LE PAYSAN ET SA CONFIANCE
s'il se convainc de votre franchise et si votre affabilité répond à la sienne, de nouveaux horizons s'ouvrent devant vous et vous découvrez en lui un homme tout autre que celui qui s'était montré à vous jusque-là.
LA BONTÉ ET l'HONNËTETK DU PAYSAN
Ce jour-là, vous n'êtes plus pour le paysan le barine, l'intrus, mais vous devenez, suivant votre prénom et celui de votre père, Ivan Petrovitch ou Pietr Ivanovitch, l'ami, l'hôte respecté, et vous pouvez apercevoir alors tous les trésors de bonté que cèle cette ame naïve.
Vous ne vous étonnez plus de l'hyperbolisme et de l'apparente exagération des termes caresseurs de son langage. Tous ces petit père, petite mère, petite colombe, petit soleil rouge et autres appellations du même genre vous semblent les expressions naturelles de ce cœur d'enfant tendre et câlin.
S'ils ne vous paraissent pas plus ragoûtants, ces baisers entre hommes, à pleine bouche, lèvres sur lèvres, vous les comprendrez du moins et les
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excuserez, en y découvrant ce besoin constant d'affection et de tendresse qui caractérise le moujik.
Quand vous rencontrerez — trop souvent, hélas ! — un ivrogne, vous vous expliquerez sa gaîté expansive et ses perpétuelles accolades et ne serez pas non plus trop surpris de ses brusques chagrins qui éclatent en larmes.
Quand vous verrez les innombrables mendiants ne jamais heurter en vain, môme dans les hameaux les plus pauvres, aux fenêtres encrassées, et ne jamais partir sans le morceau de pain noir qui est peut-être la dernière réserve de la cabane, vous apprécierez à son juste mérite la générosité de ce cœur si bon et si compatissant à la misère. Et plus vous vous pénétrerez de ces faits, plus en vous s'ancrera la conviction qu'en cultivant cette bonté native, en la dirigeant par les routes de la justice et de la droiture vers le progrès, on parviendrait aisément à réaliser de grandes choses et à atteindre un noble but. Et à côté de cette bonté qui semble couler de source, vous découvrirez, à la longue, chez le paysan, un grand fond de réelle honnêteté qui vous charmera d'autant plus que vos idées préconçues ne vous permettaient pas de le soupçonner.
Je sais bien que cette honnêteté est un peu rudimentaire, qu'elle ne raisonne pas toujours et finasse souvent, mais elle n'en reste pas moins dans son instinctivité une bonne, vraie (ït solide vertu.
Sur ce point, faites votre enquête vous-même, et si vous savez vous dépouiller du prestige que peut donner l'autorité et ne pas vous targuer auprès du moujik des avantages que vous offre votre position ou votre fortune, je suis absolument certain qu'ayant mis sa probité à l'épreuve, vous n'en tirerez pas d'autre conclusion que la mienne.
En règle générale, vous ne pourrez jamais le traiter de voleur. Il est « chipeur », oui, cela je le concède, mais chipeur comme l'enfant qui ne peut résister à la tentation d'une friandise ou comme le sauvage que fascinent les chatoyants reflets d'une verroterie de pacotille. Si, dans l'isba où vous avez reçu l'hospitalité, vous laissez traîner votre portefeuille à côté de vos cigarettes ou de votre gourde à eau-de-vie, cette dernière sera vidée et votre tabac fumé, avant que vous n'ayez eu le temps de vous retounir-r, mais personne n'aura touché à votre argent.
