‹ L'ame saine [microform]Chapitre 5 sur 7 · II · texte numérisé non relu

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même coup son nécessaire instrument de travail et son gagne-pain. Cet instrument de travail, c'est le procédé d'induction et de déduction.

Voici, en effet, comment se complète le mécanisme de l'intellection. Après avoir extrait des réalités sensibles le riche minerai intellectuel, je veux dire après avoir acquis, par les notions abstraites, les axiomes évidents et les principes rudimentaires de logique qui en résultent et qui constituent la philosophie première du sens commun, alors l'intelligence opère sur ce minerai : elle le décompose, elle le définit; puis elle le combine, et elle le multiplie en d'ingénieux alliages. En d'autres termes, elle est capable maintenant de faire œuvre de raisonnement et de science. Au procédé d'abstraction, spontané et rapide, s'ajoute le procédé d'induction et de déduction, plus réflexe, plus noble et aussi plus délicat.

A parler d'une façon générale, l'induction va du multiple au simple, du particulier à Tuniversel ; la déduction va du simple au multiple, de l'universel au particulier. L'induction découvre plutôt l'existence des choses, énonce leurs propriétés, affirme leurs lois ; la déduction

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étudie les essences, établit leurs différences, règle leurs rapports, suit le prolongement de leurs activités dans tout l'ensemble. L'induction dénomme les provinces de l'être, la déduction marque leurs frontières. L'induction est à l'origine de toutes nos idées principales, et elle garde la prépondérance dans les sciences expérimentales ; mais à peine a-t-elle ouvert à l'intelligence le domaine de l'âme spirituelle, et, à la limite dernière de ce domaine, entr'ouvert les portes du monde divin, que la déduction prend sa place : c'est elle alors, dans ces hautes régions, qui parle et nous guide.

On le voit, Tinduction et la déduction ne séparent point leur œuvre; elles s'appliquent, sous des aspects différents, aux mêmes objets. Dans le hardi voyage d'exploration vers le Vrai, elles marchent la main dans la main au-devant de rintelligence ; elles se doivent de mutuels et incessants services. Il est difficile de dire à laquelle des deux revient la part la plus glorieuse de la conquête. C'est l'induction qui, semble-t-il, voit la première apparaître l'Être et le Vrai ; elle devine l'âme; elle pressent Dieu, elle reconnaît la trace et le bruit de ses pas, elle le salue

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d'un cri joyeux (1). Mais la déduction fixe et interprète la vision ; et, quand il s'agit des essences spirituelles, l'épure, la rectifie, la complète. Elle réforme la physionomie conjecturale que nous leur aurions prêtée au premier moment; elle nous avertit de nous résigner à n'en avoir qu'une notion indirecte et lointaine. Sans elle, nous n'aurions de toutes choses que des définitions sommaires : elle scrute l'essence, elle approfondit et elle élargit le Vrai ; elle cherche à dévisager, elle fouille, elle interroge le passant sublime dont l'induction lui ménage et lui signale la rencontre.

L'induction s'écrie : Dieu existe, voilà Dieu î La déduction, quoique renonçant à Le définir et à Le peindre, esquisse pourtant quelques traits certains et nécessaires de la Divine Essence : Oui, reprend-elle, c'est Lui, l'Omniscient, le Très Bon, l'Eternel, l'Immense; il est l'Être dans son actualité pure ; et c'est pourquoi il

(1) On se souvient du beau vocable donné par le P.Gratry à Veffort de la raison cherchant à s'élever des créatures jusqu'à Dieu : ïinduction transcendantale. En ce mot

tient tout un verset fameux de S. Paul: Invisibilia Dei

pereaquaefactasunt intellectaconspiciuntur (Rom. i,20.)

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dépasse tous mes concepts, il échappe à ma faible étreinte; je ne Tatteins qu'à travers son œuvre. Analogies et symboles, qui vous offrez à ma pensée et à ma vue, vous ne me donnerez point le change sur sa Beauté ; je témoigne que je le connais d'autant mieux, quand je le déclare plus Incompréhensible!

En somme, si l'induction est une jouissance plus vive, la déduction est une jouissance plus prolongée et plus reposante : mais à tous les âges de la vie, dans le rêve poétique comme dans la spéculation savante, l'homme revient sans cesse de l'une à l'autre et s'y attarde avoc délices. Elles forment inséparablement rinstrument unique du travail intellectuel. Par elles, j'allie entre eux mes concepts, je le$ féconde Tun par l'autre, je les multiplie, j'en accrois le trésor; le minerai terne et confus de nicS perceptions primitives s'est épuré, il a passé par le moule idéal ; ciselé et ouvré avec amour, il est le pur joyau de la Vérité, qu'on dirait tombé du diadème divin sur mon front d'homme !

Je le demande maintenant : que deviendra tout ce travail intellectuel, sans la foi aux premiers concepts obtenus par l'abîstraclion? Il n'en

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est que le développement et l'exploitation : il suppose et exige absolument leur valeur objective et leur certitude. Supprimez-les : le raisonnement , inductif et déductif n'est plus qu'un mécanisme fonctionnant à vide, un instrument d'autant plus inutile qu'il est plus ingénieux, nous le verrons mieux tout à l'heure. L'intelligence est dans la disette, elle erre en plein chaos, et, pour reprendre mon image, elle retombe dans les broussailles de la jungle. Quand il la dominait de la tête, le cavalier pouvait avancer et en observer la flore et la faune; déjà il ébauchait on $on esprit toute une histoire naturelle : mais Il est tout à coup d6?;>rçonné et pcnhi dan?? celte végétation folle et terrible.

\qM rimporlanco des premières notions abstraites suffisamment démontrùe.

Et voilà, en même temps, toute la théorie de la connaissanc^ï. U raison humaine ne se pourvolt des idées élémentaires et des principes fondamentaux qui servent à son développement, qu'au contact, et pour ainsi dire au choc des léalilés sensibles, d^où jaillit en elle rélinoclle de la VérilO absolue.

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En dehors de cette théorie si sage, si conciliante, et si simplement humaine d'ailleurs, tout système qui ne veut pas ramener la connaissance uniquement à la sensation, condamne le philosophe à choisir entre les Idées innées et une sorte de perception intuitive, arbitraire, intermittente, illusoire. Si, à ce moment, il ne peut prendre parti ni pour les unes ni pour l'autre, il pourra bien se prononcer en faveur de notre théorie, tantôt avec le sentiment à peine dissimulé qu'il a le mérite de la découvrir, tantôt avec la pensée qu'il va faire une petite révolution dans la psychologie spiritualiste. Jamais, en effet, on n'eût songé à attribuer à l'Ancienne École ce mécanisme de l'intellection, qui lui appartient en propre. Tandis donc qu'on abandonne à Descartes les idées innées et qu'on rejette au compte des mystiques — dont ce ne fut pourtant jamais le fait — la prétention d'une perception intuitive, on se croit novateur en redevenant simplement... scolastique I

Mais d'autres fois, la position du philosophe demeure indécise et critique. C'est lorsque, tout en constatant, comme nous, le fait de l'origine sensible de la connaissance, il croit y

trouver une raison de mettre en doute la valeur des notions abstraites, au lieu de rendre hommage au merveilleux procédé dont nous a munis le Créateur pour les obtenir. Pour lui, Tabstraction, le raisonnement inductif et déductif ne sont point la transfiguration graduelle des perceptions sensibles en idées pures, en lueurs d'éternité, en éclairs de lumière divine : il suspecte l'abstraction de n'être qu'une sorte de sophistication interne des objets et des phénomènes extérieurs, et le raisonnement appliqué aux essences métaphysiques de n'être qu'un jeu de conceptions creuses, fictives, un bruit de mots. Il est vrai, nous dit-il par manière de concession, que la réflexion et l'expérience méthodiques écartent le danger d'erreur où nous expose le côté subjectif de nos perceptions, et nous savons bien que le bâton plongé dans l'eau ne s'y brise point, mais seulement son image ; et par conséquent l'induction et la déduction peuvent utilement s'exercer dans les sciences de la nature. Mais, reprend-il, rien ne peut nous garantir la légitimité de leur emploi en métaphysique, et la métaphysique elle-même qu'estelledonc?...

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Ainsi le philosophe dont je parle, tout en faisant Taveu de notre théorie, lui fait subir un arrêt et une déviation. Sa foi en la valeur des premières notions et des premiers principes est très courte ou très entamée. La négation ne se fera pas longtemps attendre.

On assiste à la genèse de cet état d'esprit, on surprend les symptômes du malaise intellectuel dans cette page d'un Examen de conscience philosophique, de M. Sully-Prudhomme, incontestablement sincère et parfois très attachant, mais où la déviation de la théorie se précipite bientôt vers des conséquences extrêmes : ce Chez moi, l'intelligence dans ses relations avec le monde extérieur, avec le non-moi, est soumise à la condition de ne communiquer avec son objet que par Tintermédiaire de données empiriques fournies par les sens. Je crois que la plupart des hommes, sinon tous, sont dans le même cas. Certains, plus favorisés, prétendent communiquer par une voie directe avec l'objet de leur contemplation : ce sont les mystiques. Ce privilège, que j'ai cru posséder aussi dans un moment de ferveur religieuse, lors de ma première communion et aussi à dix-huit ans dans une crise

analogue, m'a été définitivement retiré depuis la pleine maturité de ma pensée... D'autres prétendent qu'il y a en eux des idées dont ils n'ont pas été obligés de faire l'acquisition : je n'en ai jusqu'àprésent trouvé aucune d'une telle origine en moi. Descartes, sur ce point, ne m'a pas converti à son assertion... La condition susdite qui m'est faite n'est sans doute pas la plus favorable à la connaissance, car elle suppose une sorte d'écran, plus ou moins transparent, interposé entre le sujet et l'objet. C'est en effet à travers ma sensibilité, à travers moi-même que j'atteins ce que je peux connaître. Cette communication , n'étant pas immédiate , complique d'une image à interpréter, c'est-à-dire d'un signe à déchiffrer, la pure notion de l'objet.

« Il me semble que je n'échappe jamais à l'intrusion d'un intermédiaire dans l'opération de mes connaissances, pas même quand je me borne à réfléchir sur moi-même, à prendre conscience de ma propre existence et de ce que je suis, car ma réflexion ne pénètre pas immédiatement ce que j'appelle moi. ..»(!).

(4) Que sais-je ? par Suliy-Prudhomme, III.

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Que de choses mêlées dans ces quelques lignes, et qui toutes s'expliquent déjà par la défiance qu'elles trahissent à l'égard des résultats du procédé intellectuel !

D'abord pourquoi cet étonnement de V « intrusion d'un intermédiaire » dans l'opération de la connaissance? Connaître, c'est introduire en soi et s'assimiler un objet, non pas évidemment dans sa réalité concrète, donc nécessairement par son image.

