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UN CONVOI DE FORÇATS. UNE TROUPE DE MENDIANTS. LES VOLEURS DE CHEVAUX

Pour nous reposer du pénible spectacle que vient de nous offrir ce tragique déchaînement de passions et de colères, j'évoquerai le souvenir de scènes plus douces qui nous ramèneront à ce que j'ai dit précédemment du paysan et de sa bonté native. Je m'attacherai à prouver que son âme est surtout accessible à la compassion par quelques traits pris sur le vif.

C'est par une froide et brumeuse journée de novembre. Le vent glacial chasse devant lui des nuages bas et lourds ; les routes, zigzaguant entre les champs, où les seigles d'hiver commencent à verdoyer, et les forêts de frênes, de hêtres et de bouleaux dégarnis de leurs feuilles, ne sont plus que des marécages où hommes et chevaux

enfoncent jusqu'aux genoux dans une vase épaisse et noire. Les villages s'apprêtent aux longs mois de neige et de froid ; les soubassements des cabanes s'entourent jusqu'à la hauteur des étroites fenêtres d'un rempart de fumier. Voici que les vastes poêles, en briques, qui occupent le quart de l'isba sont allumés et que brûle dès 4 heures de l'après-midi la petite lampe à pétrole.

Et dans la rue, au loin d'abord, se fait entendre une morne et étrange mélodie. On dirait la plainte angoissante et monotone du vent dans les arbres. Le chant s'approche et grandit, pareil au murmure de la A\igue battant le rocher, et l'on voit s'avancer, pataugeant dans la boue, une longue colonne de fantômes grisâtres, hommes et femmes, entourés de soldats et suivis de quelques misérables charrettes où, entre des paquets do bardes de toute espèce, gisent des êtres hâves et pâles, qu'on prendrait, à cause de leur immobilité, pour des cadavres.

C'est le convoi des forçats qui passe.

Et de toutes les cabanes, closes et silencieuses jusqu'alors, surgissent les habitants. Point delazzis ni de moqueries à l'endroit des tristes pèlerins; point d'injures ni de reproches à l'adresse des criminels; un seul mot sur toutes les lèvres : nestchastnye (les mallieureux !), et chacun de tendre à la première main qui rencontre la sienne l'obole de la pitié, celui-ci quelques kopecks, celui-là une tranche de pain, un concombre salé ou unmorceciu

de sucre. Ceux qui n'ont rien à donner, ne possédant rien eux-mêmes, trouvent une parole de consolation ou murmurent une prière.

Cette expression de « malheureux « que le Russe emploie pour désigner les criminels est absolument typique et caractérise bien la conception qu'il se fait du. crime ; il le considère comme un égarement, une fatalité. Et cette opinion généreuse n'est pas la suite d'un raisonnement quelconque, d'une théorie philosophique consciente; non, elle est innée chez lui et part plus du cœur que du cerv^eau. Il ne voit dans le malfaiteur qu'un frère envers qui le destin s'est montré cruel, et qui a pu mériter le châtiment, mais non la haine et le mépris de ses semblables. C'est son tour aujourd'hui de traîner la chaîne ; qui sait, pense-t-il, si demain ce ne sera pas le mien ?

Et toute cette pitié s'illumine encore d'un chaud rayon de délicatesse attendrie que l'on est tout étonné de découvrir sous ces rudes dehors. Ce moujik à peine décrassé sait trouver le geste affectueux et cordial, le mot juste et réconfortant qui, en donnant à l'aumône les apparences d'un prêt, la rendent acceptable sans humiliation. Si un vulgaire mendiant fait appel à sa charité et qu'il n'ait aucun moyen de le secourir, jamais il ne passera son chemin, fier et dédaigneux, en feignant de ne pas entendre celui qui l'implore, mais il le saluera comme un ami qui l'accoste et ne le quittera pas sans quelques paroles d'excuse.

Ces sentiments de pitié intense n'abandonnent pas le paysan devenu soldat, car il ignore la haine des races. Il peut avoir un adversaire, il n'a pas d'ennemi. La bataille finie, il est prêta fraterniser, oubliant toute rancune, avec celui jcontre lequel il vient de soutenir une lutte acharnée ; il le soigne, s'il est blessé, comme le plus cher des siens. Et même si ce n'est que le hasard d'un armistice qui les rapproche pour quelques heures, il le traite tout de suite en bon ami, partageant cordialement le fond de sa gourde et riant, en toute confiance, de ce que lui dit dans une langue, inintelligible pour lui, son nouveau camarade. Les rares survivants des combats sous Sébastopol pourraient en témoigner encore, et les soldats turcs de la dernière campagne balkanique en ont certainement gardé le souvenir.

