d'une superstition, une courte incursion dans le domaine poétique populaire ne peut qu'être utile à nos investigations.

Ce domaine est des plus riches, mais il n'y a

pas lieu en cette étude de l'explorer à fond et encore moins d'en pénétrer les différents retraits ; un rapide résumé de l'esprit et des tendances qui y dominent remplira suffisamment notre but.

A commencer par le folk-lore dont les origines remontent à la toute première époque où la chrétienté fit son apparition en Russie et à finir par la chanson moderne, éclose un beau jour au village, sans qu'on sache d'où elle j est arrivée, la poésie et la chanson ont toujours été une des grandes passions du peuple. L'épopée triomphale, que des bardes, allant de village en village, transmettaient de génération en génération, célébrait ses héros préférés, les bogatyr de la légende, les Ilia Mourometz, Dobrynja Nikililch et autres. Ce que le peuple aimait en ses preux, c'était leur force, leur adresse et leur bonté au service du faible et de l'opprimé; il s'extasiait à voir le sol trembler sous leurs pas pesants, à entendre leur voix de tonnerre qui seule quelquefois nK^ttait en fuite l'ennemi et il restait surtout frappé d'admiration devant ces estomacs où pouvait s'engloutir tout un océan d'hydromel et de wodka. L'élément surnaturel, qui prédomine dans le conte proprement dit, fait ici presque complètement défaut et si épisodiquement une note fantastique vient s'y mêler, ce n'est que pour souligner davantage la puissa^£e des héros. En revanche, les réminiscer^ces historiques y jouent un grand rôle et « Wladipiir, le petit soleil rouge » (Wladimir I*"", le saint, premier

prince chrétien) y figure à chaque instant. Ces épopées, transmises de bouche en bouche, à travers les siècles, tout en ayant une origine commune, ont subi, sous l'influence du temps et des lieux, de multiples changements et présentent de nombreuses variantes. L'ethnographie peut trouver dans leur collation une mine précieuse de renseignements et s'y docuni"ntor sur la transformation progressive des mœurs, des goûts et des tendances de la classe paysanne.

Si, sans nous arrêter aux contes du domaine de la pure fantaisie, ni aux légendes d'un intérêt plus ou moins local, nous passons à la poésieproprement dite, qu'elle se révèle en chorodies, en chansons ou plus rarement en vers à déclamer, nous y remarquons immédiatement les deux caractères propres à la race: d'un côté, la note naïvement élégiaque, aux longues descriptions, aux épisodes touchants et toujours teintés de tristesse, au rythme lent et doux et aux airs empreints d'une mélancolie profonde et prenante ; de l'autre, des motifs d'une gaieté endiablée, parfois presque féroce, s'il est permis d'accoler ces deux mots, rondes à danser et chansons à boire qui semblent vouloir dans leur entrain fougueux noyer les soucis de l'existence et les amertumes du cœur. Les voix féminines aux accords suraigus s'y détachent comme des fusées au milieu du bourdonnement sourd, rappelant le bruit des vagues, des basses masculines. Le contraste entre ces deux^-enres de chants

est saisissant et l'originalité nationale qui se manifeste dans l'un et l'autre, éclaire, mieux que ne pourraient le faire de patientes investigations, le mystère de l'âme populaire. A entendre les douloureuses mélopées alternées avec les chansons au mouvement allègre et frénétique, nous nous pénétrons de ce dualisme qui en forme l'essence, nous vivons avec le moujik sa vie morne et monotone qu'on dirait ensevelie sous le linceul d'une brume éternelle et nous sentons avec lui tout à coup battre nos cœurs d'oîi s'échappe un désir intense de joie, dans lequel se dissipe pour un moment l'épais brouillard qui nous entoure. Nous éprouvons les dures fatigues du labour, nous ressentons les angoisses du paysan, devant le soleil implacable qui brûle les moissons et le ciel qui refuse la vivifiante ondée; nous demeurons enfin comme ankylosés sous l'accablant ennui des interminables nuits d'hiver. Ou bien, grisés d'air et de soleil, ivres des désirs fous qui débordent de notre âme, riant de notre misère, de nos soucis et trouvant dans la coupe enchantée où scintille la liqueur généreuse, l'oubli de nos malheurs, nous voguons à pleines voiles sur la mer des consolantes illusions et des toujours jeunes espoirs.

