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ft Je n'aime à discuter, écrivait joliment de Maistre, qu'avec les gens bien élevés. » On peut affirmer pareillement que la vérité, quelle qu'elle soit, philosophique, morale, ou même scientifique, veut, pour se laisser voir, une âme saine. Que dire, s'il s'agit de la vérité religieuse? Voilà la question préalable à tout essai apologétique : il y faut répondre.
Mais ce n'est point nécessairement à la vérité chrétienne que se rapporte ce que j'ai à établir concernant l'âme saine. Toutes les âmes saines ne sont point nécessairement des âmes chrétiennes, pas plus que les âmes chrétiennes ne sont nécessairement, hélas ! des âmes intégralement saines. Je veux dire que souvent l'abandon de la foi chrétienne a sa première cause dans un amoindrissement du sentiment naturel de la religion : par conséquent, restaurer ou raffer-
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mir les naturelles dispositions religieuses de Tâme, ce peut être sa première et plus indispensable préparation à croire à tout TÉvangile. Car le sentiment religieux est éminemment logique : il tend et pousse régulièrement à la foi surnaturelle, qui l'achève, le surélève, le transforme.
Or, le sentiment religieux n'est vivant que dans la proportion où Tâme est saine.
Je n'ai point à me défendre de mettre en cause les dispositions intimes de mes lecteurs : si je dois avoir des lecteurs, je les suppose précisément dans un état d'esprit et d'âme tel, que la réponse à la question posée ici soit à peu près tout pour eux. Je ne m'adresse point aux négateurs, ni aux indifférents : est-ce la peine de les fatiguer ou de les décevoir une fois de plus?... Je m'adresse à ceux qui hésitent sur le seuil de la foi, puis à ces croyants qui doutent, non pas de Dieu, mais d'eux-mêmes, et, par peur de quelque épreuve trop rude pour leur conviction, s'abstiennent de penser. Aux uns et aux autres je dis avant toutes choses : Vous êtes incertains et inquiets, prenez garde que ce ne soit le signe d'une perturbation plus profonde que vous ne croyez, d'un état réellement anormal.
Car le malaise qui se prolonge sans cause apparente et fait lentement dépérir est-il moins funeste que la maladie aigûe dont on se relève? Et le doute indéfini se comprend-il mieux que la révolte ?
Mais n'y aurait-ii point quelque candeur à vouloir diagnostiquer, en formules brèves et précises, les souffrances d'une époque assez compliquée pour que des observateurs chagrins la vouent à la décadence, — ou à prétendre y remédier, ce qui n'est rien moins, dans mon hypothèse, que de refaire à plusieurs de nos contemporains une âme saine? L'objection aurait quelque force, si nous nous trouvions en présence d'un cas thérapeutique absolument inouï, avec les seules ressources d'un empirisme quelconque. Nous ne sommes heureusement pas des malades à ce point désespérés ou intéressants : celui-là qui disait, voilà bien des siècles, que (L rien n'est nouveau sous le soleil », avait fait des complications de la vie, des efforts et des promptes impuissances de la pensée une royale expérience. Gardons-nous donc de laisser voir, comme les enfants, un peu de dépit, quand, au lieu de dresser une longue ordonnance de
remèdes minéraux aux savants vocables , le médecin nous renvoie purement et simplement à l'hygiène.
En vérité, nous n'avons besoin que de cela.
L'hygiène de l'âme, c'est le retour à la simplicité de ses énergies et de ses fonctions. Qu'on entende bien cette parole : elle n'implique point une moindre vitalité,ni une moindre perfection ; elle n'implique même point une opposition entre le sain état de l'âme et son extrême affmement à notre époque. Affiner une des pièces d'un mécanisme^ce n'est point la briser, ni la fausser : mais raffiner est toujours un amoindrissement et une faiblesse. La simplicité dont je parle, c'est la simplicité même de Tordre, de la vérité, de la vie, de la beauté ; et je ne l'oppose qu'à la complexité excessive et complaisante de l'âme contemporaine.
Et certes, que la vérité religieuse suppose et exige cette saine disposition, cette hygiène de l'âme, c'est une convenance et une nécessité que déjà les termes eux-mêmes indiquent assez : cette simplicité des énergies et des fonctions de l'âme semble appartenir à l'essence de la religion. La vraie religion, en effet, — quand bien /
même, dans l'espèce, il ne s'agirait pas du Catholicisme, — est celle qui répond à l'attente et aux besoins de tout Vhomme. Elle fournit ou elle révèle, non pas à l'une ou à l'autre, mais à chacune de ses facultés supérieures son objet parfait et définitif. Elle suppose donc l'énergie, la capacité, l'appétit de chacune de ces facultés dans leur intégrité absolue ; elle suppose de plus le jeu et le fonctionnement de chacune et de toutes ensemble parfaitement normal et harmonieux.
