‹ L'âme russeChapitre 7 sur 16 · LE SABOTAGE. UN DOMAINE INCENDIÉ · texte numérisé non relu

LE SABOTAGE. UN DOMAINE INCENDIÉ

Nous venons de faire connaissance avec la gredinerie et l'impitoyable rapacité qui se peuvent trouver chez un paysan. Les Mikheitch sont toutefois des exceptions et offrent rarement des reliefs aussi accusés et caractérisés que ceux de notre prototype. Mais à côté de cette fleur sauvage et épanouie de l'usure, il nous reste à glaner dans le champ de la malhonnêteté et nous n'y chercherons pas longtemps sans que d'autres mauvaises herbes nous tombent sous la main.

Nous rencontrerons parmi ces moujiks, dont nous avons vanté la nature foncièrement probe et l'âme charitable, nombre de fourbes aux instincts cruels. Nous les rencontrerons même en bandes et en telle quantité que, de prime abord, on pourra douter de la véracité de notre assertion première.

Nous verrons des villages entiers dont les habitants s'ingénient en commun à tromper, ou selon l'expression vulgaire, à mettre dedans, en toute occasion et de toute manière, le propriétaire rural qui leur loue la terre. Il n'est de chicanes procédurières qu'ils ne soient en état d'inventer, de vilenies qu'ils n'essaient de lui faire en cachette, de déprédations qu'ils n'exercent contre ce qui lui appartient. Ils démolissent ses haies, ils font tomber les fruits de ses pommiers, ils jettent dans la rivière ses ustensiles et ses instruments aratoires. S'il est chasseur, ils tuent ses chiens et ne prennent du gibier qu'au lacet ou dans des pièges, et cela, non pour le manger, ce qu'en beaucoup de cas les superstitions existantes empêchent, mais pour l'unique plaisir de l'en priver. Ils saccagent ses forêts ; en un mot, pour user du terme courant, ils sabotent tant qu'ils peuvent dans le seul désir de lui être nuisible.

Et si, dans des occasions exceptionnelles, comme en 1905, la grande année des troubles agraires, la force publique se trouve débordée, si les représentants de l'autorité, mus par la peur ou privés de tout moyen d'action, ne prennent aucune mesure de répression, les excès commis par les villageois peuvent atteindre un degré incroyable.

Nous avons vu, lors du dernier mouvement révolutionnaire qui s'était répandu sur tout le pays comme une traînée de poudre, des exemples terrifiants : récoltes piétinées, manoirs pillés et in-

cendiés, propriétaires avec leurs employés, poursuiAâs et traqués comme des bêtes fauves.

Un témoin oculaire, un vétérinaire de village, homme digne de foi sous tous les rapports, m'a tracé, encore sous le coup de son émotion intense, le tableau saisissant d'un de ces tristes épisodes.

Gela se passait dans une province du Sud-Est, sur un domaine appartenant à un membre de l'aristocratie, occupant dans l'administration une haute situation. Ce grand seigneur, comme du reste beaucoup de nobles, partageait son temps entre Saint-Pétersbourg, un château aux environs de Moscou et Paris, ce rendez-vous obligatoire et cosmopolite de tous les privilégiés de la naissance et de la fortune, et ne venait jamais dans ses terres. Tout au plus, lorsque par suite de pertes au jeu ou pour un caprice à satisfaire, le poussait un pressant besoin d'argent ou lorsqu'un intendant, bercé par la sécurité que lui donnait le défaut de surveillance, se laissait aller à mettre par trop profondément la main dans le sac, envoyait-il son fils aîné faire un tour au domaine, en qualité de rabatteur du revenu manquant et comme réviseur, muni de tous les pleins pouvoirs nécessaires.

Le fils, sachant que toute charité bien ordonnée commence par soi-même, se livrait d'abord aux petites opérations personnelles, susceptibles de garnir quelque peu son escarcelle de jeune homme du monde et finissait par remplacer l'intendant en fonctions par un personnage qui. en l'aidant

dans ses affaires particulières, lui avait révélé son astucieuse habileté.