Ensuite, regretter que « ma réflexion ne pénètre pas immédiatement ce que j'appelle moi. . . », c'est montrer qu'on s'est mépris sur le mode d'existence de l'âme humaine et sur la nature du moi. L'âme humaine, en informant son corps, ne fait qu'un avec lui ; dire qu'elle réside en lui est rigoureusement une erreur; et le moi ce n'est ni l'âme, ni le corps, mais proprement le composé humain. Il suit de là que le mode de connaître de l'âme, toujours proportionnel à son mode d'exister, ne peut être autre lorsqu'il s'agit d'elle-même que lorsqu'il s'agit des objets externes. Son mode de connaître est, dans les deux cas, indirect et abstrait. Et ce n'est point là une raison de nier l'âme : car la

spiritualité et l'indépendance de l'âme se démontrent, non point en excluant tout apport d'images matérielles par la faculté sensible (en quoi l'opération intellectuelle reste, si l'on veut, toujours mixte), mais en observant que cet apport ne suffit pas à faire du cerveau, organe de l'imagination, l'organe propre et direct de la pensée, laquelle atteint un objet d'ordre supérieur à toute sensation, le vrai absolu. Ce qui donne l'avantage aux négateurs de l'âme, c'est plutôt la position inexacte prise par certains spiritualistes qui font de l'âme simplement l'hôte du corps. Et Ton voit combien il est facile de glisser hors de la véritable définition de l'âme et du moi. Enfin, la page que j'ai citée me semble contenir bien inutilement un appel aux souvenirs de première communion et des heures de ferveur juvénile. Ce n'est point à cet âge-là qu'on est un mystique ! Or les mystiques de la bonne école et de la bonne marque ont cru sans doute kV action immédiate de Dieu dans l'intime de l'âme (encore furent-ils très difficiles sur les signes délicieux ou terribles qu'ils en éprouvaient) : jamais ils n'ont cru à la possibilité, sans un miracle dont ils consentent à peine à gratifier pour une fois

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Moïse et saint Paul, de la connaissance immédiate de Dieu. Et bien moins encore ont-ils aspiré à une identification absolue avec Dieu! Aussi, je ne comprends pas comment M. Sully- Prudhomme a pensé renforcer par le contraste le système où va le conduire la méconnaissance de notre théorie, quand il écrit peu après : <f Cette analyse m'aide à comprendre le langage des mystiques. Ils s'abîment, ils se perdent dans l'objet de leur contemplation. L'extase est précisément l'absorption de la personnalité du sujet dans celle de l'objet, l'identification de l'une avec l'autre. Le mystique tendrait donc à s'anéantir: mais il s'imagine le faire plutôt qu'il ne le fait. Le souvenir quej'ai gardé de mes propres effusions religieuses suffit à m'en convaincre, car j'en jouissais trop pour avoir, pendant ce temps-là, cessé d'exister pour moi-même et très distinctement. Je m'élançais hors de moi, mais sans pouvoir en sortir, comme lattestait la conscience même de mon ivresse, ou bien j'attirais Dieu dans mon âme, je m'évertuais à m'en pénétrer jusqu'à ne m'en plus distinguer; mais le délice même de l'invasion témoignait que ma personne n'y sombrait pas (p. 33). »

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N'est-ce point là déflorer mal à propos les fraîches impressions religieuses de ses dix-huit ans? De ces premières confusions et de ces méprises au début imperceptibles est sorti le système moniste, qu'élabore et embrasse M. Sully- Prudhomme avec beaucoup plus de foi robuste qu'il n'en faut pour admettre la saine théorie de la vie intellectuelle et croire aux idées abstraites.

Mais qui donc aujourd'hui ne cherche pas à se faire son système de la connaissance? Le vulgaire et obligatoire engouement pour « la science D, d'une part, et, de l'autre, le préjugé antimétaphysique de plusieurs lettrés et savants ont fait surgir tout à coup, dans une foule d'esprits moyens et paisibles, le problème de la valeur des Idées, ou l'y ont sourdement agité sous la forme d'une souffrance vague. Et ce doute à l'endroit de la métaphysique s'est bientôt changé en aversion, et l'aversion en incapacité. Je veux donc, avant de m'occuper d'un système particulier et de m'arrêter à M. Sully-

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Prudhomme, examiner, en lui donnant le nom général de phénoménisme, le système commun, où beaucoup de modernes (j'entends quelques esprits éminents et la foule des autres) trouvent une solution à la fois flatteuse et sommaire, habile et. . . désastreuse.

J'ai assez dit ce qu'enseigne la vraie tradition philosophique sur Tlntelligence : c'est une théorie de juste milieu philosophique. Par le double procédé d'abstraction et d'induction , l'intelligence connaît le vrai absolu qui est son objet propre, puis les vivantes réalités du monde spirituel : elle va recueillant les vérités générales parmi les réalités sensibles, s'assimilant le pur élément intelligible des choses ; elle est conduite ainsi jusque sur la trace idéale de l'Être Infini. Mais à mesure qu'elle s'élève, elle n'en garde que plus visible la marque de son infirmité essentielle de créature ; et de même que sa perception des réalités sensibles offre un signe d'irréductible supériorité, de même ses idées générales n'ont point la clarté d'une vision directe du Vrai.

Cette anomalie plutôt glorieuse, ce nécessaire dualisme dans le jeu de la faculté intellectuelle

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expliquent qu'il soit si facile et si fréquent d'en altérer la saine intégrité. Des hommes d'une singulière pénétration ont méconnu cette vérité, si simple au premier regard, formulée par Pascal, que l'homme ne peut ni se guinder à faire l'ange, ni se résigner à être une bête, — que, par conséquent, l'intelligence ne peut ni prétendre s'affranchir des données sensibles, sous prétexte de science intuitive, ni se rabaisser au niveau des sens en tenant pour rien les concepts généraux et permanents obtenus par Tabstraction, en négligeant de parti pris le noble effort de l'induction métaphysique et le secours de la déduction. Ni téméraire et creux idéalisme, ni matérialisme étroit et violent, quoi de plus évident, ce semble, que cette loi de la connaissance humaine ? Et cependant l'histoire de la pensée n'est que le tableau des oscillations de l'esprit humain entre ce qu'on peut appeler l'idéologisme et le sensitivisme(l). L'intelligence a été

(l)Rant lui-même n a pourtant pas complètement ni toujours méconnu cette loi, et le Positivisme Ta vengée souvent de ses propres attaques par les prodiges d ar^mentation qu'il a déployés, lui qui ne croit pas a iidée!

C'est le respect de cette loi qui fait la supériorité de la

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tour à tour mutilée et privée de ses ailes par celui-ci, lancée dans le vide par celui-là. Sans dresser le procès détaillé des penseurs dont ce fut là l'erreur, il faut dire que fatalement :

Ou ils n'ont pu connaître la Vérité métaphysique, morale, religieuse,

Ou ils n'ont point joui de sa pleine lumière.

Ou ils n'y sont arrivés que par une inconséquence.

Car l'un et l'autre des écarts que je signale dans le procédé intellectuel conduit logiquement à nier toute vérité métaphysique et religieuse au nom de Texpérience sensible, ou à n'en faire qu'une abstraction sans objet réel au nom d'un idéalisme qui devient une ironie transcendante. Que le lecteur veuille bien en faire luimême la remarque : tous les systèmes philoso-

psychologie du xiiic siècle. Les méprises purement scientifiques de l'École ne prouvent rien contre elle. II est vrai que, n'ayant ni le loisir, ni les moyens d'observer beaucoup, elle a eu parfois trop de confiance en la vertu de l'induction métaphysique, à propos de physique ou d'astronomie. Mais il est faux qu'elle se soit affranchie des conditions de l'expérience pour établir ses principes. L'on n'eut jamais autant qu'alors le respect du bon sens, en philosophie.

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phiques qui ont abouti à l'irréligion reposent sur quelque déduction de ce genre, ne sont que la dégradation plus ou moins lointaine de la lumière intellectuelle, l'application plus ou moins consciente d'une erreur primitive qui altérait la plénitude et troublait l'harmonie de la vie de l'intelligence.

S'il s'agit des modernes, cette déduction apparaît particulièrement ingénieuse ou étrange : mais elle n'a réussi qu'à se dissimuler sous le manteau du Positivisme. La pensée contemporaine a prétendu se garder de l'un et de l'autre extrême, qui ramène toute connaissance aux données sensibles, ou qui la résout en cauchemar idéaliste. Elle a voulu faire disparaître la contradiction gênante entre la matière et l'idée : elle a trouvé le pur phénomène.

Et le Phénoménisme se donne , lui aussi , comme une théorie de juste milieu philosophique.

Je ne connais, dit-il, ni réalités sensibles, ni réalités immatérielles ; je ne connais que le phénomène qui est entre les unes et les autres, et par le phénomène l'induction expérimentale me fait découvrir la loi. Je n'admets d'autre

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induction, ni d'autre abstraction que celle-là. Je ne suis point matérialiste, puisque j'applique au phénomène le contrôle mathématique et le raisonnement; je ne suis point idéaliste, puisque je n'admets que le phénomène constaté par l'expérience : je suis la science positive, la science du pur phénomène.

L'attentat contre la saine intégrité de l'intelligence, pour être plus habile, n'en est que plus grave. Au lieu de transformer, comme je l'ai dit, par l'abstraction les réalités sensibles et d'arriver ainsi sur la trace des essences immatérielles, voilà que l'intelligence n'opère sur rien de réel, n'extrait que des chimères, n'est plus qu'un appareil enregistreur de hasards sans cesse répétés. Le désordre est complet : l'esprit humain est tout à la fois confiné dans les réalités sensibles et condamné à leur refuser toute vérité objective; on lui interdit l'exercice supérieur de l'abstraction et de l'induction métaphysiques sans nul dédommagement , puisque les sens eux-mêmes ne saisissent plus que des apparences.

Il importe de dégager nettement du principe phénoméniste ces conséquences ruineuses :

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lo II renverse toute certitude morale. Et quoi de plus nécessaire à la vie que la certitude morale, c'est-à-dire l'ensemble des notions acquises par l'observation interne, comme le sentiment de notre personnalité morale avec celui de ses droits et de ses aspirations naturelles, et tous les témoignages que le moi se rend à lui-même et qui viennent sous le nom général du fait de conscience 9 Mais si l'intelligence n'atteint pas la réalité substantielle, le monde n'est plus qu'une succession de phénomènes, d'accidents, dont le moi n'est qu'une série particulière. Le fait de conscience, le sentiment de la personnalité morale devient une simple a illusion métaphysique)).

2° La certitude philosophique et l'évidence

métaphysique s'écroulent à leur tour. (Et pourtant la science expérimentale elle-même ne peut se passer tout à fait de philosophie ni de métaphysique!)

Puisque, en effet, l'homme ne connaît point de réalités substantielles, sources permanentes d'énergie, il n'y a plus de philosophie, vaine science qui croit remonter des propriétés à la substance et des phénomènes à la cause ; il n'y a

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plus d'évidence métaphysique, car toute idée abstraite, tout concept général cesse de répondre à quoi que ce soit de réel, la trace des essences immatérielles est perdue, ou plutôt ne mène qu'à une chimère troublante. Et qui ne voit que l'induction expérimentale, qui conclut de la multiplicité régulière des faits observés à l'existence d'une loi et qui ressemble tant à l'abstraction philosophique, devient elle-même une illusion, et que les lois physiques ne sont plus qu'une somme de hasards accumulés?...

La vérité est que l'expérience scientifique ne connaît pas directement les réalités substantielles, pas plus que la philosophie ; mais par les phénomènes elle les constate, comme la philosophie par leurs effets. Car non seulement la science ne peut isoler, comme elle le prétend, le phénomène de la chose qui le supporte et d'où il jaillit, mais elle atteste l'irréductible différence entre le phénomène, chose adventice et transitoire, et la substance, chose permanente en soi. En réalité, tout comme la philosophie, la science vit de la recherche des causes, c'est dire de la recherche de la substance. Quelquefois même, la science va découvrir bien loin la substance et la

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démêle, avec beaucoup de sagacité, du jeu des phénomènes, — comme dans le cas de la lumière ou de la couleur, où le phénomène est partiellement subjectif, mais se rapporte toujours à l'action d'une cause substantielle, en fin décompte. Quelques spiritualistesont donc tort de convenir que la science ignore totalement les substances et les causes, sous prétexte de réserver l'honneur de les connaître à la philosophie, qui, on le voit, n'y gagne rien. Quand le monde ne serait, en dehors de toute perception de la vue et de l'ouïe, qu'une machine terne et aphone, où les ondes lumineuses et sonores se réduisent à de pures vibrations, il n'en suivrait aucunement que ces vibrations n'aient point de support ou de centre substantiel. Pareillement, de ce que nos idées abstraites affinent l'image des choses et généralisent leurs aspects, il serait étrange de conclure qu'elles sont une pure fiction et que l'induction métaphysique n'est qu'un levier sans point

d'appui.

Le principe positiviste se retourne donc contre lui-même. Voici l'homme jeté en plein rêve et jouet d'une fantasmagorie inouïe. Partie de la foi aveugle et exclusive en la constatation de l'expé-

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rience, la raison aboutit à un idéalisme monstrueux, qui fait de nous des créateurs visionnaires. Mutilation criminelle et en même temps excroissance malsaine et toute vide !