Ces petits larcins se commettent avec une inconscience naïve qui vous déconcerte et vous désarme. Le coupable, soupçonné et pris à partie, tâche de s'en tirer par des mensonges plus ingénus encore ; acculé, il nie jusqu'à l'évidence, tel le gamin qui, pris le pot en mains et les doigts tout poisseux de confitures, rejette la faute sur le chat ou le chien. Il essaiera, lui, de vous prouver que votre eau-de-vie s'est volatilisée à la chaleur et que le vent a essaimé vos cigarettes. Et si enfin, à bout de menteries et d'inventions saugre-
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nues, il se voit contraint d'iiA^oiier, il le fait, non avec la iionte de sa culpabilité reconnue, mais en souriant, d'un air bonassement malin et entendu qui semble dire : « Voyons ! cela vaut-il la peine de semer tant de mots inutiles ? A ma place, tu en aurais fait autant. )>
Le vol proprement dit est chose rare au village. Vous en aurez la preu\ c Cii parcourant la large rue où les isbas, en grosses poutres, que les neig*es ont noircies et que l'ardent soleil d'un court été a vernies et comme recouvertes de laque, sont reliées entre elles par des clôtures tressées en branches de saule. Regardez les portes des maisons et celles des hangars ; au lieu des lourds cadenas et des solides serrures que vous, habitants de l'Occident, vous êtes habitués à voir aux portes des moindres cal^anes perdues dans la forêt, des plus misérables chaumières nichées dans la montagne, vous n'apercevrez à l'entrée de Tisba qu'un méchant loquet en bois, assujetti quelquefois, quand toute la famille est absente, par une mauvaise ficelle, et à la porte du hangar un petit cadenas qui a l'air d'un jouet et qu'un enfant ferait sauter sans difficulté avec un couteau de deux sous. Et l'on est obligé dé se dire que des gens prenant si peu de précautions doivent avoir tout de môme une rude confiance dans l'honnêteté de leurs voisins.
Devant les maisons, en pleine rue, sans la moindre surveillance, vous voyez des tas de bois de construction xm de chauffage, des amoncelle-
ments de briques et jusqu'à des instruments aratoires ; personne n'y touche. Si quelque chose est gardé, si vous rencontrez un vieillard ou une vieille femme assis près d'une niche en treillage et surveillant un lopin de terre dans les champs ou un coin de potager, c'est qu'on y cultive un de ces produits auxquels ne résiste pas la gourmandise du paysan, petit ou grand, riche ou pauvre, c'està-dire de ces pastèques juteuses, de ces concombres trapus et fermes qui forment avec le pain noir la base de sa nourriture pendant l'automne, ou bien de ces tournesols gigantesques dont les grains, sèches au soleil ou rôtis avec du sel, sont pour lui, aux heures de repos et de délassements, le plus friand des régals.
Jusqu'en ces derniers temps, dans les villages, les maisons des propriétaires ruraux et des gens aisés n'étaient pas mieux protégées contre les cambrioleurs que celles des paysans, leurs voisins. Elles étaient sans volets ou n'avaient que des volets en bois, fermés par des crochets extérieurs ; aux portes, les serrures manquaient très souvent de clefs et le A^eilleur de nuit qui" gardait ces habitations était la plupart du temps un vieillard infirme qui faisait, quand il ne dormait pas, une ronde bénévole, prenant la précaution d'annoncer son approche au malfaiteur possible par le grincement d'une crécelle ou en tapant avec le lourd bâton, dont il se servait pour marcher, sur une planche suspendue à son côté par une ficelle.
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Il est évident qu'on vit là en pleine sécurité et qu'entre ces gens règne à tous points do vue la plus absolue confiance, mais, pour que vous n'en puissiez douter, entrons, si vous le voulez bien, dans l'unique boutique du hameau, installée sous un auvent adossé à la cabane et que quelques planches vermoulues abritent la nuit. C'est un véritable capharnaûm ; vous y trouverez les objets les plus hétéroclites et les plus disparates : des sacs pleins de grains de tournesols, à côté de boites remplies de gros clous; des caisses de makhorka, ce tabac russe dont la fumée tue les mouches à quinze pas, voisinant avec des bidons de kérosène, des instruments de musique, et la balalaïka, espèce de guitare triangulaire à trois cordes, et la harmonika, ce rêve suprême de tout jeune gars un tant soit peu mélomane ; dans les placards, ces grands châles bariolés et voyants dont les femmes couvrent leur tète et dont, avec leur théorie spéciale sur la bienséance, elles se dépouilleraient plus difficilement peut-être que de leur chemise; ces beaux koiimalch, d'un rouge si caressant à l'œil, et dont le paysan se fait sa chemise du dimanche; bien d'autres choses encore; enfin, tout ce dont on peut avoir besoin pour la vie usuelle ou pour son agrément ; je ne m'étonnerais même pas si, cachées dans quelque recoin bien secret, se trouvaient quelques bouteilles énormes et ventrues, dans leur panier tressé, de la liqueur par excellence, de la bienheureuse
wodka; mais n'en soufflons mot, car le fisc a ses oreilles partout et gare au délinquant !
