‹ L'âme russeChapitre 12 sur 16 · COURAGE ET FATALISME H · texte numérisé non relu

COURAGE ET FATALISME H

héroïques, incarnations vivantes des aspirations étouffées et des droits méconnus, surgir de-ci, delà, d'entre la masse terrorisée et abrutie, soulever l'étendard de la révolte et affronter résolument et froidement un sort inévitable dans l'espoir que le sacrifice de leur personne pourrait apporter, si minime soit-elle, une amélioration dans l'existence de leurs frères.

Et le peu que le compte rendu officiel des procès politiques des cinquante dernières années nous laisse entrevoir et que corroborent de temps en temps des fragments de mémoires ou de documents révolutionnaires, publiés ailleurs qu'en Russie, nous montre encore chez les accusés appartenant à la classe paysanne la même fermeté d'âme et le même courage.

Quand les réformes du règne d'Alexandre II eurent amené au village les premiers représentants des théories libérales et quand plus tard toute la jeunesse révolutionnaire jugea comme un des plus impérieux devoirs du parti le Khoj dénié v narod (la- fréquentation du peuple), des esprits aptes à s'ouvrir aux idées nouvelles ne furent pas difficiles à trouver, malgré l'infime niveau intellectuel de la masse. Les ferments rénovateurs commencèrent peu à peu à germer en cette terre encore vierge, et dans les années qui précédèrent les dernières réformes constitutionnelles, on a pu apprécier leur rapide développement. La Ligue des paysans en a été une des expressions les plus vivantes.

H(i L AME RUSSE

Les différentes phases par lesquelles la campagne libérale et révolutionnaire a passé en Russie ont été marquées toutes par une progression ascendante de la participation des paysans au mouvement. Et quand je parle de paysans (1), j'entends ceux qui sont restés attachés à la glèbe et que la terre seule nourrit et qui ne sont pas uniquement « paysans » de par leur passeport. Si cette participation a été dans certains cas amenée par des considérations n'ayant rien de commun avec les principes des militants, en bien des occasions, en revanche, elle a été consciente et se réclamait de convictions personnelles acquises par le raisonnement et par l'étude.

Toutes ces campagnes nettement révolutionnaires ou simplement réformatrices ont tristement fini pour ceux qui y ont pris part. Traqués de tous côtés, poursuivis, arrêtés, jugés et condam-

(1) En Russie, chacun est classé et étiqueté suivant sa condition ou son état. On appartient soit au clergé, à la noblesse, à un des rangs du tchine,à la classe des marchands, à celle des bourgeois ou à celle des paysans. Le passage d'une catégorie à lautre est possible et réglé par le code, il dépend de l'exécution de certaines formalités et non d'un changement survenu dans le genre de vie ou d'occupation. Ainsi l'on peut ne plusavoir rien decommun avec le village, être médecin, avocat, journaliste ou exercer toute autre profession libérale et n'en pus moins continuer à figurer dans tous les actes publics en qualité de KresUanine (paysan). Nombre de littérateurs connus, n'ayant jamais subi l'examen obligatoire pour l'obtention d'un titre ^universitaire, sont dénommés « paysans » dans tous les documents officiels.

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