3* Le terme de ces attentats successifs à l'intégrité de la fonction intellectuelle est quelque chose de pire que la folie : c'est la ruine de l'idée môme du Bien et delà Fin dernière, qui sont l'unique ressort de la volonté, l'âme de la Religion et la splendide contre-épreuve des vérités qu'elle prêche. Pourquoi parler de la loi qui régit le sujet moral et lui impose l'inviolable devoir, quand le sujet moral n'est qu'une coïncidence de phénomènes et le moi une illusion ? Pourquoi parler des lois qui règlent les relations sociales, quand il n'y a plus de relations sociales, mais un simple entrecroisement d'actions et de réactions parmi des sujets illusoires ? Pourquoi parler de la force d'attraction qui nous met en mouvement du côté de la Cause suprême, quand le fait de conscience et l'idée de cause et de fin ne sont qu'un mirage subjectif? Les questions d'origine et de finalité, principes de toute doctrine morale, deviennent un pur verbiage.

Cette fois, la mutilation est un coup mortel :

elle frappe l'homme au centre de sa véritable vie.

A tout cela, le phénoménisme répond en protestant quand même de son respect pour la conscience pratique, le sens commun, les convenances humaines. Seulement, ajoute-t-il, le jour viendra où la raison saura mettre d'accord, sans détriment de lajusticeet sans offense à la morale, l'ordre pratique avec l'ordre logique : une révolution dans la philosophie et la logique est peu de chose au prix de cette harmonie qui se prépare !

Je crois avoir montré que l'abîme qu'il creuse entre ces deux ordres est trop vaste et trop absurde pour que personne puisse espérer d'y jeter un pont. Et puis, que voyons-nous ? Sur des ruines amoncelées, un autel a été dressé au seul objet connaissable : il fallait bien diviniser et adorer le phénomène, puisqu'il est toutes choses ! Si peu sentimental au début, le positivisme est devenu panthéiste fervent. Et même une voix magnifique s'est élevée pour entonner le cantique à ce l'axiome éternel qui se prononce au plus haut de l'éther lumineux, et dont le retentissement prolongé compose, par ses ondulations

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inépuisables, Timmensité de l'univers». Mais le chœur qui a repris la strophe, et depuis nous en renvoie sans cesse les notes, n'égale point le coryphée.

Chose curieuse, M. Sully-Prudhomme est moins poète, en philosophie, que M. Taine. Il est plus laborieux, sans être autant précis et rigoureux. Son système est au phénoménisme ce que la variété ou Tespèce est au genre. Il relève des mêmes dispositions d'esprit que le positivisme, mais avec bien des nuances de sincérité et de subtilité en plus ; il arrive aux mêmes conséquences, mais avec moins de brutalité, plus de résistance et de mélancolie. Perplexité en face du dualisme qui se révèle dans la connaissance humaine, méfiance extrême de la métaphysique et, par suite, équivoque persistante sur la notion de l'être, voilà, je l'ai déjà indiqué, où il faut chercher les origines du mo7iisme de M. Sully- Prudhomme, (( hypothèse qui supprime la distinction établie par les anciennes Métaphysiques entre l'esprit et la matière, entre l'âme et le

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corps, et élimine ainsi d'inextricables difficultés... » (p. 26), et qui voit ce dans toute fonction ou propriété une manière d'être d'un substratum qui n'est ni matière ni esprit, mais un seul et même fond susceptible de deux ordres de modifications différents, mais irréductibles, l'ordre des phénomènes externes et l'ordre des phénomènes subjectifs... » (p. 28). Ce même et unique substratum, c'est l'être absolu et nécessaire, entendez l'être cosmique circulant sous les phénomènes, tour à tour inconscient et conscient, mais toujours en marche vers une perfection indéfinie.

Quelles sont les inextricables difficultés qu'élimine cette conception du monde ? Je vois plutôt celles qu'elle laisse subsister et qu'elle aggrave.

M. Sully-Prudhomme pose d'abord son axiome fondamental : V éternité de l'être du monde, et il affirme que c'est là un concept purement empirique. « L'affirmation de l'être ne comporte pas de preuve, parce que la proposition sur quoi elle se fonde, à savoir que l'anéantissement total de l'univers est impossible, est évidente par ellemême. La contre-partie de cette proposition, à savoir que l'univers n'a pu commencer d'exister, est évidente aussi par elle-même » (p. 52).

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M. Sully-Prudhomme ne peut parler ainsi sans sortir du terrain purement empirique, et ces quelques lignes contiennent déjà trop de métaphysique ou trop peu.

Trop d'abord, car cette déduction que Tunivers n'a pu commencer d'exister j)(trce que son anéantissement est impossible, n'est pas empiriquement évidente. Gela seul est empiriquement évident, que les moyens de détruire l'être manquent. Aller plus outre, c'est, bon gré mal gré, faire un saut dans la métaphysique.

En même temps, ces lignes en contiennent trop peu, car l'auteur devrait encore écarter victorieusement une question que lui-même, à son insu, fait surgir : La supposition du monde éternel supprime-t-elle la nécessité d'une cause première ? On sait que le génie de saint Thomas d'Aquin s'est refusé à le croire. Autre est la question de commencement et de fin, autre celle de causalité (1). — De plus, en faisant de l'être cosmique un Être absolu, M. Sully-Prudhomme

(i) Voir les remarquables articles du P. Sertillanges : la Preuve de l'existence de Dieu et VÈlernité du monde [Revue Thomiste, septembre 1897 et janvier 1898).

doit, en bonne logique, non seulement lui prêter les attributs ontologiques d'infinité, de nécessité, d'existence par soi et en soi, mais encore lui reconnaître les attributs moraux et personnels inséparables de l'idée de Dieu, omniscience, bonté, sainteté, etc. Nous verrons ses hésitations

à ce sujet.

De tous côtés, cette théorie qui veut rester expérimentale, est culbutée dans la métaphysique. C'est que le point de départ lui-môme, cet être universel qui ne se manifeste que par l'efflorescence des phénomènes, n'est rien d'autre qu'une abstraction. M. Sully-Prudhomme le sent bien : il se défend vivement de faire de la métaphysique. Vainement il imagine une distinction entre le métaphysique et l'abstrait. Injustement, il confond la métaphysique avec les systèmes qui n'en sont,selon sa propre expression, que le roman. (( Je ne sais plus, dit-il, quel philosophe évaluait la vérité de ses concepts à la somme qu'il eût pariée pour en répondre... Les ontologies des philosophes allemands, suscitées par les conclusions de la critique kantienne, les systèmes de Fichte, de Schelling et de Hegel, tout en me captivant comme de dramatiques

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romans intellectuels, n'inspirent aucune sécurité à mon intelligence. Je ne me sentirais pas la témérité de risquer un mark sur la vérité d'aucune de ces spéculations pourtant admirables» (p. 60). Fort bien! Mais votre théorie est plus proche de ces systèmes que notre métaphysique, dont vous dites « qu'elle commence où finit la clarté » . Le premier venu peut rectifier cette boutade : la métaphysique commence où finit simplement le concret.

M. Sully-Prudhomme ne peut donc échapper à cette suspicion de délit métaphysique, qui lui pèse et finalement Tagace. Vers la fin de son étude, quand il se croit affranchi de toute préoccupation métaphysique et aborde avec un soupir d'aise une théorie moniste de la morale et de Part, il écrit : « Me voilà redevenu poète, ou plutôt simplement homme, car la spéculation qui côtoie l'être métaphysique risque de s'égarer dans l'inconnaissable, et cet égarement est une déviation cérébrale qui relève de la tératologie. . . » (chap. xïi). Mais alors, qu'a-t-il fait autre chose jusque-là que risquer de s'égarer dans l'inconnaissable ? Il n'a cessé de chevaucher à travers la métaphysique, — une métaphysique natura-

liste, au ciel bas, aux horizons écourtés, où l'esprit se contraint lui-même à ne donner jamais

sa vraie mesure.

Quant aux a difficultés inextricables » qu'il s'agissait d'éliminer, nous ne les avons nullement vues disparaître. Et nous avons même surpris l'aveu des contradictions insolubles qu'entraîne la notion moniste de l'Être.

Première antinomie (le mot est de M. Sully- Prudhomme, et nous comprenons cette préférence) : «Si, au lieu de considérer l'Être, ce qu'il y a d'éternel dans l'univers, je considère ce qui n'y est que transitoire, la sériedes événements dont l'être est affecté, il m'est à la fois impossible de concevoir à cette série un commencement, et impossible de ne lui en pas concevoir un. Pour qu'elle en eût un, il faudrait concevoir une variation initiale déterminée par un état antérieur de parfait équilibre, ce qui est absurde ; et d'autre part, comment concevoir une variation sans antécédent qui la détermine, en un mot, sans

cause?... » (p-52).

Pourquoi pas, si ce parfait équilibre et cette cause sont en Dieu ? Mais l'écrivain relègue Dieu dans l'inconnaissable. Et pourtant, nous

'rrzr

L INTELLIGENCE SAINE

voilà bien en pleine métaphysique ; et je suis donc en droit de le renvoyer aux preuves authentiques de l'existence de Dieu. (Somme tliéologique de saint Thomas d'Aquin, I p. q. II, art. 3.)

Dexixième antinomie ; « Il y a entre Têtre et le monde accidentel quelque chose de commun... Mais d'autre part, l'être, s'il a quoi que ce soit de commun avec ce monde, implique donc de Taccidentel, conséquence contraire à sa définition môme... » (p. 57). On ne saurait mieux dire !

Troisième antinomie : « Gomme il ^*rait contradictoire qu'une activité libre oui pour cause un principe nécessaire, lacroyanc<î :in libre arbitre me semble entraîner logiquement U foi dans une cause libre aussi de tout le monde accidentel... » (p. 91). Et pour écarli^r celle diflflculté, on propose le postulat qui: voici : le libre arbitre est une composante du sysltîine multiple des forces, il en modifie accideulellcinenl les résultantes et les effets, mais janjai$ les lois.

Y a t-il sous ces mots une explication réelle^ ou n'y faut-il voirque l'affirmation el kmégation simultanées de ce qu'il s'agit d'expliquer ?...

Ainsi la notion moniste de l'Èlre suprême

l'intelligence SAINE

entre-t-elle en confiit avec celle de ses attributs de nécessité et d'éternité ! Et Ton ne peut nier que ces « antinomies » ne soient proprement des contradictions, puisque rien, dans lesystème,

n'en réserve et n'en protège le mystère : c'est ressence même de cet Être absolu qui en repousse la solution. Au contraire, la métaphysique saine et la foi chrétienne peuvent maintenir hautement — et le doivent — leurs antinomies et leurs mystères, car c'est l'Essence divine ellem&me qui en e^l pour nous le nœud transceo-

d:ml.

Mais où rénigiue soulevée ixir M. Sully-PnidhoTiiine apparaît plus cruelle, c'est lorsque, voulant remonter d la source de la beauté el de la bonté de» choses, il est condamné t reftiscr à son Dieu leô allribnU intellectuel:» cl luûi-au.xqui en devraient Olre le princiiKi. Pournous, c*esl la Bagessedu Divin Artistcqwiesllelréîçordeâformcs visibles el invisibles dont la richesse et la diversité nous ravit ; et c'est «a Bonté et sa Providence qui l^t leur vie joyeuse et leur duriSe et leur rtcun^ftctlon ici-bas. Tout autre est Tinltirprétalion iiionititc dC5 attributs personnels de Dieu, nôceaaai l'émeut, n L'évidente mullipHcité, Tévî-

L INTELLIGENCE SAINE

l'intelligence saine

dente variété des événements de ce cosmos réclament dans l'être un principe d'activité multiple et variée, et je ne peux éviter de le constater. Comment donc concilier la pluralité des caractères originels de cette activité avec leur nécessité?... Gomment peut-il y avoir eu nécessité à ce que ce même organisme prît tant de formes diverses ?... N'y a-t-il pas une disproportion frappante entre la multitude des différences morphologiques, d'une part, et, d'autre part, la simplicité du germe initial et le nombre restreint des agents qui en ont si prodigieusement modifié, à la longue, la virtualité plastique? Je ne peux m'empêcher de supposer une pluralité et une diversité initiales d'essences organisées.... ; mais alors je ne conçois plus cette richesse comme compatible avec la nécessité Je serais tenté d'y admettre l'arbitraire et

même le caprice, une sorte de préoccupation esthétique, de l'art en un mot; mais je n'ose m'arrêter à une hypothèse aussi peu rationnelle, anthropomorphique assurément » (ch. xii).