Pour ne pas encourir le reproche de ne citer que des faits où se révèle le bon cœur du paysan et n'être point taxé de partialité, je tiens, après avoir fait connaître sa manière d'agir envers les mendiants, à décrire ici une odieuse industrie àiaquelle son acte de bonté a donné naissance et qu'exercent les paysans eux-mêmes aux dépens de leurs congénères trop compatissants.

Dans certains villages, ceux du Centre principalement, la popuhition entière fait de la mendicité une profession régulière. La moisson terminée, le blé rentré, les anciens du pays, vétérans de la carrière, se rassemblent et tiennent conseil. On

va se communiquer des nouvelles : dans telle OU telle partie de la région, la récolte ayant été abondante, le laboureur, heureux de l'aubaine, ne pourra manquer de se montrer généreux; c'est donc de ce côté qu'il faudra surtout diriger ses pas. Toutefois comme leurs propres terres n'ont pas été d'un moins bon rapport, nos mendiants devront pour exciter la commisération du voisin invoquer un prétexte. Oh ! celui-ci n'est pas difficile à imaginer. Dans toute cette immense Russie de bois, de paille et de chaume, l'incendie est un fléau pour ainsi dire endémique; tel bourg, le matin, florissant, n'est, le soir, qu'un monceau de cendres. Pendant les mois des grandes chaleurs où toute la population valide est aux champs, il ne se passe guère de jour qu'à un point ou à l'autre de l'horizon, on ne voie s'élever tout à coup une colonne de fumée, mince et blanche d'abord, puis s'épaississant et noircissant de plus en plus pour laisser percer à la fin de frémissantes langues de feu. Et flegmatiquement, comme à un spectacle des plus ordinaires, celui qui y assiste de loin se dit, d'après la direction : Tiens ! c'est tel village que visite « le coq rouge ». Donc en se donnant comme incendié, même si on ne Fa pas été, on ne risque pas trop d'être pris pour un menteur. D'ailleurs, le fait ne laisse pas d'être vrai pour l'année précédente ou quelque année antérieure assez rapprochée et comme on a soigneusement conservé les certificats à l'appui que délivre le starosia (maire)

en ces occasions, que ces certificats par négligence ou le plus souvent par une connivence indulgente, pour ne pas dire coupable, ne portent pas de date, ces anciens documents produiront toujours leur effet, d'autant mieux que la plupart des personnes auxquelles on les montrera, étant illettrées, n'y distingueront que le cachet officiel.

L'itinéraire de la tournée une fois fixé, on commence les préparatifs. On choisit d'abord les protagonistes du drame de misère qu'on se dispose à aller jouer. Les femmes et les enfants sont précieux; ils n'ont qu'à se montrer et à pleurnicher un peu pour apitoyer ; parmi les hommes, les maigres, les débiles, les estropiés sont des sujets de premier plan. On s'occupe ensuite de la mise en scène ; on sort des grands coffres en bois peint, aux encoignures de métal, les bardes sordides qui ont servi à plusieurs générations ; on en attife ceux qui doivent prendre part à l'expédition ; les anciens premiers rôles que condamne au repos leur trop grand âge munissent les partants des dernières recommandations et en avant la troupe !

En gens du métier qui ne font rien à la légère et ne laissent rien au hasard, nos excursionnistes ont prévu les longueurs de la route, les difficultés du voyage et surtout la quantité de dons qu'ils récolteront ; aussi partent-ils, non à pied, mais sur des charrettes que, selon les circonstances, ils quitteront avant d'entrer dans le village à exploi-

ter ou qui les y suivront et que l'on exhibera, en ce cas, comme l'unique bien sauvé du désastre.

Arrivés dans le rayon à visiter, ils choisiront un centre d'opérations d'où ils se dissémineront dans tous les sens et où sera établi le dépôt provisoire du butin. Puis, par petites bandes, la grande besace en toile écrue sur l'épaule, nos mendiants, d'après les ordres reçus, se mettront en campagne. On parcourra les villages, frappant quelques coups timides à la fenêtre de chaque isba ; on récitera la litanie dûment apprise ; les femmes pleureront toutes leurs larmes et les enfants gémiront à qui mieux mieux. On racontera, avec force détails, comment l'incendie a détruit tout le blé, ne laissant pas même de quoi ensemencer les champs et, petit à petit, poignée par poignée, le bissac se remplira, si bien qu'à la fin de la journée, le porteur fléchira sous le poids. Le soir, on le videra dans la toile de la charrette et l'on recommencera le lendemain. Lorsqu'à son tour la charrette sera pleine à déborder, on joindra le point de ralliement et quand tout le monde y sera réuni, on regagnera ses foyers, en se félicitant du succès de l'expédition.