Attendons les clients : en voilà, hommes et femmes, qui font de modestes emplettes ; ceux-ci achètent, qui un quart de tabac, qui quelques clous, et tirent les quelques kopecks qu'il leur faut donner en échange, d'un papier crasseux enfoncé dans la tige de leurs bottes ; celles-là viennent chercher du fil, des aiguilles ou des friandises et payent en comptant minutieusement la menue monnaie, nouée dans un mouchoir à carreaux, qui gîte sur leur poitrine, sous le sarafane, leur robe rustique dont la taille est au-dessous des seins. Mais voici venir des clients plus sérieux ; l'un a besoin d'une hache ou d'une scie, l'autre d'un harnais pour son cheval. Ce sont là des achats qui se chiffrent par roubles et, la récolte n'étant encore qu'à l'état de promesse, l'argent fait totalement défaut. On ne peut traiter l'affaire qu'à crédit. Eh bien ! elle se conclut tout de même et, dame ! la chose est risquée, car la récolte sur laquelle on compte est aléatoire : aura-t-on de bonnes pluies en mai et un beau soleil en juillet ? La -grêle ou les sauterelles ne s'abattront-elles pas sur les champs? Dieu seul le sait ! Mais, si la confiance et l'espérance, ces richesses du pauvre, n'existaient pas, pourrait-on vivre ? On s'arrange, et comme aussi bien le marchand et le client sont tous les deux illettrés, il n'y a pas d'engagement écrit et toute la comptabilité se résume en une en-
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coche faite sur la taille (6/rÂ:a) et marquée au signe distinctif de l'acheteur.
Eh bien! rares sont les cas où, malgré des comptes parfois compliqués et cette comptabilité plus que primitive, surgissent des différends et où ces différends, s'ils se produisent, ne sont pas réglés à l'amiable, car la confiance qui règne entre les deux parties est aussi réciproque que méritée. Tous ceux qui ont habité l'ancien village russe peuvent s'en porter garants.
Si, après cela, nous continuons notre promenade par la rue ou dans les champs, comme c'est l'époque de la fenaison, nous rencontrerons de ces grossières charrettes à quatre roues, avec leur lourd chargement de foin, que tirent de petits chevaux, pas plus grands que des ânes, à longs poils et malingres. (Dame ! le maître ne mangeant pas toujours à sa faim, la bête ne peut guère être trop en chair.) Leurs jarrets musclés plient sous l'effort; ils n'avancent que péniblement, mais ils avancent quand même. Voyez-vous un seul conducteur, insensible à la fatigue de l'animal, égoïstement juché sur les foins? En apercevez-vous un seul, ayant ce qu'on pourrait appeler un fouet ? Tout au plus tient-il un petit bâton d'un demi-mètre de long avec un bout de ficelle sans nœuds, dont il se sert comme d'un chasse-mouches pour éloigner les moustiques et chasser les taons qui harcèlent le cheval. Il ne dirige celui-ci et ne le fait marcher qu'à la voix, en employant les termes les plus af-
fectueux, les plus caressants : « Voyons, ami chéri, mon petit faucon, nous sommes près de la maison, un peu de courage, je suis bien aussi harassé que toi, encore quelques pas, avance! »
Si ce n'est pas là de la bonté, j'avoue que je ne m'y connais pas.
LES IDÉES DU PAYSAN RELATIVEMENT A LA PROPRIÉTÉ. UN USURIER DE CAMPAGNE.