Comme l'on regrette ici de voir le poète qu'est M. Sully-Prudhomme répudier, j'ose dire avec pusillanimité, l'induction esthétique, lui qui a

trouvé de si beaux vers sur les formes et sur les yeux :

Vos modèles sont quelque part, 0 formes que le temps dévore !

Il est vrai qu'il place ces modèles dans le a paradis de Platon », lequel, on le sait, n'est qu'une caverne. Mais il a chanté les intuitions de la Poésie :

Non I j'ai foi dans la Poésie...

Elle allume sa fantaisie

Dans tes beaux yeux, ô Vérité !

Si le doigt des preuves détache

Ton voile aux plis multipliés,

Le vent des strophes te Tarrache,

D'un seul coup, de la tête aux pieds.

Et c'est pourquoi, toute ma vie,

Si j'étais poète vraiment.

Je regarderais sans envie

Kepler toiser le firmament.

[Stances et poèmes.)

Quant à l'attribut de bonté, que la raison prête à l'Être absolu, il ajoute : « S'interdire de rien prêter d'humain à l'être qui anime et dirige tout le monde accidentel, c'est se condamner à un isolement effrayant au milieu de cette foule de fantômes silencieux dont aucun

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ne paraît en savoir plus que moi sur son origine, sa nature et sa destinée. Pourtant eux et moi nous communiquons tous, à une profondeur insondable, avec notre cause éternelle, nécessaire, absolue, infinie. Puisque tous nous tenons d'elle ce que nous sommes, il y a certainement quelques caractères de fraternité entre nous et de paternité dans nos relations avec elle. Mais combien cette fraternité et cette paternité ressemblent peu à celles qui unissent les hommes et dont j'emprunte ici l'image!... C'est comme si j'entreprenais d'employer les caractères de mon corps à définir le soleil. Je renonce donc à demander à l'être métaphysique s'il est bon et juste ; j'y renonce par la môme raison qui m'interdit de l'interroger sur la couleur de ses yeux. Ce qui dans l'âme humaine, sous les noms de bonté et de justice, assure à notre espèce sa conservation et son rang, change, par degrés, de nature et d'aspect, en reculant jusqu'à la plus lointaine source de la morale à travers toute la création, et perd, d'échelon en échelon, ses caractères avec son objet. L'attribut qui, dans l'être, s'adapte et suffit à toutes ces applications successives pour subveniràtoutesles exigences del'uni-

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verselle évolution ne s'appelle ni bonté, ni j ustice, ni cruauté, ni partialité, ni même indifférence. Je n'en connais pas le nom, j'en ignore la nature et je ne cherche pas à le comprendre. Il existe assurément, je n'en sais pas davantage » (pp. 198, 199).

Peur de l'anthropomorphisme, après la peur de la métaphysique !

Que M. Sully-Prudhomme nous permette de lui rappeler l'admirable règle du discernement de l'anthropomorphisme que lui-même a formulée : c( Quand les caractères communs à l'objet et à l'essence humaine, tout en appartenant à celle-ci, ne lui appartiennent pas en propre, ne sont pas de ceux qui la spécifient en la distinguant de toute autre, leur identité dans l'objet et dans Thomme ne les affecte nullement d'anthropomorphisme. Bien loin d'être une cause d'erreur, elle est au contraire la garantie de l'objectivité de l'idée formée )) (p. 65).

Cela suffit pour absoudre la métaphysique et la théologie de vos incriminations ! Car l'intelligence, la sagesse et la bonté que nous découvrons en Dieu, d'après les nobles, ne sont pourtant pas les nôtres : mais elles n'en sont, de

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nous à Dieu, que la transposition transcendante, et elles ne sont, de Dieu à nous, qu'un reflet, une analogie.

Voilà les difficultés et les contradictions que le monisme laisse « inextricables » par rapport à Tobj et suprême de la connaissance : que dirai-je de celles qu'il ne supprime point dans l'acte même de Tintelligence ? En quoi le mécanisme en est-il simplifié ? Le dualisme, que nous y avons signalé, subsiste, avec plus de confusion et d'obscurité, il est vrai. Les perceptions et les impressions sensibles ne cessent pas d'être rectifiées, épurées par ce qu'on nomme la critique intellectuelle, c'est-à-dire la science positive, uniquement. Et Ton avoue qu'en admettant même a que Tœuvre scientifique soit achevée, que l'homme soit parvenu à synthétiser toutes les lois partielles consignées dans les sciences positives, et à les convertir en une seule loi formulée algébriquement par une seule équation, de manière à pouvoir exprimer numériquement, moyennant le minimum de mesures empiriques requises, tout phénomène tombant sous l'observation interne ou externe », rintelligence ne serait point satisfaite pour cela. « Car une

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loi, si compréhensive qu'elle pût être, quand même elle ne laisserait hors de ses prises aucun événement de l'univers, ne serait encore que l'expression de ce qu'il y a de commun à tous les événements sous leur diversité, c'est-à-dire une constatation d'ordre accidentel encore. Cette loi expliquerait tout, excepté elle-même » (p. 99). En un mot, le monisme ne supprime pas plus dans l'intelligence que dans la conscience et la liberté cette mystérieuse lutte entre le moi et le non-moi où s'affirme impérieusement et d'où finalement sort victorieux le vrai absolu et métaphysique.

Notons rapidement que le monisme ne supprime nulle part, comme il s'en flatte, le dualisme de la force et de la matière, par la raison qu'il ne supprime point nécessairement les substances ni les causes particulières, donc ni le mouvement ni l'inertie (1).

(1) C'est dire combien fondée et résistante apparaît la vieille théorie scolastique de l'Hylémorphisme : il y faudra toujours revenir, parce que toujours il faudra distinguer un élément passif et un principe actif dans les choses.

Peu importe qu'on recule jusqu'à l'atome constitutif de la molécule la recherche de l'unité substantielle ; là même,

l'intelligence saine

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En outre, que devient la certitude des premiers concepts et des axiomes, éléments nécessaires et immuables de Tacte de connaissance ? Cette certitude n'est plus que flottante et provisoire. Puisque « la confiance du savant dans la fixité des lois naturelles est, au fond, un pur acte

de foi une présomption fondée sur la durée

très probablement immense de chaque système accidentel institué par l'être, comparée à celle de la vie humaine » (pp. 199, 180), rien ne nous garantit plus la solidité de nos principes d'observation, de classification, d'induction. Passe encore pour les sciences naturelles : l'on se résignerait à n'être qu'à un tournant de la marche vers la synthèse définitive du monde physique, dût cette synthèse compter encore bien des étapes et des haltes, de quelques millions d'années chacune ! Mais si c'est aux lois du raisonnement, de la volonté, delà conscience qu'on applique cette nécessité évolutive, alors sur quoi donc s'appuiet-on pour la déduire et pour prophétiser ces perfectionnements sans fin ? La preuve de la

l'uniformité de la masse et la diversité des valences répondent à la notion de matière et de forme.

permanence et de la solidité de notre système logique étant impossible à faire, il n'est que prudent de s'abstenir de poser des conclusions.

Je le sais, cela ne déplaît point à l'imagination de certains vulgarisateurs de science !

Enfin, de même que le monisme est plutôt une menace pour l'avenir de la science, de même, par une insigne contradiction, il calomnie son passé. En effet, il semble qu'elle ne devait être que la prise de conscience progressive et harmonieuse de l'être cosmique sur lui-même : voici, au contraire, que M. Sully-Prudhomme n'y voit qu'une violence faite à l'organisme cérébral et un surmenage des fonctions intellectuelles : « Il ne me semble pas que l'appropriation des organes de relations à la connaissance des événements extérieurs soit assez complète pour m'obliger à y voir une fin préfixée qui serait la science entière du monde accidentel. Quand, d'autre part, je songe au temps si long que l'homme a mis à s'apercevoir que la vraie méthode pour assurer et faire progresser la connaissance de ce monde est l'observation et l'expérience, j'en infère que le champ de la science était naturellement restreint pour lui par les ressources et la

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portée médiocre de ses sens et par ses procédés instinctifs d'investigation. J'en infère que sa curiosité, dépassant ce domaine bornédès qu'elle a pu disposer de loisirs, a dû chez lui violenter l'organisme cérébral et surmener les fonctions intellectuelles apparemment accommodées à la seule conservation de l'individu et de Tespèce... Je crois enfin reconnaître un indice de l'usage excessif, anormal, que l'homme a fait de son intelligence naturelle dans la difficulté qu'il éprouve à élargir la sphère de ses inductions. La découverte d'une loi naturelle excite en nous l'admiration, et, avant d'être formulée scientifiquement, elle a fait d'ordinaire un long stage militant à l'état d'induction provisoire sous le nom d'hypothèse » (p. 110).

Combien peu spontanée apparaît la formation deVétat de conscience, qui est pourtant un événement de l'Être absolu !

Bien plus, cet effort violent au prix duquel l'être cosmique prend en l'homme conscience de lui-même n'aboutit qu'à une séparation toujours plus accusée de la personnalité humaine d'avec la nature. A mesure qu'il se civilise et s'affine, l'homme n'échappe-t-il pas davantage,

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du moins en tant qu'être morale à l'influence immédiate des forces naturelles ? Il n'affirme la vérité scientifique qu en s'affirmant et se posant davantage lui-même ; plus il s'attache à la poursuite des réalités objectives, plus il rehausse le moi ; plus il possède la terre, plus il se sent supérieur et isolé.

On dira peut-être qu'il faut attendre que la science soit complètement organisée, et que toutes les sources des grandes énergies soient captées pour voir cette divergence croissante de la vie humaine et de la vie cosmique s'effacer dans l'absolue domination de l'homme sur tout l'univers; mais alors pourquoi la marche des découvertes scientifiques, au lieu d'être mesurée et logique, est-elle si pleine de hasards ?

...On rencontre ce qu'on invente ; Et je cherche avec épouvante Les œuvres de ma liberté...

Pourquoi l'homme périt-il si souvent victime de ces découvertes, comme si la nature se vengeait de la violation de ses secrets ? Pourquoi les veilles et la vie de l'esprit usent-elles le

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corps ? Pourquoi le progrès ne fait-il que compliquer davantage les problèmes économiques et sociaux ? Pourquoi, du côté physique, loin de voir nos besoins décroître, nous sentonsnous, par le fait même des applications scientifiques, plus asservis et plus indigents?

Si le monisme veut dire que cette laborieuse transition doit faire de nous des anges quelque jour, nous lui préférons les espérances chrétiennes !

Je ne parlerai point de rinsuffisanco d^ celte théorie pour fonder une morale: M.Sully-Prudhomme convient que le désintércs.scment est. au point de vue rationnel, contradictoire ; mais il nous assure que s'affranchir de la curiosité méUphysique décuple en nous l'attrait du bien, el il se fie « au guide intérieur comme les bdUSà leurs instincts ». Il esquisse une morale, qui, «i réalité, n*est qu'un compromis avec les néccs^ii^ sociales, et qui n'explique point l'idéal moral intérieur.

Je n'insisterai pas davantage sur le manque de souffle de l'esthétique moniste. laquelle se réduit à une vague et instinctive a$piralion vers une perfection future de l'espèce.