C'est un fait avéré qu'il existe des villages où couramment on professe ainsi la mendicité, et que tous ces mendiants « voleurs de pauvres » réussissent à doubler par ce moyen le produit de leur propre récolte, souvent très importante elle-même. Pour conclure, je reconnais que les actes que je

viens de décrire sont d'une malhonnêteté insigne, mais cette malhonnêteté n'est-elle pas le corollaire d'une charité, peut-être mal comprise, mais, à coup sûr, plus excessive encore ?

Avant d'aborder un autre ordre d'idées, je dirai deux mots d'un cas traditionnel où s'exerce la cruauté du moujik et dans lequel se trouve appliquée en toute son horreur la terrible loi de Lynch.

Après le feu, le principal fléau de la campagne russe est le voleur de chevaux. On peut bien le qualifier de fléau, car le bœuf dans le centre de la Russie étant rarement employé par le paysan comme bête de trait, le cheval est certainement le bien le plus précieux du laboureur. Le vol des chevaux se pratique comme un métier ; dans les provinces orientales on le considère comme une profession élégante, je dirais chevaleresque si je ne craignais le jeu de mots, et le barantior ( voleur de chevaux, expression locale) est le galant, le fiancé même, que toutes les belles se disputent. Ceci est un vestige des traditions tartares. Les lois à son égard sont très sévères, mais son habileté et l'organisation parfaite de la confrérie permettent rarement de le prendre sur le fait, et si le cheval volé se retrouve jamais, c'est dans une province voisine et toujours dans des quatrièmes ou cinquièmes mains, si bien qu'il devient presque impossible de retracer la filière jusqu'au véritable auteur du délit. Le manque de télégraphe et de

commiinioations rapides met un atout de plus dans le jeu des voleurs.

Chacun de ces barantior est connu et redouté à dix lieues à la ronde ; on le désigne du doigt, mais tant qu'il ne se laisse pas attraper flagrante delicto, on ne peut rien contre lui. Il existe bien une loi qui permet au mir de prononcer contre ses (■< membres pervers » un arrêt d'exil en Sibérie; mais tous les frais d'exécution de cet arrêt, frais relativement très importants, étant à la charge de la commune, celle-ci a rarement recours à ce moyen extrême.

D'ailleurs le voleur n'exerce presque jamais dans le village qu'il habite, mais il y prépare des coups pour ses confrères des hameaux voisins ; il maquignonne sur tous les marchés et à toutes les foires du district; savant dans l'art de maquiller les bêtes, il est dans les meilleurs termes avec les bandes de tziganes nomades, eux aussi grands voleurs de chevaux devant l'Éternel. Auprès des autorités il sait jouer le rôle de courtier honnête et si monsieur le stanowoï (chef de police du canton) veut se pa^^er un rapide ambleur ou compléter sa troïka, c'est à lui qu'il s'adresse. En somme, tant qu'il n'a pas eu à rendre compte de ses méfaits, il mène la vie d'un commerçant considéré et très à Taise.

Mais que l'heure de la justice immanente vienne à sonner pour lui, il paiera au centuple le mal qu'il a fait. S'il tombe dans un guet-apens que ses victimes essayent toujours de lui tendre ; si, ses

précautions mal prises, il se laisse une fois attraper sur le fait, malheur à lui, son dernier jour est venu ! A l'appel de ceux qui l'ont saisi ^avec ^le cheval volé en main, tout le village se réveille (ces vols se font toujours la nuit) et chacun des habitants, hommes, femmes et enfants, devient un tortionnaire et un bourreau. On lui arrache les cheveux, on lui crève les yeux, on le frappe à coups de poings et de triques ; chacun s'ingénie à appliquer au misérable un supplice nouveau et tous s'acharnent encore sur son cadavre pantelant. Puis, avant le lever du soleil, on jette cette masse de chair qui a perdu toute forme humaine dans le premier fossé venu, on la recouvre de branchages et de terre ou, si c'est l'hiver, on l'enfouit sous la neige et les juges exécuteurs, forts de leur droit et conscients du devoir accompli, regagnent sans remords leurs paisibles foyers. Et pendant les semaines qui suivent, à toute occasion propice, on fête l'heureux événement, à larges lampées de wodka. Je ne me souviens pas d'un seul cas où les lyncheurs, traduits devant les tribunaux, aient p'uêtre condamnés. La solidarité qui s'établit entre ces complices d'une heure est si étroite, leur dénégation des faits reprochés tellement unanime que les preuves absolues contre eux font toujours défaut. Quel tribunal, si convaincu qu'il fût de la culpabilité des accusés, oserait condamner tout un village sur de simples présomptions ou de vagues probabilités ?