Je viens de parler et de citer des exemples de la bonté et de l'honnêteté du paj'san russe, mais j'ai dit précédemment que son caractère offrait de violentes contrastes ; nous pouvons voir, en effet, ce même cœur généreux donner en certains cas la preuve d'une férocité bestiale et l'honnête homme naïf devenir un fourbe habile.
A propos de ses actes délictueux, contrevenant aux lois de la propriété, je veux noter en passant celui que le propriétaire rural lui reproche le plus souvent, le vol de bois dans les forêts. Il faut bien reconnaître qu'il pille, coupe, taille dans les bois de ses voisins autant que le lui permet le défaut de surveillance. Mais ici le cas est tout particulier. Le moujik, en se livrant à ces délits forestiers.
n'est pas nécessairement un malhonnête homme, si nous ne prenons pas le mot au pied de la lettre, et si nous voulons bien admettre qu'on ne doit être considéré comme tel que si on a vraiment conscience de l'improbité de l'acte que l'on commet. Eh bien, je suis intimement convaincu, et les gens de bonne foi seront de mon avis, que la plupart du temps, en agissant en propriétaire dans la forêt de son voisin, le paysan est persuadé de n'user que de son droit. Le communisme, en tout ce qui regarde le sol et ses produits, est un dogme ancré dans son esprit et dont aucun règlement^ aucune sévérité légale ne le fera démordre.
Son raisonnement est à peu près le suivant : Dieu a créé la terre pour le bien de tous sans restriction et non pour l'unique jouissance de quelques privilégiés. La récolte que donne le champ appartient à celui qui laboure, sème et moissonne; ce champ ne s'acquiert que par le travail, non par l'argent et encore moins par héritage. Le poisson dans les eaux, les baies et le gibier dans la forêt sont la propriété do tous les êtres humains. Dieu qui est juste ne peut le vouloir autrement"
Des lois souvent draconiennes et des répressions terribles lui ont fait perdre l'habitude d'exercer ce qu'il croit être son droit à l'égard du sol hdDourable, mais n'ont en rien modifié ses idées sur ce point. Se sentant le plus faible, il se résigne, mais il suffirait d'une étincelle pour ranimer le feu qui couve ; tous les troubles agraires le prou-
vent et les partis extrêmes s'efforcent toujours de faire vibrer cette corde pour soulever la masse rurale. Une surveillance efficace des immenses forêts, des innombrables cours d'eau étant plus difficile, il continue à y appliquer ses principes.
Je ne veux en aucune manière défendre cette conception, mais de pareilles théories ayant été soutenues par nombre de penseurs, de savants et d'écrivains, je tiens à plaider les circonstances atténuantes en faveur du pauvre moujik ignorant et à bien souligner que ces agissements, répréhensibles aux yeux de ceux qui sont censés ne pas ignorer le Gode, sont des actions naturelles pour lui qui n'a vu en fait d'application de la loi que les exploits de la force.
Pour n'avoir pas à revenir sur les idées du paysan relativement à la propriété, je ferai remarquer qu'elles ne se rapportent qu'au sol producteur en particulier et aux dons directs de la nature en général.
Ces délits, à caractéristique toute spéciale, mig de côté, cherchons dans le village la malhonnêteté véritable. Nous en trouverons des exemples, d'autant plus aisément qu'ils nous seront fournis par des individus trop typiques pour passer inaperçus.
A tout seigneur, tout honneur. Voici donc en premier lieu le koulak (traduction littérale : le poing). C'est l'usurier, le trafiquant, le vampire, le Shylok campagnard. Je veux vous en présenter
un que j'ai eu l'occasion d'observer personnellement et qui était bien le modèle du genre.