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M. Sully-Prudhomme, qui déclare voir dans le monisme bien plus a une mesure de prudence intellectuelle qu'une doctrine », — (et en effet le monisme ne résout rien), — déclare aussi finalement que sa théorie morale et son esthétique représentent « ce qu'il entend ne jamais sacrifier de sa foi aux suggestions de l'inconnaissable D (p. 239). C'est que, à son insu, il y met

bien autre chose que le pauvre idéal moniste. Épris comme il Test de perfection morale et de beauté, el tout âmpré^é encore des Ioîqtaines iullucticci^ chrâtiennes, son noble esprit retrouvera la voie vew le « Dieu inconnu >, mais non pas incoDnaissa)>le> qu<; le préjugé antimétaphysique lui a ûiit p«rdni. Ceci réparera €ela.

Qu'on ne croiepoiat queje n'ai cité que ses aveux contradictoires, sans mentionner sessolutioni< : celles-ci ne sont gu^*re que de$ po^tu-* lats, ou de$ approximations de nos solutions à nous ; et souvent in^^mc il renonce à tenter une solution quelconque !

PoLii\(ùoi donc. dira-i-OD, noiiic éitd spécialement occupé de son livre 7 Parce qu'il est n*pr^ nenioit/de reffort douloureux et solitaire, mais

■^KT^^II'.'JHlWU'r

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sincère et courageux, d'une multitude d'esprits, en qui le mécanisme de Tintellection a été faussé, et dont le malaise semble si distinctement exhalé dans la page que voici, réplique de Tintelligence moderne au Nel mezzo del cammin de Dante :

« Je vieillis ; chaque jour me précipite vers le

terme où je ne penserai plus, où du moins il y a

chance que je ne puisse plus penser... Quelle

aura donc été sur la terre la trempo naturelle do

mon cerveau ? Quel aura été le friiH mùr de son

labeur propre? Il est temps que je àe di^x*nift et

le recueille. Mon acquis personnel m'humilie ;

mon ignorance,au bout du compte, in*époQTantc-

Tout rinconnu m'a tenté, mais Je ne suis doué

pour aucune découverte ; à peine le «uis-je pour

m'assimiler les plus lumineuses conquêtes d'au-

trui sur l'ombre qui voile la matière et le jeu de

ses forces. Je dois aux sciences naturelles qntA"

ques notions certaines, les plus pcnénht.s ; mais

les questions y sont d^autant moins élucidées

qu'elles m'intéressent davantage; entre autrc$^

celle de la vie. Quant aux malhématiquet», le

peu que j'en ai effleuré m'a tout de $uile averti

que ce sont des machines mentale» admirable-

ment agencées pour exploiter tous les objets qu'on y introduit, pour en tirer tous les rapports qu'ils impliquent ; malheureusement, les seuls objets qu'on y puisse introduire sont des quantités et des figures, et aucun des problèmes qui m'attire ne relève de ces données. Restent les doctrines transcendantes, d'ordre religieux, métaphysique, psychologique, dont les objets dépassent et déjouent l'atteinte des sens; elles traitent précisément de ce qui me passionne et mo tourmente, nmis elles ne m^ontrieo cn^tgné qui fût inébranlablemenl prouvé, et Timpossibilité où sont leurs C>co1c$ ou leurs chapelles de s*eintendre sur n'importe quel article de leur programme m'en a inspire une incurable défiance... Peut-être vaîs-jc constater, à ma honte,que je ne suis pas plus avancé sur Tabrupt sentier de la vérité aujourd'hui qu*au début de mon pèlerinage» quand ma mère me joignait les roains^ matin et soir» en me faisant balbutier de$ mots que je sentais sacrés sans y rien comprendre... T» (p. 187, 189),

Décidément, et pour (Inir, nous préférons en M. Sully-Prudhomme le poète au philosophe : car nous croyons» quoi qu*il en paraisse. Tan

l'intelligence saine

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distinct de l'autre ; et je me refuse à admettre que ces beaux vers ne célèbrent pas autre chose que la froide pensée scientifique :

Elle est si douce la pensée, Qu'il faut, pour en sentir l'attrait, D'une vision commencée S'éveiller tout à coup distrait.

Le cœur dépouillé la réclame ; Il ne la fait point revenir, Et cependant elle est dans l'âme, Et Ton mourrait pour la finir...

On voit maintenant ce que j'ai voulu faire entendre par Vohligation préalable de se faire une intelligence saine, et par le retour à Tordre et à la simplicité des fonctions de la pensée. Je n'ai point voulu transcrire à l'usage de mes lecteurs certaine thèse célèbre sur la faillite de la science, ni faire la caricature des hommes de science (1). Je n'ai fait que dégager les causes

(1) Le type mémorable d'Adrien Sixte, par exemple, en qui la littérature psychologique a incarné l'homme de science, n'est qu'une caricature ; et son a Disciple » a une droiture morale trop douteuse pour que la réplique qu'il donne pratiquement à son maître ne perde pas beaucoup de sa valeur.

générales de la souffrance intellectuelle contemporaine ; et j'ai montré que toute opposition à ' la vérité religieuse implique un oubli de la loi vitale de l'intelligence, qui est de combiner l'image avec l'idée pour développer l'idée dans l'image, de peser toujours les uns par les autres les résultats de l'expérience et ceux de l'induction métaphysique, de suivre progressivement la lumière de l'idée jusqu'au seuil du monde spirituel et divin.

La pénétration ne suffit donc pas à l'esprit, sans cette harmonie pleine et lucide de ses énergies, qui représente, dans les choses intellectuelles, le sens de la mesure et du goût, et peutêtre n'est autre chose que le bon sens. Mais la philosophie et la religion ne sont de si hautes choses , que parce qu'elles sont l'exercice suprême du bon sens.

Et quoi d'étonnant si l'estime de la vie de la pensée vient à faiblir, quand la fonction intellectuelle est présentée presque partout en des définitions qui la défigurent ? Rabaissée plus ou moins ouvertement au niveau de la sensation et parquée dans le champ des phénomènes, ses résultats peuvent être objet de curiosité scien-

'iW'jl

L INTELLIGENCE SAINE

l'intelligence saine

tifique, non de vie intérieure ; — suspectée de n'être qu'un mirage idéologique, son inutilité rencontre le dédain de nos générations pratiques. La fée intellectuelle, pas plus que les autres, n'est de notre temps. Je n'ose dire, — car je ne veux pas le croire, — que la seule image sous laquelle nous comprenions encore la pensée soit celle d'un produit industriel, dont l'exploitation finalement s'évalue par des chiffres : mais avouons que les idées pures nous apparaissent un peu comme des bulles d'air se faisant jour à la surface de je ne sais quelle matière terne sécrétée par le cerveau.

Et pourtant, la pensée est un de ces mots où l'humanité, au cours de sa longue expérience, a mis un sens qui ne peut être illusoire, un de ces mots qu'elle a réservés et, plus que le langage ordinaire ne veut le dire, consacrés. Elle n'a point conféré le titre de 'peyiseurs aux idéologues, ni même aux mathématiciens ; elle n'attribue pas davantage le glorieux caractère de la pensée aux observations ou aux expériences faites sur les réalités sensibles : on ne dit pas d un chimiste qu'il est un penseur.

La pensée est à la fois plus haute et plus hu-

t ÏTS

maine que cela. Elle révèle l'homme à lui-même avec ses grandeurs et ses misères, et elle révèle Dieu à l'homme. Elle découvre l'action immense et complexe des causes principales, des lois suprêmes qui régissent le monde et la vie, sans jamais oublier que l'homme est intéressé à leur jeu. Elle n'est ni abstraction creuse, ennemie des faits, — ■ ni sensation systématisée, hostile, sous prétexte de science, aux concepts généraux, essentiels à la vie saine de l'esprit.

Ce que l'humanité a donc mis dans ce mot illustre, c'est son plus noble effort pour atteindre non seulement le vrai, mais aussi le bien et le beau qui n'en sauraient être séparés ;— effort jamais épuisé d'ailleurs, parce que les sources de la vérité et du bien jaillissent des profondeurs de l'Être divin et y demeurent cachées. « Personne n'a jamais vu Dieu », dit l'Évangile

(Joan. i, 18).

La pensée est la soudaine découverte du génie, mais elle est aussi la conquête laborieuse de l'honnête homme, et elle peut même éclairer le front d'un pâtre.

Qui de nous n'a voulu, aux belles heures de sa jeunesse, mettre sa vie dans sa pensée? Entre

L INTELLIGENCE SAINE

vingt et trente ans, il se fait dans l'âme comme des éclairs qui illuminent certains aspects des choses si vivement, que le souvenir en reste à jamais. Alors, nous avons entrevu l'honneur, la sublime poésie de la pensée, et nous avons goûté à ses jouissances supérieures (1) !

La pensée explique et enchante la vie, elle affranchit et apaise le cœur, elle amortit en nous le choc des forces aveugles de la nature, elle allège le poids de la matière, elle fait la beauté vraie et totale de l'homme, elle dore le couchant de sa journée terrestre, elle adoucit la mort.

L'estime des choses de la pensée, il la faut rendre aux intelligences avant de tenter de les gagner à TEvangile, car la Pensée est un des noms divins de Jésus-Christ.

C'est rintelligence saine qui ramène à la vie de la pensée.

La Volonté Saine

(1) Saint Thomas d'Aquin répète cette parole duMaître des philosophes •' « Minimum quod potesl haberi de cognitione rerum altissimarum desiderabilius est quain certissima cognitio quas habetur de minimis rébus. »

(I. p. q. I., art. 5.)

Right faith is the faith of a right mind.

(Gard. Newman.)

L'étude de la volonté semble d'un intérêt plus universellement humain, plus populaire que celle de l'intelligence : observez toutefois qu'elle y ramène toujours. L'action, à supposer qu'elle ne partît point de l'idée, la rencontrerait forcément. Et si on l'isole de l'intelligence et de la pensée, la volonté n'a plus d'histoire, et l'on en a bientôt tout dit : alors, le courage, la vaillance et l'héroïsme, ces trois manifestations glorieuses de la volonté qui font les épopées militaires et littéraires, deviennent de simples tours de force. Au contraire, l'intérêt augmente à mesure que grandit l'idée qui inspire ou règle Taction et Tamour. Quel charme supérieur n'offre point le spectacle de la vie intérieure d'une volonté, lorsque, jeune, elle s'éprend de l'Idéal moral et s'ouvre à sa chaude influence comme la fleur

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LA VOLONTE SAINE

LA VOLONTE SAINE

au soleil, ou déjà virile entreprend contre ellemême, pour les droits de la Beauté morale, un véritable duel! Et combien plus attachante, émouvante encore est Tétude de la volonté aux prises avec la Vérité surnaturelle révélée par rÉvangile ! C'est la lutte de Jacob avec Tange.

Le lecteur sera donc médiocrement surpris s'il s'aperçoit qu'en exposant la théorie de la volonté et en traitant de la volonté saine, nous ne perdons pas de vue cette rencontre avec la vérité surnaturelle. Le but avoué de cette étude nous permettra de rechercher finalement quel est le rôle de la volonté, comparé à celui de l'intelligence, dans l'acquiescement à la Vérité révélée, et quelle est la réelle attitude de la volonté dans Téloignement de la Foi.

L'on peut distinguer dans la volonté une énergie et une fonction exactement corrélatives à celles de l'intelligence.

Comme celle-ci tend nécessairement au vrai absolu, la volonté tend nécessairement au bien parfait : car, observent toutes les philosophies,

aucune nature ne va sans une inclination déterminée et proportionnelle ; le minéral n'est point sans quelque affinité, l'animal a son instinct. Mais l'inclination propre de la nature intellectuelle, c'est la volonté ; et c'est l'amour du Bien suprême qui différencie la volonté de l'affinité minérale et de l'instinct. Voilà l'énergie.

En outre, de même que l'intelligence épure les réalités sensibles pour y recueillir les concepts généraux qui la mènent aux essences métaphysiques et à Dieu, ainsi la volonté faitelle, ou doit-elle faire un choix parmi les fragments de bonté que contiennent les réalités terrestres, pour ne goûter qu'à ceux qui lui peuvent être un viatique dans sa course haletante vers le Bien infini. Voilà la fonction.