Plénitude et harmonie^ voilà par conséquent la formule du rapport de l'âme avec la vérité religieuse. Ainsi l'homme s'ouvre-t-il tout entier à la religion : ainsi déploie-t-il à ses rayons vivifiants toutes les surfaces de son être moral : ainsi livre-t-il à son influence divine tout le riche domaine de son âme, en sorte que les ondes de lumière et les flots de la vie se communiquent avec un bel ordre de l'une de ses puissances à l'autre, et par surabondance se déversent de l'une dans l'autre. Plénitude et harmonie, c'est, en même temps, la formule de l'âme saine.
Revenir à la simplicité des énergies et des fonctions de l'âme, c'est donc en renouveler la
plénitude et en rétablir l'harmonie : c'est en élargir la capacité, en mieux assurer Tordre, en aviver les appétits supérieurs. Puisque l'âme est intelligence et volonté, appliquons à l'intelligence et à la volonté cette règle de sûre hygiène : ce sera du même coup vérifier ce qui subsiste ou ce qui a péri des aptitudes religieuses de l'âme contemporaine.
L'Intelligence Saine
La métaphysicpie es le commencement des sciences , comme elle en est le sommet. »
{Journal des Débats, du 9 octobre 1900.)
Peut-être tromperai-je Tattente de mes lecteurs en négligeant les diverses formes que revêt la souffrance intellectuelle, pourim'attacher uniquement à l'étude de ses causes générales, qui sont en fort petit nombre : mais je prétends leur être ainsi plus utile, en leur fournissant, pour qu'ils les appliquent eux-mêmes, les principes de classification et d'examen.
D'ailleurs, quand il n'y aurait point crédulité extrême à faire aux diverses formes du malaise intellectuel l'honneur d'une revision détaillée et documentée ; et quand il serait exact même de les ranger sommairement sous le chef de scepticisme, cette énumération serait ici hors de place. Le scepticisme, en effet, tel que nous
l'intelligence saine
l'observons aujourd'hui, tel que des livres infinis, dans des confessions multiformes, nous en font le très littéraire aveu, n'est point une souffrance proprement ou principalement intellectuelle, pas plus qu'un système réellement philosophique , comme il le fut dans l'antiquité. La sensibilité surmenée et épuisée, la volonté détendue et flottante en sont les facteurs, à part au moins égale, avec le doute de l'esprit. Il ne fera, qu'autant qu'il relève du raisonnement, l'objet des observations générales de cette étude.
Il faut se rappeler quel est l'admirable mécanisme, si je puis ainsi dire, de l'intelligence humaine et le jeu complexe de sa fonction. Elle reflète la dualité de la nature de Thomme, qui est esprit et corps, et en qui le corps est gouverné par l'esprit, mais l'esprit jamais complètement indépendant du corps. Ainsi, ce n'est point seulement à la manière des sens que l'intelligence perçoit les réalités matérielles, car l'intelligence les pénètre plus profondément que
l'intelligence saine
les sens ; et ce n'est point à la manière des anges ou de Dieu qu'elle possède des idées et qu'elle perçoit les essences, car Tintelligence n'a ni des êtres tangibles ni des objets métaphysiques une perception directe, intuitive.
Elle perçoit dans les réalités concrètes, dont les images lui arrivent par les sens, leurs traits communs et permanents. Elle élabore en ellemême ces notions de surface qui lui sont fournies en abondance dès que la vie des sens est consciente, et elle en extrait les concepts généraux, les données rudimentaires de la raison. L'œil de l'animal ne reçoit du monde extérieur que des images incapables de déterminer en lui autre chose que des sensations : mais le regard de l'homme, en se portant sur les choses, y recueille sans efl'ort la grande et fondamentale idée de l'être, avant tout ; puis il commence à distinguer les modes accidentels ou substantiels que l'être peut revêtir ; et en même temps, il voit resplendir, au travers de ces modalités et dans la diversité inépuisable de leurs rapports, les idées de Vérité, de Bien, de Beauté, qui dès lors s'imposent à toute son âme et la subjuguent.
Là où l'œil de l'animal ne voit que des cou-
l'intelligence saine
leurs et des formes qu'il n'apprécie que comme répondant plus ou moins à ses instincts, l'homme saisit, même dans les formes et les mouvements qui ne sollicitent point ses appétits sensibles, les notions de substance, de propriété, de qualité, de relation, de cause, d'ordre, de perfection et de fin, qui sont les essentiels éléments de la science supérieure des choses (1).
Il ne s'agit donc pas ici de cette interprétation esthétique et poétique de la nature sensible, qui n'est qu'un acte réfléchi de l'imagination et une affaire de sentiment : il s'agit de cette activité propre de l'intelligence, qui s'exerce en nous dès les premières années de la vie quoique obscurément, qui se fait jour et s'aiguise par les pourquoi et les comment sans fm de renfant,qui orne bientôt l'âme enfantine de certaines idées générales où s'élabore toute une philosophie, tandis que sa mémoire se meuble d'images et de
(1) L'espace et le temps, dont un certain matérialisme fait les seules catégories des choses et comme leur moule universel, sont distinctement compris dans l'énumération aristotélicienne, mais sans y avoir ce prétendu caractère efficient. Le temps, par exemple, n'est que la mesure de la succession des choses.