Il est clair que ce poste d'intendant, avec tous les bénéfices ordinaires et surtout extraordinaires qui s'y rattachent, était des plus recherchés et n'avait pas toujours pour l'occuper la crème des honnêtes gens. Le dernier titulaire en date, celui sous le règne duquel s'est passée la tragique aventure que je vais narrer, était un baron allemand des provinces baltiques, cadet de famille, ayant mangé depuis longtemps le modeste pécule qui lui était échu en partage, et n'ayant jamais pu, malgré de brillantes relations, faire son chemin dans la bureaucratie.

Comme pour tous ces hobereaux teutoniques, le paysan russe n'était pour lui qu'une bête de somme, bonne tout au plus à être exploitée, et devant être menée à la baguette. Afin de l'aider dans cette dure tâche, il avait fait venir de sa chère Esthonie quelques parents auxquels il avait distribué toutes les places bien rétribuées du domaine, entre autres celles de caissier, de comptable et de chef-forestier.

Il ne daignait pas, lui personnellement, s'occuper d'une manière directe des affaires; jamais on ne le voyait dans les champs ; tout au plus r apercevait-on dans la forêt, quand il y organisait des pique-niques ou des battues en l'honneur des propriétaires, ses voisins. Les quelques moulins de la propriété et la grande brandevinerie

qu'avait fait construire son prédécesseur n'étaient honorés de sa présence qu'une ou deux fois par an et il ne semblait guère s'intéresser qu'au haras de trotteurs Orloff. Il n'avait aucuns rapports avec la population et celle-ci l'entrevoyait à peine lorsqu'au trot allongé de sa superbe troïka, il allait soit à ses rendez-vous de chasse, soit à la ville du district voisin où il s'était installé un mirobolant pied-à-terre et où il menait grand jeu au cercle, en compagnie de quelques viveurs de son acabit et des représentants de l'autorité locale.

En revanche, ses sous-ordres ne se faisaient que trop connaître des habitants des cinq grands villages dépendant du domaine, par d'incessantes vexations ; les amendes pleuvaient dru, et grâce à la complicité de l'administration qui v trouvait son compte, des exactions souvent injustifiées étaient à l'ordre du jour. Le baron, pour rester en faveur auprès de son mandant, avait su, recourant aux moyens les plus rigoureux et les plus blessants de la loi, faire rentrer dans la caisse domaniale les arrérages de quelques années, dus par les communes ; il avait fait vendre, par ministère d'hui.ssier, tout ce que ces malheureux débiteurs possédaient, de vendable légalement, vaches, brebis, ustensiles de ménage, etc., les réduisant ainsi à la misère noire ; il avait, en outre, retiré au mir (communauté) les terres que celui-ci exploitait pour les louer à des koulak qui payaient plus cher, les sous-loufmt à leur tour aux paysans, à des prix

tels que le labeur le plus obstiné ne parvenait plus à nourrir son homme.

L'exaspération générale grandissait, mais le baron n'en avait cure, ayant toutes les autorités dans son jeu. Survint la guerre avec le Japon: des échecs qu'essuya la Russie profitèrent aussitôt les partis avancés, et le feu qui couvait depuis de longues années sous les cendres laissa percer les flammes; les zemsiuos (conseils d'arrondissement, conseils générauxl élevèrent soudain la voix et des paroles nettement révolutionnaires se firent entendre dans ces assemblées. La population des villes, grandes et petites, entrait en ébullition; les réunions publiques de plus eu plus sédiLieuses se multipliaient avec la rapidité des champignons après les jours de pluie ; toutes les classes de la société y prenaient une part active et la bureaucratie sentait le terrain se dérober sous elle. Le gouvernement central, qui, de son côté, se trouvait en plein désarroi, manquait de précision dans ses instructions ou se contredisait et l'administration provinciale ne possédait auoiln moyen efficace de répression.

Les théories libérales et socialistes avaient dans les campagnes des représentants et des agents actifs et dévoués. C'étaient d'abord les employés de toute dénomination des zemstvos, les médecins, les vétérinaires, les préposés de l'assurance obligatoire provinciale et d'autres, puis A'enaient les maîtres d'école, quelques popes (prêtres) et certains propriétaires ruraux.