Par conséquent, le jeu intime de la volonté se décompose : 1<* en une tendance générale, qui nous apparaît tout de suite impuissante à se terminer aux perfections fragmentaires des choses créées, — nécessaire amour du bien absolu, et, peut-on dire, essence même de la volonté ; 2^ en l'emploi détaillé et libre de l'activité pratique au service de cette tendance générale.

l'ame SAI^E 6

LA VOLONTE SAINE

En effet, le libre arbitre, principe de toute vie morale, par lequel la raison commande à toutes les puissances de l'âme et donne à ses propres jugements leur effet décisif, n'est en quelque sorte que le passage de l'appétit essentiel du bien absolu dans le domaine des choses relatives. C'est un droit de sélection, ayant sa racine dans le simple fait de pouvoir aimer intelligemment l'universalité du bien, et discerner les objets qui se rapprochent ou s'écartent de cette notion universelle, — puis s'exerçant par le choix effectif de ces intermédiaires du Bien infini, quelquefois par la préférence erronée ou coupable donnée aux objets contraires. Dès lors, seuls les êtres intellectuels sont libres, et le nom d'appétit rationnel convient exactement à la volonté, et la liberté n'est que la faculté du choix des moyens, en vue et sous l'inspiration inviolable de la fin suprême. Facultas eligendi, servato ordine finis.

Le langage ordinaire, quand il parle de la volonté, se réfère presque toujours à la fonction;

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et l'on n'a pas assez remarqué combien est oubliée et négligée Vénergie radicale de la volonté, cette tendance générale, primitive, essentielle vers le bien parfait, qui la peut conduire si lo'n et si haut ! Il est superflu de passer en revue toutes les formes de la souffrance et, puisqu'on n'a pas craint d'employer le mot, toutes les maladies de la volonté, si Ion a ignoré cette appétition violente du bien universel qui jaillit du fond de notre âme. Car elle ne doit pas être en nous un instinct irraisonné, et la première loi de l'hygiène de la volonté c'est précisément de prendre conscience de ce désir du bien, de ne le point laisser végéter dans la demi-obscurité de la vie sensible. La morale, la psychologie pratique, les théories d'éducation se condamnent si souvent à des banalités et à des redites, parce que, distraites de cet objet primordial, elles ne veillent qu'au détail de la dépense d'activité volontaire. Il faut veiller premièrement sur le grand ressort, de peur qu'il ne vienne à se détendre, à perdre de sa force de projection qui doit aller jusqu'à l'infini. Voilà la principale et presque totale éducation de la volonté : l'aider à pénétrer de détermination intelligente et réflé-

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chie le désir primitif du bien qui la meut, à le saisir en lui-même d'une libre et énergique étreinte pour le pousser jusqu'à son dernier terme logique. L'homme met sa gloire à prêter pour ainsi dire un peu d'intelligence aux agents et aux forces de la nature qu'il surprend par ses découvertes et qu'il asservit dans ses machines: pauvre gloire, auprès de celle de donner à l'essentielle force de la volonté toute sa conscience et toute sa portée !

Si elle restait un instinct aveugle, cette force ne serait plus l'amour du Bien absolu, mais seulement la convoitise qui s'éparpille dans une quantité successive de biens secondaires ou apparents; elle s'userait dans les vaines joies ; elle deviendrait compatible avec le mal et l'erreur, car même dans le péché et le désir du néant, lappétition du bien se retrouve, mais par une erreur défait : alors, c'est justement pour avoir perdu la conscience ou l'estime de son essentiel besoin d'absolu que la volonté se dupe si tristement elle-même.

Saisir en elle-même cette énergie essentielle de la volonté, la pénétrer de détermination et de conscience, c'est référer, je voudrais pou-

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voir dire une fois pour toutes, à Dieu comme au but souverain delà vie toutes nos entreprises et tous nos amours. Une fois pour toutes ne suffit pas au cœur, mais surtout - qui ne le reconnaît ? ~ c'est trop peu pour notre liberté versatile, si facile à se laisser arracher des rétractations équivalentes. Notre vie est un livre dont la dédicace initiale se doit répéter en sous-titres à tous les chapitres, à chaque page même, de peur que bien des pages ou ne restent en blanc, ou ne se noircissent que trop. Les existences vouées au dévouement obscur, et celles qui se font d'héroïques aventures n'ont que ce même mot d'ordre : Dieu. Le monde a beau s'élargir pour nous : ce grand travail d'expansion qui pousse les peuples hors de leurs vieilles frontières a beau nous provoquer à des tâches plus universelles et étendre la responsabilité de chacun de nous, le pôle de la volonté n'en est pas moins Dieu ; ou plutôt le monde n'en devient-il pas réellement plus petit pour elle ? L'effort où la volonté se doive et se puisse toujours royalement déployer, c'est celui, visible ou non, qui la fait, suivant la belle locution philosophique, s'ordonner à Dieu. Dès lors, tout

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le reste devient non pas indifférent, mais secondaire. De lointains exploits peuvent ajouter beaucoup à Tamour de Dieu, mais ne peuvent y suppléer ; et inversement il y a des vies intérieures qui valent toute une croisade.

Saisir en elle-même cette énergie profonde delà volonté, n'est donc point, comme il pourrait sembler tout d'abord, une impossible tentative. De même que l'intelligence, après la première période d'abstraction spontanée et de raisonnement rudimentaire, peut reprendre ensuite par la réflexion formelle ce travail intellectuel, s'y attache pour les seuls charmes ou avantages qu'elle y trouve, y revient non plus au hasard des impressions et des rencontres, mais expressément et à propos de tout, — enfm se complaît indéfiniment dans la généralisation des idées et des aperçus : ainsi, la volonté, à mesure qu'elle se dégage de l'instinct, peut-elle aspirer vers le Bien suprême directement et pour l'amour de lui. Alors, le désir de l'absolu n'est plus à la merci des volitions particulières ; il ne va plus à l'aveugle, tâtonnant et ne s'élevant vers l'infini que parce qu'il se heurte péniblement à chaque pas aux bornes du concret : d'un libre et

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intelligent essor, il gagne les sommets, et d'une cime à l'autre il ne cesse d'approcher de l'objet divin, jusqu'à ce qu'il atteigne à la limite extrême de l'air respirable.

Pour le chrétien, cette capacité de s'orienter vers le bien parfait est soutenue et stimulée par le précepte de la charité habituelle, qui s'en empare et la transforme. Mais, à part même cette consécration surnaturelle que lui donne la foi chrétienne, il faut reconnaître que cette énergie essentielle de la volonté est, en tout homme, une noblesse qui oblige, et dès l'aube de la raison un pouvoir qui implique un devoir d'ordonner au Bien absolu toutes les activités

de son être.

Saisir en elle-même cette noble force de la volonté, n'est donc pas, non plus, la vague et illusoire jouissance d'un esprit maladivement replié sur soi. Au contraire, l'abus de l'analyse, l'indiscrète et égoïste concentration tuent, ou du moins dessèchent cette racine de tous nos vouloirs. L'esprit d'analyse est bienfaisant quand il vient d'une sensibilité aimante, — tel en Ruskin, par exemple. Il est douloureux et funeste^uand il vient d une sensibilité longue-

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ment et durement contrainte, ou quand il se rencontre avec une nature déjà pusillanime. Alors, il refoule au dedans et il absorbe l'énergie volontaire, il affaiblit le goût de l'action. Toutefois ses effets ne sont pas encore irréparables : ils le deviennent, quand Tesprit d'analyse résulte ou s'accompagne de l'abus prolongé des sensations violentes. C'est la chute dans le cynisme. Le pusillanime esquive par lâcheté les coups d'aiguillon de l'absolu ; il a peur de l'action qui réglerait en lui l'analyse : le cynique blasphème la vie qui l'a déçu et le condamne à penser ; il nie l'objet et le prix du vouloir. C'est un coup de paralysie complète qui glace en sa volonté le désir du bien parfait.

Tout autres sont les âmes qui se possèdent dans l'intégrale énergie de leur volonté. Les multiples épreuves de l'existence humaine, les responsabilités, les crises morales ne font que révéler et grandir encore leur beauté. Il serait facile, en s'en tenant aux moments saillants de l'histoire, de découvrir et de ramener à quelques types admirables toutes les variétés de volontés saines. Voici la Volonté chevaleresque des fortes et simples époques croyantes. Osons le dire :

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combien elle l'emporte sur la vertu laborieuse et bien un peu conventionnelle des chétifs ascètes que nous sommes ! La lutte contre la nature pécheresse, on la dirait plus mesquine de nos jours : nous nous y évertuons à grand renfort de méthodes et dindustries et de théories, sans réussir, hélas ! à résoudre l'antinomie de la nature et de la grâce comme le faisait d'emblée cette volonté conséquente d'autrefois. En ce temps-là, l'âme était tout ensemble si croyante et si saine qu'elle pouvait obtenir promptement l'héroïque soumission de la nature, ou se sentir presque sans effort en harmonie avec la grâce. Cela est si vrai, que de rencontrer aujourd'hui, dans un Courbet, dans un Sonis, l'alliance de l'honneur chrétien et de l'honneur militaire, nous donne l'illusion que nous rejoignons par eux les siècles où les saints étaient des chevaliers, où l'ascétisme claustral lui-même gardait tant de naturel, de rondeur et d'élan dans son austérité

sans merci.

Voici la Volonté ordonnée et sereine des époques classiques. Dans l'apogée momentanée de la religion, des lettres, de la gloire nationale,

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elle a vu le triomphe de tout ce qu elle aime. Les contradictions et les énigmes qui assombrissent la vie semblent levées ; les luttes qui déchirent l'âme, suspendues; les misères qui enlaidissent l'homme, guéries. La volonté se repose dans la paix, sans s'y endormir, sans perdre de vue le Bien suprême ; elle puise à toutes les sources les jouissances supérieures qui jaillissent autour d'elle, sans s'y enivrer. Pourvu que dure cet âge d'or ! Mais déjà l'on prévoit le péril de tant de prospérité : trop confiante dans ce triomphe des principes d'ordre et de beauté, trop sûre de cette passagère harmonie entre la vie et la pensée, la volonté va se montrer aussi trop généreuse pour les éléments hostiles jamais anéantis, trop facile aux compromis avec le sens humain, l'intérêt terrestre. Un moment, elle fléchira en Bossuet devant le prestige des puissances du monde ; en Fénelon, devant le mirage mythologique. N'importe, la Volonté des âges classiques sera, en somme, restée fidèle aux appels du Bien absolu, et n'aura rien abdiqué de sa divine énergie.

Voici enfin (pour ne point allonger indéfiniment la série de ces types) la Volonté un peu

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fiévreuse des époques de résurrection religieuse et de transformation sociale, —fiévreuse, dis-je, mais que de vie saine sous ces frissons ! C'est qu'elle s'attache d'un égal amour à l'héritage solide du passé et aux fières espérances d'avenir, et elle entre avec une ardeur infiniment compréhensive dans le travail de transition qui agite le présent. Cette réceptivité lui fait s'approprier sincèrement et profondément tous les états d'âmes : elle a ses heures de vaillance chevaleresque, d'indulgence sympathique et conciliante, comme aussi de sérénité et de calme bonheur dans le don total d'elle-même à la vérité et au bien. Elle est stoïque, intraitable, et pourtant elle pousse à l'extrême le respect de toutes les formes de la vie et de la liberté, elle s'en éprend tout à fait. Elle méprise et défie le mal jusqu'à ne plus y croire presque ; elle accepte les moindres gages de bonne foi. Passionnée pour la justice et la vérité, elle les élève si haut qu'elle veut ne les voir se défendre que par elles-mêmes, comme le soleil; elle est jalouse et défiante à l'excès de l'irruption de la personnalité humaine au service de leur cause. Surtout, elle se heurte aux volontés qui ne sont

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point réceptives comme elle. Là est sa faiblesse, qui l'entraîne à une affectation et une exagération d'impartialité, parfois à des avances imprudentes, à une témérité de sympathie pour des causes douteuses ou perdues : par haine de l'esprit de parti et de l'intransigeance, elle y tombe elle-même. Mais qui voudrait lui en faire un crime ? C'est la faute et la fatalité de telles époques. Seulement, le temps passe, l'histoire marche, les transitions ont une fin, et il faut prévoir que « les Avenirs et les Ères nouvelles retarderont bientôt » (1). Et pourtant qui ne regrette et n'envie le merveilleux et vraiment sacré enthousiasme d'un Montalembert et d'un Lacordaire ? Ce furent aussi des volontés saines.