Vers la fin du chapitre précédent, un mot s'est de nouveau présenté sous ma plume, mot qui y reviendra, hélas ! souvent, c'est celui de wodka. Arrétons-nous-y, car dans une étude du paysan russe le chapitre relatif à l'ivrognerie tient malheureusement une des premières places et réclame plus que tout autre une attention approfondie et des éclaircissements impartiaux.

D'après la statistique la quantité d'alcool que consomme chaque habitant est moindre en Russie que dans plusieurs contrées de l'Europe occidentale, et pourtant dans aucun pays on ne rencontre un aussi grand nombre d'ivrognes de tout âge et de tout sexe. C'est la première remarque que fait le voyageur traversant, ne fût-ce que rapidement, l'empire des czars ; c'est un spectacle continu qui attriste la vue de ceux qui l'habitent.

De nature, le paysan russe est plutôt sobre. Il ignore le vin et si, par hasard, il y goûte, il l'apprécie fort peu; il n'a commencé à boire de la bière que dans les dernières années et relativement n'en fait encore qu'une consommation très minime ; tout ce qui ressemblerait, même de loin, à nos différents apéritifs n'existe pas. Chez lui, il ne boit que de l'eau claire, ou, s'il est un peu aisé, une décoction d'herbes quelconques, pompeusement étiquetées : thés de Chine. L'été, parles grandes chaleurs, il se prépare une boisson aussi amère quelaxative, faite avec du pain noir, et à peine fermentée, appelée braga ou une autre, dénommée kvass, dont le concombre forme le principal ingrédient et pour la fabrication de laquelle il existe les recettes les plus diverses, dont quelques-unes sont même fort goûtées par les citadins de toutes classes.

Aussi bien dans les villes que dans les campagnes, nos petits cafés et notre marchand de vins sont inconnus dans toute la sainte Paissie ; à l'exception de quelques maisons de thé (rien de la Chine), créations toutes récentes, préconisées par le gouvernement, soi-disant pour arrêter les progrès de l'ivrognerie, et qui ne voient que de rares clients, le seul local public où dans les villages la population puisse se réunir et consommer, est le kabak, c'est-à-dire le cabaret réduit à sa plus simple expression, où la wodka remplace presque exclusivement toute autre boisson.

Et encore les kabak sont-ils beaucoup moins

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nombreux depuis que l'Etat s'est adjugé le monopole de la vente des eaux-de-vie. La loi tutélaire a enlevé au moujik ce dernier lieu de réunion qu'il possédait. Le kabak que, jusqu'à ces dernières années, la commune affermait au plus offrant, ce qui constituait une des plus sûres recettes de sa maigre caisse, est remplacé par le débit de wodka de l'Etat, simple magasin où le client n'a plus le droit de consommer sur place et doit emporter l'eau-de-vie qu'il achète et qu'on lui sert dans des bouteilles soigneusement bouchées.

Cependant malgré le manque absolu de choix et de variété dans les boissons alcoolisées et malgré toutes les entraves qu'on semble avoir a^ouIu opposer à ceux qui en usent immodérément, la Moscovie continue à être ivre du matin au soir.

Aujourd'hui, c'est dimanche ; le service à l'église n'est pas encore terminé ; quelques paysans rôdent déjà autour de la kazionnaïa lavka (la boutique du fisc), qui ne tardera pas à ouvrir, et font les cent pas dans la rue pour calmer leur impatience. Des femmes, voire des enfants, se joignent au groupe de ces premiers clients pressés.