Au signal venu des villes, tout ce monde-là s'ébranla et presque ouvertement fit une propagande effrénée ; on tint des réunions dans les bois, on répandit à foison des proclamations incendiaires et l'on organisa ces fameuses ligues de paysans [Krestianski soïouz) dont les adhérents se voient traînés devant les tribunaux jusqu'à l'heure présente.

Il serait difficile, même aujourd'hui, de préciser les arguments dont se servirent les militants pour gagner les paysans à la cause de l'insurrection. On peut pourtant certifier que ce ne sont pas les arguments de parti et les grandes idées abstraites qui jouèrent le principal rôle et eurent le plus de succès auprès de la masse. Ils purent à la rigueur influer sur l'esprit de quelques-uns, mais n'arrivèrent à convaincre qu'une infime minorité.

Les démonstrations ad hominem s 'appuyant sur des exemples pris dans la vie courante, les faits de la vie locale, habilement éclairés, furent les meilleures bases de la campagne menée contre tous ceux qu'on traitait d'exploiteurs ; et les, moyens employés pour secouer l'inertie séculaire de la population furent plus d'une fois empruntés à des l'aisonnements en contradiction absolue avec les principes mêmes de ceux qui en usaient.

C'est ainsi qu'on put entendre des révolutionnaires avérés parler au nom du « petit père, le czar » et expliquer à leurs auditeurs aussi enthousiasmés que loyalistes, que l'empereur, se ren-

daiit compte que les maux qui s'abattaient sur la patrie étaient dus aux seigneurs, aux propriétaires et aux tchinovniki (bureaucrates), avait dans son âme riche d'amour envers les moujiks résolu de leur permettre de s'emparer des biens de ces derniers et de les partager entre eux. On le montrait prisonnier des courtisans et des ministres qui agissaient en son nom et attendant anxieusement de la classe paysanne sa délivrance.

Plus la situation était intolérable dans un endroit ou dans l'autre, plus ces arguments portaient et je n'ai pas besoin d'ajouter, pour en revenir à mon histoire, qu'ils furent parole d'évangile pour les paysans du domaine géré par le baron. Des conciliabules secrets furent d'abord tenus dans différentes cabanes, puis le skhod (assemblée communale) se réunit une nuit dans la forêt ; les hésitations de quelques vieux durent céder aux menaces de la majorité et l'assaut de l'habitation seigneuriale fut voté pour le surlendemain.

Quelques traîtres ou quelques gens bien intentionnés (suivant le point de vue auquel on se place) eurent le temps d'informer l'intendant de ce qui se passait; mais colui-ei, imbu de sa puissance, dédaigna dans sa moi-gue hautaine les avertissements ; il se contenta d'autoriser ses subalternes qui ne partageaient pas sa superbe confiance, à prendre les mesures personnelles (ju'ils jugeaient nécessaires à leur sécurité. Ceux-

ci exercèrent une surveillance nocturne plus stricte et se distribuèrent des revolvers et des fusils de chasse.

L'heure désignée par l'assemblée secrète pour donner l'assaut approchait. Le soleil était couché depuis longtemps et la paix du sommeil semblait régner sur le village. Les habitants du château avaient veillé plus tard (|ue de coutume, mais ne voyant venir personne et se persuadant que les avertissements reçus n'étaient qu'une mauvaise plaisanterie, s'étaient décidés à s'endormir et ronflaient à qui mieux mieux. Cependant à un kilomètre de là, dans une spacieuse éclaircie de la forêt de bouleaux, se mouvaient dans l'ombre de nombreux individus qui, débouchant par tous les sentiers, formèrent bientôt un cercle compact autour d'un noyau de personnages déjà groupés au centre. Par instants, dans les airs, comme un grondement de tonnerre lointain montaient des rumeurs sourdes auxquelles succédait le profond silence. On attendait. Quand il ne resta plus un seul espace de libre sur la vaste clairière, une lanterne sourde tenue par un des meneurs principaux tourna son mince filet de lumière de tous les côtés et sur ce signal attendu, la petite armée s'ébranla, traversa à gué le ruisseau <jui prenait source dans la forêt et, suivant son cours sinueux, se dirigea vers l'habitation seigneuriale par le côté opposé à celui du village.