Stepan Mikheitch Boublikof, ou communément Mikheïtch tout court, était quand je l'ai rencontré pour la première fois un gaillard de 50 à 60 ans, petit, mais bien râblé, voûté comme un homme aux épaules trop larges, la barbe rousse entremêlée de l'ils argentés, les cheveux d'un blond sale, coupés à la moujik (genre de coupe qui se pratique en coiffant la tête du patient d'une de ces écuelles en bois laqué et peinturluré qui servent d'assiette et en taillant tout ce qui dépasse les bords), la nuque rasée, des dents de jeune loup, blanches et longues, de petits yeux de fouine, presque cachés sous la broussaille des sourcils, et, pour compléter le portrait, habillé, comme les petits marchands à leur aise, d'une padiovka de drap bleu, espèce de houppelande croisée sur la poitrine et toute plissée autour de la taille sur une chemise, nouée par un cordonnet de couleur, et sortant d'une large culotte bouffant au-dessus de la tige des bottes. Ajoutons que ce costume était si peu ragoûtant, si décoloré par le soleil 'et par la pluie, rapiécé en tant d'endroits, qu'on eût pris celui qui le portait pour un miséreux, si la grosse chaîne en argent, qui, après lui avoir fait deux fois le tour du cou et être descendue jusqu'à la taille bedonnante, rentrait entre les deux dernières agrafes de son vêtement, n'avait dénoncé l'importance du personnage.
Si l'on excepte deux ou trois grands propriétaires qui vivaient hors de leurs domaines et ne sV montraient jamais, il était l'homme le plus riche du district. En différents lots plus ou moins considérables, il possédait près de sept mille arpents, les seuls, du reste, de tout le voisinage, qui ne fussent pas hypothéqués, et quant à son capital on l'estimait au bas mot à 200.000 roubles, soit plus de 500.000 francs. Et pourtant les anciens du pays l'avaient connu, enfant trouvé, adopté par une famille des plus pauvres et mendiant son pain de village en village. Gomment la richesse lui était-elle venue ? Il courait sur son compte la légende qui se crée ordinairement autour de toutes les fortunes subites de la campagne : on attribuait la sienne au faux monnayage; mais à étudier de près sa rapacité, ses fourberies journalières, sa dureté envers tous, on reconnaissait bientôt en lui le self-made man, ne devant sa prospérité qu'aux ressources multiples de son intelligence scélérate. L'usure, jointe à une avarice sordide, enrichit vite son homme.
Le district où vivait Wikheïtch se trouvait dans une des provinces du Centre-Est de la Russie, au sol gras et fécond, mais sujettes à de persistantes sécheresses qui brûlaient au moins une récolte sur trois. Le paysan, qui dans son imprévoyance ne pratique guère l'épargne, y mange ses vaches grasses pendant les années d'abondance et crève de faim le reste du temps. Aussi, comme
crever de faim n'est pas un existence, le malheureux cherche-t-il pour remédier à sa situation le bienfaiteur qui pourra l'aider à traverser la dure époque. Mikheïtch, comprenant tout ce que ce métier de bienfaiteur avait de lucratif, l'adopta vite et devint, grâce à lui, en quelques années le maître absolu du district. Ses débiteurs, c'est-à dire la majorité des habitants, furent bientôt ses esclaves, ses choses. Il les tenait si bien dans ses filets ou plutôt dans ses chaînes ; il avait su si habilement manœuvrer que, toutes pressurées et tyrannisées qu'elles fussent, ses victimes n'osaient élever publiquement la voix pour se plaindre et ne se risquaient à dévoiler ses turpitudes que dans le chuchotement de la plus stricte intimité.
Il pouvait sans se gêner pousser l'audace à l'ex trême, certain qu'il était de l'impunité. N'avait-il pas tout le monde dans la main ? La plupart des petits propriétaires nobles et même quelques-uns des grands avaient eu recours à ses services et passé sous sa coupe. Les autres fournissant le contingent de tous les fonctionnaires élus et de quelques-uns de ceux nommés par le gouvernement, les écuries d'Augias du district pouvaient subir plus d'un coup de balai, sans qu'il en résultât le moindre ennui pour notre personnage qui, comme M. de Morny au 2 Décembre, était toujours du côté du manche. Je ne parle pas ici des multiples représentants de la police impériale, car ceux-ci, mal payés et besogneux.