Mais voici venir la demoiselle préposée au débit; elle introduit la clef dans la serrure du gros cadenas, fixant la barre en fer transversale qui tient la porte ; c'est à qui des assistants se précipitera pour l'aider et aussitôt l'entrée du tabernacle s'ouvre au public qui s'y engouffre. Seuls, les enfants qui n'ont pas le droit d'y pénétrer, confient leurs bou-

teilles et les kopecks qu'il faut pour les faire emplir à des adultes complaisants. Bientôt on voit ressortir les clients, leurs bouteilles à la main. Les grandes se portent religieusement, tel le saint ciboire, et prennent, suivies par des regards d'envie, le chemin de l'isba où elles seront le principal ornement de la table et égaieront le modeste repas dominical. Les petites, en revanche, ne connaîtront pas les fatigues d'une route plus ou moins longue. En voici une que tient un vieillard, à rouge trogne ; à peine dehors, elle est cognée d'un coup sec et. adroit, qui dénote une longue pratique, contre le battant de la porte, et le bouchon saute. Son détenteur la lève à la hauteur de ses yeux, et contemple amoureusement pendant quelques secondes les rayons dorés du soleil qui se jouent dans la liqueur cristalline, puis il met sa casquette sous son bras, fait hâtivement un grand signe de croix, renverse la tête en arrière, rapproche de ses lèvres le précieux récipient et lampe, paupières closes, une large gorgée qui descend le long du thorax avec un glouglou harmonieux.

Un autre buveur suit son exemple, puis un troisième ; bientôt se forme tout un groupe. Ceux-ci s'asseyent sur une poutre, ceux-là sur la route même, dans la poussière ; les causeries s'engagent, s'échauffant de plus en plus après chaque rasade. ]\Iais les munitions qu'ont apportées les membres de ce club en plein air sont vite épuisées ; plus une goutte dans les flacons et cela juste au moment où

la jouissance commençait à se faire sentir. On compte alors le billon qui reste en poche ; d'aucuns s'associent pour effectuer un nouvel achat; d'autres, en termes persuasifs, tâchent de rappeler aux amis des dettes d'honneur anciennes : « T'en souvienstu, mon petit pigeon de Foma, la semaine passée, je t'ai payé un merzawtchik (une petite bouteille) ; toi, qui es un brave homme, tu comprends bien que c'est à ton tour de me régaler. »

Enfin tout s'arrange et les nouvelles provisions apparaissent. Le cercle se reforme ; en guise de zakouska (hors-d'œuvre), celui-ci mord à pleines dents dans une tranche de pain de seigle, celui-là dans un beau concombre tout frais cueilli, mais le fervent ivrogne s'abstient de tout aliment dont le goût pourrait altérer le plaisir divin que lui procure l'arôme de la wodka. Toute une bande d'envieux ou de simples admirateurs entoure les buveurs, qui se pénètrent de plus en plus du sentiment de leur bonheur ; les yeux, clignotant au soleil, prennent une expression d'infinie béatitude ; les voix se font tendres et caressantes ; on échange entre copains des serments d'amitié et des baisers savoureux; les conversations sont ponctuées par de retentissants hoquets et les libations continuent.

Parmi les premiers arrivés quelques-uns ont eu le courage de quitter la compagnie bachique et s'éloignent tant bien que mal, poursuivis par les railleries de la foule et les reproches des camarades

restants, mais Je nombre de ces héros est toujours restreint. La plupart des buveurs n'ont pas la vigueur d'âme qu'il faut pour résister à la tentation et, fermes au poste, demeurent sourds aux objurgations pleurnichardes de leurs ménagères accourues pour les rappeler au devoir et les ramener au logis.

Et le combat entre l'homme et l'alcool se poursuit toute la journée, de nouveaux champions remplaçant les défaillants. Les cris, les chants, les danses animent le tableau. Le terrain est déjà jonché de nombreux cadavres, et les derniers lutteurs, encore debout, ne quittent pas leurs positions, s'y cramponnent obstinément tant qu'ils ont la force de lever le bras jusqu'aux lèvres et ne s'en vont que la nuit venue.

Pourtant toute la vie du village ne se condense pas en ce seul endroit. Si nous poursuivions notre chemin, nous tomberions sur d'autres scènes de beuveries non moins édifiantes. Tenez, voici la maison du meunier ; il marie sa fille et l'isba regorge d'invités. Entrons-y, ou plutôt, vous suffoqueriez dans cette atmosphère surchauffée et tout imprégnée d'émanations d'alcool; attendons un instant ici, à l'ombre de ce saule pleureur et je gage que nous ne serons pas longtemps sans voir apparaître quoiqu'un des gens de la noce.