Si pour le Français tout finit par des chansons ce qui équivaut à dire que toute question trouve sa solution définitive dans la gaieté et dans la blague, le chant est pour le Russe le vase sacré qui recueille ses larmes de tristesse et de joie. La

spirituelle chanson française est une confidente de l'esprit, le sentimental chant russe est un ami du cœur.

Après avoir ainsi légèrement effleuré le champ populaire de la poésie, la transition qui paraîtrait tout indiquée serait celle qui nous conduirait au jardin de l'amour. Mais je crois que nous n'y ferions qu'une bien maigre cueillette. De tous les sentiments du cœur humain, l'amour étant le plus personnel, ou, pour mieux dire, le seul qui le soit toujours, je ne pense pas qu'on puisse parler de l'amour de tel ou tel peuple, de telle ou telle classe de la société. Chacun, quelle que soit sa position sociale ou sa culture intellectuelle, a sa façon d^aimer qui lui reste particulière et qui ne se laisse comparer à aucune autre. Il peut exister des différences générales dans la manière d'envisager les rapports des deux sexes, mais ceci est une question de mœurs et non d'état d'âme. Aussi ne voulant pas m'aventurer dans le labyrinthe du cœur, téméraire incursion vouée d'avance à l'insuccès, me bornerai-je à explorer un terrain d'observations moins ardu et à décrire, plume courante, la manière dont vivent et se comportent, l'un vis-à-vis de l'autre, le paysan et la paysanne russes.

La Russie est par excellence le pays des familles nombreuses. La paysanne qui a donné le jour à moins d'une demi-douzaine d'enfants est l'exception et nombreuses sont les mères qui ont atteint et dépassé la douzaine. La Russie est également le pays de la plus grande mortalité infantile, ce qui s'explique tout naturellement par l'indifférence relative qui résulte du trop grand nombre d'enfants, par le manque total de soins hygiéniques et par les conditions économiques générales, pauvreté, disettes répétées, etc..

La fille, dès sa naissance, se trouve dans un état d'infériorité vis-à-vis du fils. Celui-ci représente une augmentation future du capital familial, il s'annonce comme un travailleur de plus, aussi se réjouit-on de sa venue au monde ; la fille, au contraire, tout en étant une bouche à nourrir, ne

sera jamais pour la famille (que du reste elle quittera pour se marier) d'une aide appréciable et, par les menus services qu'elle sera capable de lui rendre, ne compensera pas les dépenses de son entretien.

Si le nombre des écoles primaires est déjà loin, pour les garçons, de répondre au chiffre de la population, il est plus restreint encore pour les filles. Il en résulte que le plus souvent la fillette ne participe môme pas à l'instruction rudimentaire qui échoit en partage à ses frères ; elle reste complètement illettrée, dans une ignorance grossière et avec le sentiment déprimant de son infériorité. Quant à son éducation, elle se résume tout entière dans les taloches que généreusement lui octroient en toute occasion ses parents et ses frères.

Physiquement la fillette se développe vite et à douze, treize ans, est déjà femme ; à quinze ans elle est considérée comme bonne à marier. L'âge canonique est de seize ans pour le mariage des filles et de dix-huit pour celui des garçons, mais une dispense de l'évoque, assez facile à obtenir, permet de l'avancer d'une année et même de plus.

Dès sa nubilité, fille d'Eve avant tout, la coquetterie instinctive et la curiosité sexuelle naissent en elle. Les quelques années qui s'écoulent entre ce moment et le jour de ses noces forment pour elle la seule époque de la vie où sa position vis-à-vis de l'autre sexe est le moins avilie. Les

claques familiales ont cessé ; en attendant les corrections maritales, elle n'est plus en butte, durant cet heureux armistice, qu'aux bourrades un peu rudes, mais amoureuses des gars sensibles à ses charmes. Étant donnée la promiscuité complète qui règne dans l'isba où le grand poêle (1) sert, en hiver, de couche commune à toute la famille, et dans les bains de vapeur (2) où les samedis et

(1) Un immense poêle en briques rouges, d'un mètre cinquante à deux mètres de hauteur, bordé des deux côtés libres d'une large banquette en bois et présentant une surface de quatre à six mètres carrés, occupe le quart à peu près de l'isba. Ce poêle tient, la plupart du temps, lieu de lit et sur les peaux de moutons dont les pelisses sont faites, sur les vêtements usagés, la famille s'entasse au grand complet pour la nuit, tandis que lé jour, pendant l'hiver, il sert de couche à l'aïeul frileux et rhumatisant.