Ces trois principaux états de la volonté se peuvent rencontrer — il est superflu de le remarquer— dans un seul et même homme, et non pas uniquement à des âges divers de la vie : car, tout en se succédant l'un à l'autre, ils peuvent encore s'entremêler plus ou moins. Et il n'y a de grande et complète existence que celle où l'esprit chevaleresque, où la sympathie com-

(1) Abbé Vignot.

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préhensive et l'ardeur fiévreuse du progrès s'achèvent, sans s'effacer tout à fait, dans la sérénité de la sagesse. Une telle vie vaut la peine de vivre !

Mais il est évident que le caractère commun, le lien de tous ces états de volonté, c'est la simplicité. En prenant conscience de son énergie essentielle, la volonté n'a fait que se livrer totalement à l'attraction souveraine du Bien parfait, et y rallier ses désirs, ses tendances, ses ressources, par un engagement qu'il s'agira de réaliser en détail tout le long de la vie. La formule de cet engagement varie selon les temps; mais il demeure un acte très simple. L'homme n'a compliqué que par sa faute et pour son malheur, c'est-à-dire en la troublant, cette inclination foncière , inassouvible de l'âme intellectuelle vers le bien, qui l'entraîne tout droit vers la source même de tout ce qui est bon et désirable. Voilà le guide vraiment adapté et populaire, vraiment humain, de l'âme vers Dieu ! Il ne faut pas chercher à établir, entre les hommes, la

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Statistique de ceux qui sont mieux préparés à la Foi par le raisonnement et de ceux qui se rendent plutôt aux réactions de la volonté : il suffit de dire que tous se fussent épargné des retards ou des efforts pénibles, s'ils avaient premièrement veillé à la saine intégrité de celte essentielle appétition du bien, ou commencé par en augmenter la vigueur. On verra que la volonté peut agir comme un révulsif sur le sens du Vrai.

Simplicité est donc bien, ici, rcquivahîril de force et de vie, d'ordre et de beauté. El rc-'-aisir sa volonté, se faire une volonté honne^ cest^ dès ici-bas, le prix de la possession de Dieu. Car le glorieux idéal de la vie morale, qui e^ € d'être parfait comme le Père céleste eut parûiil *, se réalise déjà, si la volonté n'aspirù qu'au bien supérieur de Tâme, si elle le cherche aniJ calcul personnel, et le veut sans limites. Qui n a éié attendri et ravi, s'il a rencontré une fois au moins, et quand ce ne serait pas pour en élre accueilli et secouru, mais seulement on ia cix>isant sur la route, cette Volonté bonDe, 00n.sûmmée dans Tamour de Dieu ? Plus rayonnante que le génie, plus fière que la noblesse chevaleredque, plus vraie que les pauvres amours de la

terre, plus inspirée que Fart, plus active que la bruyante industrie et plus riche que Tâpre négoce, plus simple que la naïveté des champs, plus avisée que les diplomaties, plus vertueuse que les sages, plus humble que les parfaits du monde, plus bienfaisante que les grands dévouements humains, plus pure que les lis, plus belle que l'image antique de la beauté : nous avons reconnu en elle la ressemblance de Jésus et nous l'avons appelée la Sainteté.

1^ sainteté n'est que la bonne volonlo^ lidêle &<;lk*«iuéme jusqu'au bout.

Mémo quand elten'atteint pas à cet» hauteurs, il est facile de voir comment la volonté saine seconde et achève lemouvementderîntolligence vers la Religion intcgiale. L'intelligence» en effel, mécontenterait moin« difTicilement de la connaî^Miice négative de Dieu obtenue par TabatracUûn,que la volonté ne se i^igne & po«s4;der Dieu imparfaitement, à n'embru$»er delui qu'une image. L'amour tend au concret, au tout, parce qu'il veut posséder intimement. Or. rappOtition du Bien absolu^ quand elle «arde toute sa détermination et sa vigueur, dé|Ki.sN<î la banale lionnétetc naturelle et le froid théisme, devient

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amour et faim de Dieu. Où donc l'amour trouvera-t-il Dieu tout entier, c'est-à-dire avec sa sainteté inviolable, sa vérité sans ombre, son ineffable beauté, si ce n'est dans les profondeurs de la Révélation surnaturelle? Dieu n'habite point une demeure faite de main d'homme : c'est-à-dire que la pensée humaine n'épuise, n'ébauche même pas sa définition^ et que les signes de son invisible voisinage avec l'âme ne peuvent être les émotions incohérentes du mysticisme naturel. L'amour ne s'y méprend pas: il est trop clairvoyant et trop exigeant pour hésiter entre des doctrines mutilées, contradictoires et les merveilleuses harmonies et vraisemblances du dogme chrétien. Là est la preuve qui révèle Dieu sans l'abaisser, le don qui le communique à l'humanité sans mésalliance.

C'est cette dépendance consciente de la Volonté par rapport à une doctrine intégrale, qui constitue ce que nous appelons les pressentiments du cœur. L'amour se sait trop dépendant et solidaire de la Vérité , malgré les anomalies qu'offrent les faits à cet égard, pour ne pas sentir profondément la nécessité d'un dogme précis et immuable où s'appuyer, d'un Credo complet.

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aux articles indissolublement enchaînés. Ainsi se réalise le mot du poète :

Aimer, c'est la moitié de croire.

Oui, mais la dernière moitié, celle qui achève la persuasion et la foi. En droit, et toutes choses égales, l'amour est proportionnel à la croyance ; en fait, il ne lui est supérieur que par exception, et alors c'est la bonne foi qui supplée aux lacunes du Credo. Sans la bonne foi, la rupture de l'équilibre serait toujours au détriment de l'amour. Jaloux de la beauté de son objet, l'amour ne souffre pas dans l'intelligence le moindre pli qui en froisserait la vision, comme il n'admet point de réticences dans le cœur.

C'est ainsi que le désir du Bien parfait emporte l'âme vers la Religion parfaite, et que l'amour ouvre et livre à Dieu tout l'homme. « Le Dieu de tout l'univers ne devient notre Dieu en particulier que par l'hommage de notre amour (1). » Mais s'il devient une fois notre Dieu en i^ctrticu-

(1) Bossuet. Sermon pour V Annonciation. Tome IV.

Edit. Lebarq.

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lier, comment l'intelligence échapperait-elle à Tenvahissement de sa lumière ?

La débilité, l'inertie, la limitation systématique, OU seulement une détente dans cette appétition du Bien infmi, énergie radicale de la volonté, voilà donc ce qu'il importe avant tout de combattre, si l'on veut garder son âme saine. Mais comme la vigueur du désir du Bien fait la 'plénitude de l'énergie, ainsi la moralité des choix du libre arbitre fait la rectitude de la fonction volontaire. Et pour compléter cet exposé de ce qu'on pourrait appeler la dynamique de la volonté, il nous faut dire quelques mots de Texercice de la fonction.

Plénitude et rectitude s'impliquent déjà Tune l'autre. La rectitude, ce ne peut être que la prompte fidélité du libre arbitre à opérer le choix qui s'impose à lui entre le bien et le mal, le plaisir et l'effort, l'éphémère et l'éternel, et qui maintient Tâme en équilibre entre les vaines jouissances qui l'abaissent et les vaines

terreurs qui la désarment, entre les séductions et les lâchetés. Or, contrarié qu'il est parle voisinage immédiat du sensible, ce choix devient I impossible si la volonté n'a pas d'abord reconnu I et accepté pleinement la souveraineté du Bien absolu et ne le désire par-dessus tout. Et, de même, cet équilibre, résultat d'une détermination positive et loyale, non de la neutralité ou de l'indifférence, devient tout à fait instable, si, dans sa marche vers le Bien infini, la volonté n'est point résolue à ne se laisser égarer, ni encombrer, ni retarder par quoi que ce soit. Ainsi peut-on dire que le centre de gravité de la volonté et de l'âme, dans l'usage normal des biens secondaires, se trouve dans la ligne d'attraction du Bien parfait et dans son absolue prépondérance. En ce sens l'énergie du vouloir garantit sa droiture, et voilà complètement justifiée la devise de l'âme saine, de laquelle nous sommes partis : Plénitude et Harmonie.

Mais encore, pratiquement y où s'éclairera cette prompte fidélité à opérer les choix nécessaires? Où cette droiture renouvellera-t-elle ses forces ? Car, rappelons-nous que, même quand elle suit l'attrait du Bien infini, la volonté ne

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peut cependant jouir de son étreinte, pas plus que l'intelligence ne jouit de la vue directe de la Vérité absolue : Tune et Tautre s'acheminent vers l'Objet suprême, au travers des bontés partielles émanées de Dieu, des réalités sensibles qui ont un reflet de sa lumière. Qu'est-ce donc, en particulier, qui nous fait démêler le lien de toutes ces perfections participées avec leur cause et leur source divine, et nous y fait rencontrer une aide au lieu d'un péril de confusion et d'erreur, et rend ainsi, précisément au moment où le choix s'impose, l'influence du Bien parfait plus prochaine et plus familière ? Nommons tout de suite, entre plusieurs autres, la principale règle pratique du libre arbitre : c'est la docilité aux vérités simples.

Je ne prêche point ici un illusoire retour aux idées naïves des âges passés, — si tant est que les âges passés fussent si naïfs. L'incontestable raffinement du nôtre produit quelquefois cette nostalgie des époques simples, dont la distance nous exagèrele caractère primitif : nous ne réussirions qu'à nous en éloigner bien davantage, si nous prétendions en reproduire les mœurs naïves. La simplicité est chose relative : l'on ne

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doit ni la négliger, sous prétexte qu'elle est impossible, ni en parlertrop, ce qui en indiquerait trop ou trop peu.

Les vérités simples dont je parle sont de tous les temps : ce sont celles dont slnspirent ensemble, à tous les âges des peuples et à tous les âges de Thomme, Tinviolable bon sens, l'indispensable amour du bien, Tindestructible religion. L'on ne m'en demandera point la liste, puisqu'il en existe un code authentique, ce petit livre tombé du ciel il y a dix-neuf siècles I La docilité aux vérités simples, qui fait la droiture de la volonté et du cœur, n'est-elle point tout resprit et l'âme de l'Évangile ? Et il me plaît infiniment de noter que le respect et le sens de la divine simplicité des Évangiles va plutôt grandissant parmi nous, comme l'attestent les sévères critiques infligées aux dramaturges qui mettent en vers savants, pour le théâtre, l'histoire de la Samaritaine, les discours et les paraboles de Notre-Seigneur(l).

(1) Sans parier de plusieurs irrévérences échappées à M. Rostand, voyez Timpression que fait le Paler mis par lui en alexandrins ; et voyez également la différence des

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Je ne voudrais point tenter à mon tour un indigne commentaire des paroles de Celui qui a dit : (( Si votre œil est simple, tout votre être sera lumineux d, et encore : « Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point au royaume des cieux. » Mais n'en refusons pas le congé à Ruskin, parce qu'il fut vraiment une âme simple, le grand esthète qu'on nous a un peu trop systématiquement présenté comme un pontife de la religion de la Beauté. L'exquise pureté de son goût l'a fait se rencontrer si bien avec le plus vrai esprit évangélique, avec les plus hautes exigences de l'ascétisme chrétien, que sa parole devient parfois une véritable homélie, et elle n'est jamais plus heureuse que lorsqu'elle rend à sa manière cette note de simplicité surnaturelle. La page que voici en fait foi : « Observez, dit-il, que le royaume des cieux est, non pas précisément pour les petits enfants, mais pour ceux qui leur ressemblent. Je

Béatitudes de lÉvangile avec les Béatitudes traduites par M Sully-Prudhomme : Heureux les simples cœurs, ils seront rois au ciel... etc. [La Parole. - Stances et poèmes.)