Que vous disais-je ? voici la porte qui s'ouvre avec fracas et toute une bande de matrones qui se montre. Ce sont des femmes âgées ou qui du

moins semlilent l'être (la paysanne vieillit si vite) ; leurs cheveux collent aux tempes sous les gros fichus de laine qui leur couvrent la tête et qu'elles gardent malgré la chahmr torride de la soirée ; leur démarche est plutôt titubante et si elles ne se tenaient pas le bras à trois ou quatre, il est probable que plus d'une s'étalerait par terre tout de son long, mais, l'union faisant la force, elles parviennent à se former en rangs et voilà même qu'elles partent, en exécutant des pas de danse aussi compliqués que peu gracieux; elles vont ainsi parcourir le hameau, d'abord pour prendre l'air, ensuite pour parader devant ceux qui n'ont pas été invités et leur inspirer des regrets.

Mais qu'est-ce que cette cacophonie ? C'est le chœur des jeunes filles qui, accompagnées par un joueur d' harmonika (1), chantent à tue-tête avec des voix discordantes dont les notes aiguës atteignent d'invraisemblables hauteurs. On voit au teint vivement coloré de ces demoiselles que la nalivka (tafia) et la sladkaïa wodka (eau-de-vie douce) n'ont pas fait défaut sur la table du meunier. Leurs longues tresses nattées, d'un blond de lin, émergeant de dessous leurs mouchoirs bariolés, se balancent au rythme de la chanson; les clous de leurs gros souliers retentissent sur le sol brûlé et fendillé par le soleil. Elles forment, se tenant par la main, un grand cercle, au milieu de

(1) Harmonika : accordéon,

la rue; le joueur d'harmonika s'installe au centre et assume la direction du chœur, tout en manipulant, avec force balancement des bras, son accordéon. Soudain un grand gaillard roux et grêlé se détache du groupe de jeunes gars qui ont suivi les belles, pénètre dans le cercle et se met, poings sur les hanches et jarrets plies, à exécuter un de ces pas extraordinaires de souplesse que les Parisiens ont pu voir, ces dernières années, sur la scène de plus d'un music-hall. A son tour, une jeune fille quitte ses compagnes et le rejoint, le bras gauche replié sur la ceinture et de la main droite agitant un mouchoir. Aussitôt commence une scène chorégraphique à deux; le gars poursuit la donzelle qui semble tantôt l'appeler, tantôt le repousser et le fuir ; variant leurs pas et leurs gestes, ils tournoient dans le cercle, s'éloignant et se rapprochant alternativement, mais sans jamais s'atteindre, jusqu'à complet essoufflement. Les spectateurs expriment leur satisfaction par des cris et des rires sonores, tandis que le danseur marque la sienne par une claque qu'il applique magistralement sur la fesse rebondie de sa partenaire. Un autre couple a déjà remplacé le premier. Attirés par le vacarme que fait cette jeunesse endiablée, les vieux se montrent à leur tour. Oh ! ces faces purpurines, ces barbes embroussaillées, ces regards vitreux, ces jambes vacillantes! Il en est dans la bande que le grand air assomme comme d'un coup de massue ("l qui, aussitôt sortis^^ s'af-

fuissent immédiatement, avec le bruit que produirait un sac de farine, mal équilibré, en tombant d'un chariot.

Mais A'oilà le bouquet final ! Un homme entre deux âges, bedonnant dans une longue soutane en lustrine grise, agrafée par-devant, depuis le cou jusqu'à la taille et descendant au-dessous des mollets, une natte de cheveux poivre et sel, ramenée et fixée par un peigne au sommet du crâne, la barbe au vent, sort en trombe de l'isba, en fredonnant, d'une voix éraillée, une chanson populaire; il fend en courant le cercle de jeunes filles, relève, de ses mains hàlées aux travaux des champs, la jupe de sa soutane et se met à esquisser les entrechats et les sauts les plus extravagants. La foule hurle d'enthousiasme : Aida batiouchka! aida molodeiz ! (Voyez le curé ! voyez le gaillard!). Car en effet, c'est le pope, le prêtre du village qui est venu dégourdir ses jambes ankylosées par la longue cérémonie bachique. Et l'on se remémore à cette occasion le dicton populaire du pays : Takov pop, takov prikhod ! (Tel curé, tels paroissiens).

Des scènes de saouleries pareilles à celles auxquelles nous venons d'assister se renouvellent souvent, aussi souvent que le paysan a quelques sous en poche ou jouit d'un peu de crédit auprès des débitants clandestins qui pullulent et chaque fois que l'occasion se présente. Et ce ne sont pas les occasions qui manquent. Un règlement de compte,

éi l'Ame russe

une négociation d'affaire quelconque, une arrivée, un départ, tout sert de prétexte pour boire, sans parler des fêtes, grandes et petites, dont le nombre dans la sainte Russie est incalculable.