n'étaient pour lui que des serviteurs à gages. Il m'a été donné, à propos de fonctionnaires, d'assister un jour à une scène vraiment typique et je ne puis m'empêcher de vous la raconter. J'étais allé rendre une visite officielle à un de mes voisins de campagne, un zemski natchalnik, ci-devant juge de paix. Le zemski natchalnik est une espèce d'hermaphrodite de la bureaucratie, mi-magistrat, mi-administrateur policier, pour le paysan le grand manitou. Le mien était un vieux noble, riche autrefois, mais qui avait perdu au jeu et gaspillé avec les belles la majeure partie de sa fortune : il avait gardé grand air et représentait fort bien. Nous étions installés dans son salon, échangeant les banalités de circonstance et causant des affaires locales; il en était juste à déblatérer contre les accapareurs en général et Mikheïtch en particulier, quand son domestique entra pour lui annoncer ce dernier ; il lui fit répondre qu'il était occupé pour le moment, que, du reste, il eût à revenir à ses heures de bureau ; mais le domestique réapparut bientôt, disant que Stepan Mikheïtch insistait et s'efforçant de faire comprendre à son maître par des clins d'a^'il significatifs qu'il ne pouvait refuser de le recevoir. Notre zemski n'avait pas eu le temps de s'exclamer que, la porte s'ouvrant brusquement, l'intempestif et obstiné visiteur fit irruption dans le salon. S'inclinant d'abord plusieurs fois avec force signes de croix devant les imag-es saintes qui ornaient le coin de la
chambre, me faisant ensuite un grand salut qui ressemblait à une génuflexion, il s'approcha de mon hôte, et d'une voix familière : « Eh bien ! mon petit père, il me parait que tu as oublié le quantième du jour? Tu sais bien que notre petite affaire ne peut pas se renvoyer à demain et qu'elle est plus sérieuse pour toi que pour moi. » — Non, jamais de ma vie je n'ai vu homme aussi confus que l'était en ce moment ce pauvre zemski natchalnik. Son visage passait du rouge au blanc; il tâchait de prendre un air chgne et sévère, mais ses regards suppliants tentaient de faire saisir à son interlocuteur la fausse position dans laquelle le mettait ma présence ; il balbutiait des phrases sans suite, tantôt s'adressant à moi, en français : « Les obligations tyranniques de ma position officielle... Les exigences impertinentes de ces genslà... », tantôt, en russe, à Mikheïtch : « Tu peux bien attendre, mon petit pigeon, tant que monsieur me fait l'honneur de sa visite... le temps n'est pas un loup, il ne s'enfuira pas dans les bois... va donc un instant dans mon bureau et nous réglerons tout à l'heure ta petite affaire. » Mikheïtch, satisfait de l'effet produit, sortit et, pour épargner au zemski toute explication pénible, je pris congé de lui aussitôt et regagnai au plus vite ma troïka.
Deux mots encore pour en finir avec ce vampire du pays. Il avait cinq fils qu'il ne traitait pas mieux que ses clients ; il n'avait permis à aucun
d'eux de fréquenter l'école et les avait mariés avec les plus belles filles du pays, s'arrogeant seigneurialement le jas primse noctis. Les trois aînés avec lesquels il s'était un peu relâché de ses sévérités étaient devenus ses âmes damnées, mais les deux cadets ne pouvant supporter ses mauvais traitements s'étaient enfuis. J'ai appris que ces derniers, rentrés furtivement dans le village, il y a deux ans, avaient assassiné leur père, en le pendant dans son moulin. Les paysans favorisèrent probablement leur fuite, car jamais la justice n'a retrouvé leurs traces et l'instruction a été close.
Si je me suis arrêté si longtemps sur ce personnage, c'est que les koulak de son espèce sont le fléau du village russe et sa ruine. J'ai également voulu montrer à quel degré de gredinerie peut arriver l'âme patriarcale du paysan, une fois dévoyée. Il existe assurément des usuriers et des accapareurs dans les autres pays, mais jamais ils n'atteignent ces raffinements cruels et cette autorité despotique qui distinguent leurs congénères russes. Il est vrai aussi que nulle part ils n'ont affaire à une population à ce point naïvement ignorante de ses droits et à des autorités aussi vénales.