Arrivés devant la grille du parc, les assaillants

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se divisèrent en trois bataillons : l'un prit, à gauche, en longeant lo jai-din, la direction des hangars ; l'autre, à droite, celle des écuries et du haras et enfin le dernier, le moins nombreux, enfonçant, par une poussée, lente mais sûre, la porte de la grille, pénétra dans le parc. Les chiens se mirent à aboyer et l'on entendit le vieux veilleur de nuit demander d'un ton craintif : « Qui va là ? » De la foule une voix profonde répondit : « Slariki » (les vieillards, les anciens du village). Le veilleur s'avança et la môme voix continua :

— Vieillard, va dire à ton maître, à Goustav Goustavovitch, que les anciens ont quelque chose à lui dire.

— Y pensez-vous, mes frères?... Le réveiller à cette heure ? je serais sur de mon affaire ! non... revenez au petit jour, cela vaudra mieux.

— Fais ce qu'on te dit, Silitch, et tout de suite ! chaque minute est précieuse et si tu tardes, il t'en cuira.

Ceci fut dit d'un ton si ferme que le garde n'hésita plus et partit, aussi vite que ses vieilles jambes pouvaient le porter, dans la direction de la maison. La foule le suivit et alla se grouper en silence, sur le terre-plein devant l'entrée.

Des bruits précipités de pas, des éclats de voix se firent entendre à l'intérieur de l'habitation; la porte vitrée, donnant sur le grand balcon qui dominait le péristyle, s'ouvrit bientôt avec fracas et le baron parut, drapé dans une robe de chambre

à ramages et, sans laisser à ses nocturnes visiteurs le temps de prononcer un mot, s'écria d'une voix tremblante de colère : « Canailles, enfants de chiennes ! Qu'est-ce à dire de venir ainsi troubler mon repos avec vos sornettes ? Filez, partez immédiatement, sinon vous apprendrez demain à connaître sur vos échines le goût delà nagaïka (1) cosaque. »

Les paysans, par une vieille habitude instinctive, s'étaient découverts, mais aucun ne bougea et la même voix de tout à l'heure retentit, scandant chaque syllabe :

— Goustav Goustavovitch, écoute ! Le mir a décidé de reprendre ses biens que ton mandant détient illégalement et que tu administres en son nom. Et pour que, lui et toi, vous soyez bien certains qu'il ne peut être pour vous question de retour, il a décidé également de brûler toutes les maisons... N'interromps pas, entends jusqu'à la fin ce que j'ai à te dire au nom des nôtres. On vous accorde, à toi et à tes serviteurs, une demi-heure pour rassembler vos effets et partir. Si vous ne quittez pas les lieux de bonne volonté, ne t'en prends qu'à toi de ce qui peut arriver.

— Oui, oui, crièrent d'une seule voix tous les moujiks.

Le baron, écumant de rage, marmottait des mots sans suite parmi lesquels revenait souvent

(1) Naga'ika : fouet.

un « jamais » énergique. Les paysans étaient redevenus muets. Bientôt l'intendant rentra précipitamment dans la maison et réapparut quelques minutes après, un revolver à la main, accompagné des employés et des domestiques du château, armés de fusils qui tremblaient entre leurs doigts crispés.

Mais, au môme instant, une subite lueur vint éclairer l'horizon et le scintillement de flammes énormes, s'élevant vers la voûte noire du ciel, illumina le parc entier.

— Tu vois, reprit le porte-parole des assaillants, voilà tes hangars qui flambent. N'attends pas que le feu ait pris à la maison ; il serait trop tard !

Le baron se précipita vers la balustrade du balcon et déchargea six coups de son revolver sur la troupe des paysans.

Une rumeur terrible éclata, un homme était tombé. Ses camarades, ne prenant pas le temps de s'occuper de lui, coururent vers la maison et y mirent le feu aux quatre coins avec des faisceaux de paille et du bois mort qu'ils avaient apportés, puis formèrent le cercle autour du brasier. Leurs yeux bleus, si doux d'habitude, étaient hagards et leurs voix rauques poussaient des liurlements de mort. En quelques instants la vieille maison, toute de bois, était en flammes; le lierre qui recouvrait la façade crépitait en sinistres pétarades et les langues de feu, courant le long des colonnades, s'élevaient déjà à la hauteur de l'étage supérieur. Le

baron était toujours sur le balcon, comme hypnotisé par l'horreur du spectacle.