On aurait tort de croire que les paysans détiennent le record de l'ivrognerie, les citadins ne se privent pas de le leur disputer. Dans les villes, toutefois, les représentants de la police étant plus nombreux et la surveillance plus sévère, les ivrognes se sentent moins à l'aise dans la rue; en revanche les cabarets y sont plus nombreux et le bon pochard au lieu de tomber sur la poussière de la route peut se laisser choir impunément sous la table ou sous les banquettes.

Quelles sont les causes de cette ivrognerie quasi générale ? Quelle est au juste son influence sur le caractère de la nation ? Est-ce un mal incurable, marquant de son empreinte humiliante les générations présentes et celles à venir, ou n'est-ce qu'une affection invétérée que parviendrait a déraciner et à faire disparaître une médication rationnelle ? Ces questions sont pour lous ceux qui veulent étudier l'âme russe d'un intérêt primordial.

Les causes et les origines du mal, surtout en ce qui concerne la classe rurale, sont à chercher dans l'histoire générale du pays et dans l'examen des conditions successives de l'existence à laquelle a été vouée la population des campagnes.

Sans remontera l'époque antérieure auservage, c'est-îï-dire à celle des czars de Moscovie, où

nous avons affaire à un Etat presque Jiarbare et où l'exemple du bien et du mal venait d'en haut, sans nous arrêter non plus à la période même du servage, ce qui nous obligerait à des digressions historiques trop étendues pour le cadre de cette étude,. nous croyons pouvoir nous borner, pour y trouver des matériaux psychologiques suffisants à notre démonstration, aux années qui ont suivi l'émancipation des serfs, soit au dernier demisiècle.

Il y a cinquante ans que le paysan se vit, d'un jour à l'autre, affranchi de la tutelle seigneuriale, tutelle tyrannique le plus souvent et toujours énergique. Par quoi cette dernière fut- elle remplacée ? Que fit, ou plutôt que pouvait faire le paysan, dans les conditions où s'accomplissait son émancipation, pour trouver un guide apte à imprimer à sa nouvelle vie la direction pratique et morale nécessaire ? Et de son côté que fit l'État, son tuteurné, pour lui fournir un soutien quelconque dans son siruggle for life ?

A ces questions une seule réponse est possible et elle se résume dans un mot : Rien.

CAUSES ET ORIGINES DE L IVROGNERIE. LOIS NÉFASTES. LES ÉCOLES PAROISSIALES.

Le paysan, avant son émancipation, buvait quand on lui permettait de boire ou quand il pouvait le faire en toute sécurité, loin de l'oeil du maître; il buvait et regardait la beuverie comme un summum de plaisir et de jouissance.

On aurait pu croire qu'il cherchait dans les fumées de l'alcool l'oubli de sa misérable existence et qu'ainsi toutes les occasions lui étaient bonnes pour évoquer les paradis artificiels de la griserie. Il eût été si simple de se dire : « Ce pauvre bougre, qui dans la vie réelle n'a pas une heure dont il puisse jouir à son gré, qui ignore toutes les distractions d'un ordre plus élevé, doit nécessairement toujours être à l'affût d'une chance de quitter, ne fût-ce que par l'imagination, cette vallée de

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douleurs et de vivre ce rêve doré que les vapeurs du vin apportent à l'esprit. » Une telle explication eût pu même en quelque sorte servir d'excuse morale.

Mais ce qui paraît logique n'est pas toujours vrai et quiconque eût raisonné de cette manière aurait probablement raisonné faux. Si dans la recherche des mobiles de nos actes on se laisse trop guider par le sentiment, on risque fort d'aller au delà ou de rester en deçà de la vérité. Le paysan ne buvait pas parce qu'il était malheureux, mais parce que cela lui faisait plaisir et ce n'était pas l'oubli tfu'il demandait à l'alcool, mais tout bonnement la jouissance immédiate que l'ivresse procure à la brute.

Car, il faut bien le reconnaître, le serf enchaîné à son milieu n'était qu'une brute, pataugeant dans la plus lamentable crasse des ignorances et privé de tous les moyens de se relever par lui-même de l'hébétement dans lequel se plaisaient à le voir ceux qui le traitaient en bête de somme.