(2) Dans les villages, et surtout dans ceux qui sont à proxim.ité d'une rivière ou d'un étang, chaque famille a son bain de vapeur, qui consiste, dans les contrées riches en forêts, en une petite bicoque de poutres ou de branchages en treillis et calfeutrés au torchis, et, dans celles où le bois est rare, en un bâtiment construit en briques crues. Le centre en est occupé par une espèce de table en briques ordinaires ; on allume sous cette table un feu de bois ou de tourbe et quand les briques sont surchauffées, on jette quelques seaux d'eau dessus, ce qui remplit le petit espace d'une dense vapeur. Le samedi soir régulièrement et la veille de chaque fête toute la famille s'y transporte; hommes et femmes, vieux et jeunes, dépouillent leurs vêtements à l'entrée ou sous un petit abri attenant, et, entièrement nus vont s'exposer à l'action de la vapeur. Afin d'activer encore plus la circulation du sang, on s'y fouaille réciproquement à grands coups de verges de bouleau; on s'y frotte' à tour de bras avec- des poignées de filasse ; puis, lorsqu'on est en pleine sudation et (juon a la peau rouge-sang, on se préci-

veilles de fête se trouvent réunis parents et enfants des deux sexes, en costume paradisiaque, la nature n'a plus de secrets pour elle et il serait difficile de parler de son ingénuité ; mais, d'un autre côté, et pour la môme cause, elle a acquis une certaine indifférence qui appelle la retenue et une expérience qui la met prudemment sur ses gardes. Elle représente ainsi, au point de vue moral, en tenant compte de l'éducation première, différente, et du milieu tout autre dans lequel elle est placée, un type analogue à celui de la demi-vierge, si souvent décrite par nos romanciers.

pite dehors pour aller faire un plongeon, l'été, dans le cours d'eau ou dans l'étang, et se rouler dans la neige, si c'est l'hiver.

La bania (bain de vapeur) est pour tout Russe une institution quasi sacrée et un établissement de première nécessité. Dans les bains publics de la ville, à côté des installations les plus luxueuses pour les classes riches, se trouvent les bains populaires où tout se passe en commun ; les sexes, toutefois, y sont séparés à l'heure actuelle, aussi dans les familles où l'on n'en est pas à quelques kopeks près, continue-t-on à préférer les bains réservés dont on peut user librement tous ensemble.

Ces bania des cités servent souvent de maisons de rendezvous et sont en même temps des sortes de clubs ouverts où les amis se rassemblent pour faire la causette. Pendant la terreur blanche que le général Tolmatchof fît régner à Odessa, quand il était préfet de cette ville, de véritables r.éunions publiques se sont tenues dans les bania et on a pu y voir de graves messieurs, assis sur les gradins de la chambre à vapeur et suant à larges gouttes, discuter, dans la tenue de notre aïeul Adam et sans feuilles de vignes, sur les complexes questions de la politique du jour.

Pour elle, les pique-niques, les bals, les soirées soi-disant littéraires ou artistiques sont remplacées par des réunions périodiques d'où les formes mondaines sont exclues, mais où n'en règne pas moins l'éternel flirt. En hiver, pendant les interminables soirées qu'une nuit, trop prompte à venir, fait commencer à deux ou trois heures et qui se passent à paresser ; et, l'été, aux époques où le travail des champs est arrêté, comme par exemple dans l'intervalle de la fenaison et de la moisson, les jeunes filles du village établissent leur lieu de réunion soit, selon la saison, dans une isba, ou dans une grange prêtée par une veuve complaisante. Elles y chantent en chœur, y dansent en rond, en ces typiques khorowod (branles) où le chant, fortement rythmé, marque le pas à la danse monotone.

Peu à peu, chasseurs attirés par le gibier, arrivent les gars ; ils sont bientôt toute une bande. Par la porte entr'ouverte ou le visage collé à la fenêtre ils contemplent le spectacle, en échangeant des coups de coude significatifs et des propos dont la crudité ponctue l'admiration laudative. Puis, un à un, ils pénètrent à l'intérieur et bientôt entourent complètement les belles. Les plaisanteries au gros sel s'accentuent, les mains se meuvent sournoisement et les cris perçants et effarouchés de ces demoiselles attestent la vigueur des attouclîements dont les gratifient leurs cavaliers.