Des fenêtres s'ouvrirent au premier, d'où sautaient les domestiques affolés ; les paysans les recevaient à coups de poings et de gourdins, mais les laissaient pourtant, après une effroyable correction, franchir la ligne d'enceinte et gagner le large. Seuls, le chef-forestier et le caissier, lorsqu'ils tentèrent de s'échapper, furent accueillis par les assiégeants de telle façon qu'ils restèrent étendus sur place.

Les vitres du rez-de-chaussée volaient en éclats et livraient passage à une fumée dense et noire. Le baron sortant de sa léthargie momentanée vit de petites flammes rouges courir entre les jointures du parquet; il rentra dans l'appartement, mais comme au même moment l'escalier intérieur s'écroulait avec un fracas formidable, il revint aussitôt : « Cent roubles pour une échelle; il y en a une à côté chez le jardinier !... mille roubles !... Voyons, mes enfants, vous n'allez pas me laisser brûler tout vif !,.. Je vous donnerai pour la récolte prochaine la terre à moitié prix. »

Personne ne bougeait.

Le balcon commençait à flamber : « Je vous fais grâce de tous vos arriérés !... Je vous accorderai autant de coupes de bois que vous en demanderez... Une échelle, de grâce!... Vous n'allez pas ainsi faire mourir un chrétien, devant vos yeux ! . . . »

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Tous restaient immobiles.

Le malheureux intendant joignait les mains, pleurait et suppliait en vain. Tout à coup sa robe de chambre prit feu et on le vit tenter, hurlant de douleur, d'enjamber la balustrade, quand au môme instant le balcon s'effondra, l'entraînant dans ses débris.

Alors, comme pris de folie, tous les paysans se mirent à pousser des cris rauques et sauvages; plusieurs, s'emparant de tisons brûlants et s'éparpillant de tous les côtés, coururent mettre le feu aux bâtiments qui entouraient le corps de logis principal; quelques-uns se portèrent vers les écuries pour y couper les jarrets des chevaux, tandis que les autres arrachaient furieusement les plantes des serres et du potager et abattaient à coups de haches les arbres fruitiers.

Tout brûlait aux alentours; les gémissements et les râles des vaincus se mêlaient aux acclamations frénétiques des vainqueurs. La désolation et la cruauté régnaient là en souveraines.

Dans ce chaos, dominant tout le bruit infernal, un cri de triomphe retentit soudain. Il partait d'un groupe de moujiks qui accouraient pour annoncer qu'ils avaient réussi à enfoncer la porte du cellier de la brandevinerie et que le cellier était plein de tonneaux d'alcool.

Ce fut le signal de ralliement. Chacun délaissa sa besogne dévastatrice, et tous, jeunes gens et vieillards, voire femmes et enfants, qui du village

avaient rejoint la bande, se précipitèrent vers les bienheureux celliers où déjà la plupart des tonneaux étaient on perce, et alors, éclairée parles flammes environnantes, commença une orgie indescriptible, une bacchanale sans nom. Qui dans sa casquette, qui dans sa botte et qui dans les tessons de bouteilles, tous lampaient à pleines rasades la liqueur de feu. Les yeux, si féroces tout à l'heure, regardaient devant eux, avides et hébétés ; les gars, ivres de triomphe et de boisson, laissaient glisser leurs mains sous la jupe des filles, non moins saoules qu'eux ; les vieux s'embrassaient et roulaient dans la vase de boue et d'alcool ; les enfants même, pataugeant dans la mare de wodka qui inondait le plancher de la cave, y trempaient les doigts pour les ramènera la bouche avec quelques gouttes de l'élixir de vie. L'orgie battait son plein.

Le soleil se leva enfin sur ce sinistre tableau et vint de ses premiers rayons rougir tous ces corps A'autrés ivres-morts, sur le champ de bataille, cependant que les oiseaux, saluant l'aurore, entonnaient leur hymne d'allégresse, au-dessus de ces Jioquets et de ces râlements.

Deux ans jjIus tard, quelques condamnations à mort, des années do travaux forcés ou de prison et de nombreuses déportations en Sibérie rappelèrent cruellement aux anciennes victimes du baron esthonien leur triomphe d'une nuit.

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