LE PAYSAN ET SA CONFIANCE
d'une partie de ses aspirations. Encore les limites du possible, pour une opération de ce dernier genre, à pratiquer sur soi-mf;me, sont-elles des plus restreintes !
L'âme du paysan russe est une pierre dure qui cèle à l'intérieur des matières précieuses qu'on ne peut extraire que par un travail rude et persistant et que recouvre une glaise molle et boueuse où les énormes pouces de toutes les laideurs ont laissé leurs empreintes. Ce moujik, qui a fait et qui fera encore la force de la Russie, cache jalousement toutes ses qualités pour cyniquement étaler au grand jour ses défauts.
Eh bien, nous allons fouiller dans le roc et tâcher d'en extraire le métal qu'il garde ; nous aurons toujours le temps d'en analyser la gangue. Ou bien, ce qui vaudra mieux encore, en énumérant chaque qualité, nous examinerons du même coup les défauts qui l'accompagnent.
Faisons donc plus intime connaissance avec le paysan et, pour cela, allons le trouver dans son village, loin des grands centres, en dehors de la sphère d'influence de la ville.
C'est difficilement que vous réussirez à nouer des relations avec lui ; il a la défiance innée pour tout ce qui est barine (monsieur). Certes, il vous accueillera et vous hébergera même, parce qu'il est hospitalier ; il vous rendra tous les petits services que vous lui demanderez, parce qu'il est complaisant; il répondra à vos questions, parce
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qu'il est poli, mais comme à son hospitalité, à sa complaisance et à sa politesse se sera mêlé un sentiment instinctif de crainte, il vous aura ouvert sa porte sans vous ouvrir son cœur.
C'est seulement quand il sera sûr de vous, qu'il aura pénétré vos intentions et jugé votre loyauté qu'il commencera à « se déboutonner » et à vous accorder sa confiance, mais au préalable, il vous faudra avoir cassé plus d'une croûte de pain et avalé plus d'une pincée de sel en sa compagnie.
De prime abord vous lui serez toujours suspect. Qui sait si sous votre simple veston ne se cache pas un uniforme, emblème de l'autorité, et si vos bonnes paroles, l'intérêt que vous semblez lui porter ne sont pas le prélude des futures vexations qui vous seront d'autant plus faciles que, grâce à vos questions insidieuses, vous aurez obtenu tous les renseignements nécessaires ?
Pendant cette période de défiance, vous serez choqué par son humilité servile; s'il est encore tout à fait vieux jeu, il vous (^œurera par ses génuflexions et ses baisemains; il vous désespérera par ses feintes incompréhensions et par l'ambiguïté de SCS discours et si, impatienté, a^ous avez le malheur de vous fâcher, il vous dégoûtera par la lâcheté de ses soumissions apparentes.
Mais si, persévérant dans vos efforts, vous parvenez enfin à le persuader que vous ne nourrissez à son égard aucune mauvaise intention, si votre présence s'explifpie d'une manière naturelle.