La danse et le chant s'animent ; il se peut qu'un

LE MARIAGE. LA fAMILLE 185

des hommes se risque au milieu du cercle et se mette à tournoyer, battant la mesure avec ses lourdes bottes ferrées, replié sur les jarrets et lançant des ruades en avant ou pivotant sur un pied, si rapidement, que sa chemise, qu'il porte au-dessus du pantalon, se relève autour de sa ceinture en cordelette rouge, laissant entrevoir le rose et le blanc de sa chair. Tout en tournoyant, il poursuit une jeune fille qui, elle, fait semblant, tantôt de le fuir, tantôt de l'appeler, avec son mouchoir qu'elle tient dans la main droite, son bras, doré par le hàle, replié au-dessus de sa tête.

Et la fête continue jusqu'à ce que, hors d'haleine et exténué de fatigue, on doive renoncer à la danse et au chant. Puis, si c'est l'été, ou que la température le permette, on part en troupe, silencieusement, à pas furtifs, comme une bande de conspirateurs. Dame ! les uns ou les autres ont des parents atrabilaires qui, oubliant qu'ils ont été jeunes, pourraient bien, si on les troublait dans leur sommeil, faire sentir d'une façon désagréable leur mauvaise humeur à la troupe bruyante. On gagne les zady (le revers du village) loin des habitations où seules les meules de foin voisinent avec les pyramides de blé. Là, on est bien chez soi, à l'abri des fâcheux et des indiscrets; les couples s'éparpillent et... ce petit sacripant d'Eros est roi.

C'est en ces moments que l'on peut juger combien la science de la vie pratiquement acquise est

mise à profit. La jeune fille veut bien s'amuser, mais sans risque pour la rondeur de sa taille, et sans crainte de pouvoir être traitée de gouliaichtchaïa deuka (coureuse, fille perdue) et de compromettre ainsi sa chance aux justes hyménées.

Ce temps de plaisirs clandestins est relativement court car, comme je l'ai dit plus haut, on se marie jeune. Quand le garçon approche de sa dix-huitième année et la fille de sa seizième, leurs parents respectifs s'occupent de les mettre en ménage. Les enfants sur ce point ne sont pas consultés, ce sont les vieux qui décident des unions, entament les négociations nécessaires et concluent l'affaire. Il arrive parfois que la bru n'est choisie qu'à cause du bien que possèdent les siens, mais cela est assez rare dans l'état de pauvreté où les familles se trouvent à peu près également. Le plus souvent c'est la robustesse de la jeune fille qui appelle sur elle l'attention de ceux qui ont un fils à marier et, trop fréquemment, ce n'est que sa grâce et sa joliesse qui dictent son choix au père du jeune homme et la font préférer à toutes. Il ne faut pas oublier, en effet, que ce père est luimême un homme jeune encore, au-dessous de la quarantaine, plein de force et d'appétits que sa femme, vieillie avant l'âge, par les rudes travaux des champs et par des accouchements annuels, ne parvient plus à satisfaire; aussi dans le içariage de son fils ne voit-il ([ue le moyen d'introduire dans sa maison et pour lui-môme une concubine à

bon compte. Cette avilissante habitude est si bien ancrée dans les mœurs qu'un vocable spécial en est né, le snokhalchevslvo du mot snokha (bru) et qui pourrait se traduire par abus de la bru. Les circonstances se prêtent à cette infamie : le marié, trop jeune et terrorisé par l'autorité paternelle, puis son absence pendant les quelques années de service militaire qu'il doit accomplir et enfin l'apathie de la mère de famille, lasse, indifférente et servilement soumise. Quant à la victime du lubrique paterfamilias, son acquiescement s'obtient, si ce n'est par une amourette ébauchée à l'avance, par la menace ou la violence.

Les négociations préliminaires du mariage consistent principalement en de longs débats sur la quantité de wodka que paiera chaque famille pour célébrer les noces. J'ai connu personnellement des cas où des transactions de ce genre n'ont pas abouti parce qu'une des deux parties ne consentait pas à offrir quelques védro (fiasque de 25 bouteilles) supplémentaires exigés par l'autre.