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souvenirs, et qui révèle la supériorité de l'homme sur l'animal.
C'est le procédé d'abstraction.
Opération spontanée, presque inconsciente encore, et qui attend de l'éducation philosophique un double procédé complémentaire dont je parlerai tout à l'heure, il nous représente, non pas même un premier effort d'ascension de l'âme humaine, mais simplement l'intelligence émergeant, par sa seule élasticité et son impondérable force, des régions de la vie instinctive. Mettons que ces régions de la sensation et de l'instinct sont une jungle immense : l'intelligence abstractive, c'est le cavalier qui dépasse de toute la tête cette végétation touffue, violente, impénétrable, qui d'un coup d'œil en embrasse l'ensemble et qui s'y fraye une voie.
Ce début de l'homme dans la vie intellectuelle n'est donc pas sans beauté : « Les raisons abstraites des choses ressemblent plus à Dieu que ces choses mêmes, car elles sont des absolus à leur manière, non pas d'existence réelle, mais d'objectivité idéale. La raison abstraite du bien universel, par exemple,imite, dans l'intelligence, le Bien Universel dans ce qu'il a de plus spécial.
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l'intelligence saine
l'intelligence saine
Car Dieu est la Raison du Bien absolument, dans Tordre des êtres, comme l'idée abstraite du bien Test dans Tordre des idées...» {Revue Thomiste, septembre 1899, art. du P. Gardeil.)
Et d'autre part, considérées du côté des objets sensibles d'où on les extrait, ces premières notions absolues gardent une attache avec le réel terrestre, entendez qu'elles répondent bien à quelque chose d'objectif dans le monde, sont bien un signe abrégé de la vérité des choses, un sûr élément de science. La notion de substance ou celle de cause, par exemple, est indispensable et indestructible ; celle de fin plus évidemment encore. Le Positivisme qui refuse à certains êtres la permanence substantielle ou l'action efficiente, ne fait que déplacer et reculer ces notions, et finalement les doit, de mauvaise grâce, restituer à d'autres objets. Et quand il conteste Tordre et la finalité qui gouvernent le monde, c'est pour les remplacer par je ne sais quelle coïncidence d'ordre purement logique, qui n'est que leur vain prête-nom (1).
(1) Lire, à ce sujet, les deux conférences sur la Métaphysique de l'Ecole et la Science [Théorie de la Substance,
La valeur, l'importance de ces première notions abstraites, qui sont à la racine de toutes les idées en circulation parmi les hommes, n'est point soupçonnée par le commun des esprits : ils en vivent sans s'en douter ; ils ne possèdent qu'implicitement, pour ainsi dire, ces premières données rationnelles. Mais chez les nouveaux initiés de la métaphysique, il est curieux d'observer comment elles se dégagent plus nettement de l'enveloppe des perceptions sensibles : quelle n'est point la surprise du néophyte philosophe, de constater que tous les phénomènes qui se passent au dedans et au dehors de son âme se classent sous ces quelques notions si simples ; et son admiration va tout entière, avec une espèce de ferveur, au maître de cette inviolable discipline intellectuelle, Aristote(l), le créateur
de la Cause et de la Fin), dans les mélanges philosophiques de M. d'Hulst. On ne saurait assez recommander ce volume, l'œuvre la plus vraiment personnelle du regretté écrivain, et l'un des plus méritoires efforts pour obtenir droit de cité à la philosophie traditionnelle, non seulement en lui faisant parler une admirable langue française, mais surtout en démontrant que seules, dans leur souplesse ferme et leur vérité profonde, les théories scolastiques complètent les données de la science expérimentale. (1) « U maestro di color che saano ». [Inferno^ IV, 131.)
l'intelligence saine
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des catégories et de la science logique et ontologique I Plus tard, philosophe éprouvé, c'est sa sécurité et sa force de pouvoir démêler, dans l'infinie multitude des faits et des idées, le fil conducteur des premiers principes, — de savoir ramener tous les systèmes les plus nouveaux, tous les débats les plus subtils à la métaphysique élémentaire de la substance, de la cause, de l'ordre, de la fin. Et voilà bien la véritable maîtrise de l'art de penser!
Par contre, c'est le besoin du sophiste, c'est la tentation du penseur moderne, jeté sans l'appui d'aucune tradition en plein conflit d'idées et obligé de se faire à soi-même de toutes pièces une synthèse générale du monde, de critiquer ce qu'il appelle les concepts surannés de l'École, de raffiner du moins, jusqu'à n'y plus rien comprendre et jusqu'à la réduire à presque rien, sur la valeur objective des premières notions abstraites. C'est par là qu'il attente à la vie saine de l'intelligence.
L'importance des premières idées abstraites ! Il suffit de dire, pour la faire pleinement apprécier, que, si elle vient à perdre la foi aux premiers concepts abstraits, l'intelligence perd du