‹ L'âme russeChapitre 11 sur 16 · COURAGE ET FATALISME 14S · texte numérisé non relu

COURAGE ET FATALISME 14S

les décime, sont des types incoutostables de fatalistes. Mais cette compagnie de soldats à Ghipka, battant en retraite devant des forces turques supérieures et qui, voyant son officier tomber, frappé par un projectile ennemi, s'arrête d'elle-même et avec calme, méthodiquement, sous le feu nourri des poursuivants dispose avec des fusils et des manteaux une espèce de brancard pour emporter son chef et ne continue son chemin que ceci fait, est certainement composée de gens simplement courageux, conscients de leur devoir et le remplissant malgré le danger auquel leur conduite généreuse les expose.

Le moujik qui, lorsque le soleil printanier a fait fondre les neiges et rompu la couche épaisse de glace qui tient emprisonnée la rivière turbulente, n'hésite pas à traverser celle-ci, en sautant de glaçon en glaçon, en risquant vingt fois sa vie et cela pour aller chercher sur l'autre rive une bouteille de vodka ou pour toute autre cause aussi futile, n'est sûrement qu'un fataliste et rien de plus. Celui qui, un 6 janvier, jour de l'Epiphanie et de la bénédiction des eaux, plonge volontairement dans les flots glacés par l'orifice qu'à grands coups de pioche il est parvenu à pratiquer dans la glace, au péril de sa santé et de sa vie, est mû par la foi et son acte de témérité ne prouve que son asservissement à des préjugés séculaires. Mais lorsqu'au cours d'un de ces étés brûlants où le « coq rouge » règne en maître sur toute la Russie, vous

assistez à un de ces incendies subits qui éclatent comme un coup de foudre et transforment en quelques instants un riant village en un monceau de cendres, quand tout à coup au milieu de la foule enfiévrée se répand la nouvelle que dans une des isbas en proie aux flammes est resté un enfant au berceau ou un vieillard infirme et qu'alors vous voyez un des assistants prostrés par l'horreur de la catastrophe, retrouvant soudain son énergie, se précipiter dans la fournaise, sous le toit de chaume qui s'effondre, pour en sortir, les vêtements brûlés, les cheveux et la barbe roussis par la flamme et à demi suffoqué par la fumée, vous avez devant vos yeux un représentant du vrai courage.

Ainsi de tous ces exemples, nous pouvons hardiment conclure que le paysan russe est doué par la nature d'un courage véritable que son fatalisme et ses sentiments d'obéissance ne suffiraient pas à expliquer. Je dirai même plus : indépendamment de ce courage physique, toujours prêt à braver un danger visible et à souffrir pour accomplir son devoir, il possède ce courage moral qui consiste en une résistance opiniâtre et faite de sacrifices contre tout ce qu'il croit être l'injustice et en une endurance muette, sinon résignée, de tous les maux que cette résistance lui attire et qu'il est incapable encore de combattre ouvertement. Toute son histoire est là pour en témoigner. Môme sous le régime de la force brutale par excellence., c'està-dire du servage, ne vit-on pas des individualités

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