Aussitôt mariée, la jeune fille perd le peu de liberté qu'elle possédait et devient la servante corvéable de sa nouvelle famille. Toutefois si les jeunes époux sont bien d'accord, s'ils s'aiment et jugent la situation intenable, le mari s'adresse au mir (assemblée des représentants de la commune) et demande sa séparation de la famille, c'est-à-dire le droit de fonder un foyer personnel, avec, en outre, attribution de la part distincte qui revient,

d'après la quantité de terres possédée par la communauté, à chacun de ses membres effectifs. Si le mir accueille favorablement la demande, le jeune couple parvient à se soustraire à la t^'rannie familiale.

Le divorce dans le village est inconnu. D'abord, l'Eglise orthodoxe ne l'admet que dans les cas les plus exceptionnels, ensuite le despotisme marital étant accepté par la femme, tacitement du moins, le besoin ne s'en est pas fait sentir encore. Dans l'ère nouvelle, semi-constitutionnelle où est entrée la Russie, un premier pas oh ! combien timide encore ! a été fait dans la voie libérale en émancipant dans une certaine mesure la femme abandonnée par son mari, afin de régulariser sa situation. Jusqu'à présent l'épouse délaissée, subvenant seule à ses besoins et quelquefois à ceux de ses enfants, ne pouvait pas, sans l'autorisation de ce mari absent et dont le lieu de résidence était souvent ignoré, obtenir le passeport personnel, à défaut duquel elle était clouée à son village et dans l'impossibilité absolue de chercher ailleurs un travail rémunérateur. La nouvelle législation accorde, en certains cas, aux autorités locales, le droit de délivrer ce talisman administratif sans lequel toute circulation dans l'empire de Russie est virtuellement impossible.

Les coups de canif donnés par les conjpints au contrat ne sont probablement (je dis probablement, la statistique n'ayant pas encore ouvert de ru-

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brique spéciale aux péchés conjugaux) ni plus ni moins fréquents que dans les autres pays. Seulement ici, comme dans toutes les questions où la moralité est en jeu, il y a lieu de faire une exception en faveur des dissidents chez lesquels le respect de la famille est tenu en honneur.

Quant aux crimes passionnels, je crois pouvoir affirmer que leur nombre est proportionnellement moins grand dans les villages de la Russie que dans ceux de l'Occident. Il faut noter, à ce propos, que les blessures, même celles qui sont mortelles, provenant de sévices et de corrections corporelles arrivent rarement à la connaissance des tribunaux.

On ne peut pas dire que le paysan regarde la femme comme un être inférieur (il y a même des villages, surtout dans le Nord, où les hommes s'absentant la plus grande partie de l'année pour se livrer à diverses industries, telle, par exemple, le camionnage, ce sont les femmes qui occupent tous les emplois publics), mais il se croit en droit de lui demander en toutes choses une obéissance passive. Il est et se sent le maitre, non parce que supérieur, mais parce que physiquement plus fort et parce que les lois et coutumes sont toutes en sa faveur. La tendresse, si vive soit-elle, qu'il peut avoir, est toujours mitigée par le sentiment d'une suprématie séculaire. Dans ses rapports de famille, aussi bien avec sa femme qu'avec ses enfants, la maxime : « Qui aime bien châtie bien »

lui tient uniquement lieu de règle de conduite. La femme est aimante et attachée ; elle reconnaît même à son mari les droits excessifs qu'il s'atti'ibue ; elle serait toujours prête, comme l'épouse de Sganarelle, à rabrouer le téméraire qui, dans une querelle de ménage, oserait s'interposer en sa faveur. Mère admirable, elle a pour ses enfants le plus grand amour et se prive pour eux de la dernière bouchée de pain, mais, hélas ! par suite de son peu de culture intellectuelle, son dévouement, purement instinctif, n'est capable pour ses petits que de sacrifices et ne peut leur apporter aucun appui moral. Pauvre être, flétri avant l'âge, condamné à l'enfantement continu, privé la plupart du temps de toute initiative personnelle ; aucun rayon de soleil, les jours de la jeunesse envolés, n'égaie plus son ciel, terne et incolore. Les innocentes et minimes joies de la coquetterie lui sont môme interdites par sa vieillesse prématurée.

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