Toutes les personnes qui s'intéressent à nos animaux domestiques, quels qu'ils soient, et s'en occupent, vous diront qu'indépendamment du goût instinctif que chaque race peut avoir pour telle ou telle chose, il est facile de développer chez l'individu une prédilection marquée pour une friandise spéciale. Tel chien est capable de tout pour un morceau de sucre, tel autre se livrera aux pires acrobaties pour une crotte de chocolat et vous en

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trouverez pour qui le suprême régal sera une croûte de fromage, un dernier même refusera les mets les plus affriolants pour lamper une cuillerée de café non sucré. Est-ce à dire que maître Pataud soit guidé dans ses goûts parfois bizarres par un penchant naturel ? Certes, non ! J'admettrais même en ce cas un raisonnement dans le genre de celuici : « Mon maître aime lui-même au-dessus de tout telle ou telle chose », ou bien « Il m'en donne chaque fois qu'il est content de moi comme récompense; mon maître qui est plus intelligent que moi ou qui, ayant le choix, peut prendre ce qui lui plaît le plus, doit mieux savoir que moi ce qui est bon et doit avoir raison; j'adopte donc son goût. »

Le moujik, voyant le barine en toutes les grandes occasions fêter avec amour la dive bouteille, recevant des mains de son seigneur, en témoignage de satisfaction pour un travail bien accompli ou simplement en signe de joie et de contentement, un verre du nectar brûlant, était forcément arrivé à considérer l'eau-de-vie comme le nec plus ultra des jouissances terrestres et il y trouvait l'entrain suggestif qui manquait à sa vie de labeur perpétuel.

Personne ne lui parlait do la nocivité de l'alcool. Il lui advenait bien parfois d'être puni pour avoir eu l'audace d'en ingurgiter, en dehors des jours de liesse officielle, mais il comprenait parfaitement qu'aucune raison hygiénique n'était en jeu dans cette gratification dont bénéficiait son

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échine et que son maître ne le châtiait de ses excès bachiques qu'à cause du préjudice causé par la plus ou moins longue incapacité de travail qui en. était résultée.

Et puis, que voyait-il autour de lui ? Avait-il dans son entourage quelqu'un pour lui prêcher la continence et surtout lui en donner l'exemple? Les représentants de l'autorité qui fréquentaient lu maison du barine, les employés libres de l'administration de ce dernier, le pope de son village, en un mot tous ceux qu'il devait considérer comme au-dessus de lui ne s'adonnaient-ils pas de la même manière à la boisson ? Et les beuveries n'étaient-elles pas avec les cartes le passe-temps général et préféré ?

Il avait ainsi vécu de tout temps, regardant l'ivrognerie non comme un vice, non même comme un péché, mais comme un privilège d'homme riche et maître de ses actes.

Du jour au lendemain, il était devenu libre à son tour. Quoi de plus naturel qu'il eût gardé sa façon de penser en cette matière ! Il n'était pas devenu riche, il est vrai, et c'était là souvent la seule raison qui le retenait et l'empêchait de satisfaire ses désirs. Le gouvernement, libéral comme il avait la prétention de l'être alors, ne pouvait guère décemment remplacer la vétusté et despotique tutelle du propriétaire par une réglementation similaire et dire au paysan : « Tel jour tu boiras et tel autre tu ne boiras pas. » Il aurait pu,

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il est vrai, supprimer dans les villages les débits de wodka, mais cela lui aurait enlevé le plus clair de ses revenus et ce sont là des choses qu'on ne peut demander à un gouvernement qui se respecte.

Mais à côté des mesures prohibitives qui, du reste, ne servent jamais qu'à aggraver le mal qu'elles poursuivent, en le forçant à recourir à des voies cachées et illicites, il existe des moyens préventifs qui peuvent l'enrayer et en amener, sinon la disparition complète, du moins la décroissance progressive. En effet, d'où provenaient ce point de vue plus que simpliste sur l'ivrognerie, cette méconnaissance absolue des dangers de l'alcool et cette admiration naïve pour tout exploit bachique, si ce n'est de l'ignorance noire dans, laquelle se trouvait la population ? L'absence complète d'écoles, l'inexistence des notions les plus élémentaires de morale, une religion toute de dehors et le règne abrutissant de la superstition avaient fermé la porte à toute initiative personnelle, à toute idée de progrès. Le premier devoir d'un gouvernement logique eut donc été-, en donnant la liberté à toute cette masse inculte, de lui fournir, au plus vite et dans la plus large mesure, les moyens nécessaires pour se décrasser moralement et pour pouvoir trouver sa propre voie vers un développement intellectuel et même physique.

Hélas ! les différentes commissions qui étaient chargées d'élaborer les réformes n'y pensèrent pas

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