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crois que bien des mères s'imaginent, en lisant ce texte, que le ciel - (ou la terre, si jamais il lui arrive de ressembler au ciel) - sera plein de babies. Point du tout, ce Des jours nombreux, une longue et paisible vie y> , voilà la promesse divine, et non point de mourir, encore moins de vivre enfant. C'est le caractère des enfants que nous voulons et devons réaliser, à peine de si grands risques.Voyons en quoi il consiste.- Le premier trait naturel de l'enfant, c'est qu'il est modeste. Un enfant bien né ne pense pas qu'il peut enseigner ses parents, ni qu'il saittouteschoses.il croit plutôt que son père et sa mère savent tout, que toutes les grandes personnes savent tout ; mais très réellement il est sûr, lui, qull ne sait pas tout. De là, ses questions infatigables, son besoin d'explications à propos de tout... Le second trait naturel de l'enfant, c'est la confiance. Voyant que son père connaît si bien ce qui lui convient, et s'étant trouvé toujours malheureux quand parfois il a voulu s'y prendre autrement que lui , un enfant bien né finit par s'en remettre complètement à son père, lui donne la main et marcherait ainsi les yeux fermés. Et tel est aussi le véritable caractère des hommes

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dignes de ce nom, ouvriers consciencieux par exemple, ou soldats. Il faut qu'ils se fient à leurs chefs ; ils sont obligés pour la vie à ne pouvoir en suivre d'autres que ceux en qui ils ont confiance . Et alors force leur est de ne pas touj ours juger étrange ou absurde ce qui d'abord leur semblerait tel dans les consignes h exécuter. Ils connaissent leur chef: où il les mène, ils le doivent suivre ; ce qu'il demande, ils le font ; car sans cette confiance et cette foi, sans commandement et sans obéissance militaires, point de valeur possible, et point de salut.

a Un troisième trait naturel de l'enfant, c'est d'être aimant. Donnez-lui un peu d'affection, il vous en rendra bien davantage. Il aime toutes les choses qui l'entourent, s'il est une vraie nature d'enfant ; ne voudrait faire de mal à quoi que ce soit, vous abandonnerait ce qu'il a de meilleur, s'il vous le faut ; il ne médite pas d'accaparer tout ce qu'il y a dans la maison ; par-dessus tout, il aime à aider les autres, et vous ne sauriez lui faire plus de plaisir qu^en lui donnant l'occasion de vous être utile, si petitement que ce fût.

a Et à cause de toutes ces qualités, finalement

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l'enfant est un être joyeux. Avec cette absolue confiance en son père, il ne peut avoir de soucis; avec cet amour pour toutes choses, il se sent toujours heureux, au jeu comme au devoir. N'est-ce point là aussi le vrai caractère de tout homme de travail ? Point d'inquiétude pour le lendemain ; ne penser qu'à la tâche d'aujourd'hui, s'en remettre aux soins de quelqu'un d'autre pour demain, connaître sans doute le travail, mais ne pas savoir ce qu'est la tristesse, être toujours prêt à entrer en jeu, — et quel jeu magnifique! Oui, l'activité de l'homme, quand elle est aimante, est comme le jeu du soleil. Ouvrier, lui aussi, au service de l'homme, assidu à sa tâche, et comme un géant se mettant à fournir sa course, il se réjouit aussi, comme un géant, de la courir. Voyez comme il se joue, le matin, avec ces vapeurs légères au-dessous et les nuages au-dessus : ici un rayon, là un jet de flamme, partout une pluie de diamants. Voilà le ieu du soleil. Et le jeu de l'homme est grandiose comme lui, et varié, et plein de lumière, dévie et de grâce, ainsi que la rosée du matin (1). »

(1) The Crown of Wild Olive. — Work. — Au moment

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C'est donc, ajouterons-nous, la docilité aux vérités simples qui fait la fraîche beauté des âmes d'enfants, qui achève et adoucit tout à la fois la maturité, puisqu'elle assouplit le jugement et la raison, qui donne toute sa vraie noblesse au caractère, puisqu'elle défend de rien mépriser. Trop rare pourtant à l'âge moyen de la vie, c'est elle qui distingue la vertu effective de la vertu de tempérament ou d'habitude, la droiture parfaite de conscience d'avec les communes dispositions d'honnêteté ; c'est elle qui sauvegarde en chacun de nous, ou qui lui rend toute sa personnalité, car elle ne laisse dormir aucune de nos forces intérieures, elle maintient les moindres traits de la physionomie morale dans leur fermeté et leur jeunesse ; c'est elle qui console silencieusement une existence traversée d'injustes épreuves, qui apaise et transforme une vie toute trouble de tentations et d'ob-

où nous traduisons ces lignes, la Société d'édition artistique J. Gaultier inaugure par ce volume la publication des œuvres de Ruskin. 11 resterait à étudier le mouvement de la pensée de l'écrivain vers le Christianisme intégral, qui, nous a-t-on assuré en Angleterre, s'accélérait durant les dernières années de Ruskin, mais a été tenu dans l'ombre.

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scurités, qui purifie et relève une âme longtemps abaissée et salie parle mal. C'est elle qui ouvre une voie sûre et des perspectives de lumière aux infinis désirs des véritables intellectuels et des grands contemplatifs ; tout homme qui n'a pas reçu en vain son âme, y revient tôt ou tard. Elle fait la douce sérénité et la persuasive sagesse des vieillards, elle est toute la trame de l'existence des Saints.

L'on s'étonnera peut-être de me voir sim^pUfier à ce point l'exercice de la fonction volontaire. « Et l'initiative, va-t-on me dire, l'endurance, la maîtrise de soi, qu'en faites-vous ? » — Je ne méconnais certes point l'opportunité de ces applications pratiques de la doctrine de la volonté, et je n'affecterai pas d'être insensible à la vertu, à l'espèce de crânerie communicative de ces mots, bien que, à force d'avoir été redits, ils commencent à perdre un peu de leur force. Mais d'abord je ne m'occupe ici que des principes : or, vous semble-t-il qu'une

volonté vigoureusement ordonnée au bien absolu

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et docile aux vérités simples puisse manquer d'initiative et d'endurance, ou du moins ne soit pas suffisamment avertie de s'y exercer ? En outre, il me plaît d'insister de préférence sur la docilité aux vérités simples et d'y ramener comme à leur source les autres qualités du vouloir, parce que, si elle n'a pas l'effet de coup de clairon de ces vocables, elle est, comme réalité et comme formule, plus sûre et plus féconde, et aussi moins sujette à l'usure de la rhétorique et aux changements de la mode.

Sans doute, autre chose est la droiture et autre chose la force ; mais remarquons bien que la force, quand elle n'est pas un don inné, ne s'improvise pas ; elle s'acquiert peu à peu, par l'habitude, c'est-à-dire par la répétition persévérante et progressive des actes forts ; et l'on pourrait dire, sans paradoxe, que la force (non pas en tant qu'exploit passager, mais en tant que vertu de volonté) est l'œuvre de la douceur. En tous cas, c'est premièrement de la droiture que dépend son acquisition, puisque la repétition persévérante et progressive des actes forts est,

avant tout, une question de fidélité morale.

L'exercice de la fonction volontaire, le culte de la liberté morale, qui nous doit consoler des défaites de la liberté civile et politique, qui nous affranchit d'abord de la tyrannie de nos propres convoitises, nous rend supérieurs à la crainte et à l'intérêt, et inflexibles devant la violence, trouvent ainsi dans la docilité aux vérités simples leur continuel appui, leur inspiration toujours opportune. Ou bien, voudrait-on dire que les qualités pratiques de la volonté sont quelque chose de complexe, d'exceptionnel et d'agité ?

Rien n'est simple comme l'habitude d'obtenir de soi et de prendre sur soi. Et voilà bien, en bonne langue française, de l'endurance et de la maîtrise de soi authentiques. Je recommande cette double formule de la discipline volontaire, qui traduit merveilleusement le susti7ie et ahstine des anciens, et dit beaucoup plus encore. On peut beaucoup obtenir de soi, — qui en doute ? — mais c'est par la répétition persévérante et progressive des actes forts qu'on en obtient tout :

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D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien, Puis enfin il n'y manqua rien.

Prendre sur soi ! qu'a donc appris de la vie celui qui n'en a pas retenu cette indispensable leçon ? C'est la première et la dernière règle du savoir-vivre moral et chétien ; c'est la grande et universelle loi de renoncement, qu'imposent les convenances sociales, que commande la conscience naturelle, que l'Évangile transfigure en une doctrine d'abnégation aimante, la doctrine de la Croix.

Enfin, rien n'est simple comme l'esprit d'initiative, si par là on entend le besoin et l'obligation que la volonté se reconnaît à elle-même de ne rien laisser chômer de ses propres ressources, de ne se relâcher en rien, de ne se laisser jamais alanguir, de créer par conséquent à son activité des objets toujours intéressants et nouveaux.

Et s'il s'agit du goût des entreprises extérieures, nous pensons qu'une volonté disciplinée d'après nos principes y sera toute préparée, pour peu qu'elle se sente favorisée par les circonstances.

Quant au sentiment de la responsabilité

personnelle, dont les éducateurs ont coutume de parler en même temps que de l'esprit d'initiative, il relève plutôt de la conscience morale que de la volonté. Il est vrai que la volonté en retire de grands avantages, et que la moralité des choix du libre arbitre est intéressée de très près au sentiment exact de la responsabilité : nous n'avons ici qu'à souhaiter que la notion en soit de plus en plus mise en lumière dans les consciences, et tout particulièrement la notion de la responsabilité indirecte qui met à notre charge les causes même lointaines du mal que nous avons sciemment posées ou que nous avons négligé de combattre.

Il y a un problème de la prépondérance de la volonté sur l'intelligence, ou de l'intelligence sur la volonté dans la formation de la certitude : problème singulièrement captivant, même quand

on ne l'agite qu'à propos de la certitude philosophique. On sait qu'il a passionné de grandes écoles, et que, selon les époques, il a été résolu

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diversement, par le fait de tendances générales se faisant contrepoids l'une à l'autre, et réagissant tour à tour en faveur de la prépondérance du raisonnement ou de l'action dans la recherche de la certitude, mais dont l'accord peut se faire dans un Vitalisme tempéré.

Problème plus captivant encore, et toujours actuel, si on l'aborde par le côté de la certitude religieuse. Il nous semble même que de ce côté le problème se pose plus nettement, et que les chances de solution équitable sont plus nombreuses. Il ne sera plus question d'intellectualisme ni de volontarisme, et l'on sera à égale distance de l'illusion de la toute-puissance du syllogisme et de celle de l'infaillibilité divinatoire du cœur, si on observe exactement l'attitude de l'intelligence et de la volonté en présence de la vérité surnaturelle, si on analyse leur rôle dans l'acte de foi.

En effet, la vérité surnaturelle ne se présente point à l'intelligence avec ce caractère d'évidence parfaite qui permet à la vérité scientifique d'en forcer l'entrée : ni les admirables vraisemblances dont s'éclaire la Révélation, ni la certitude historique sur laquelle elle s'appuie

ne doivent être confondues avec l'essentielle évidence que contiennent assurément en soi les articles du Credo j mais qu'ils ne livrent pas ici-bas. La Vérité surnaturelle s'annonce à l'intelligence, décline au besoin ses titres, mais attend qu'on lui ouvre. Si l'intelligence consent à s'ouvrir, c'est par une détermination dont la promptitude et l'efficacité dépendent des dispositions de la volonté (1).

Ici donc la volonté nous apparaît maîtresse de la décision qui entraînera l'assentiment de l'esprit, mais ne rendant cette décision que sur des informations fournies d'abord par l'intelligence, laquelle présente les motifs de croire, et peut même découvrir la convenance rationnelle, l'harmonie du système de vérités objet de la foi.

Ni l'une ni l'autre ne saurait se prévaloir d'une prépondérance exclusive , d'une rigoureuse suprématie : mais l'une commence , l'autre achève, voilà tout. L'intelligence a le mérite de l'appréhension de l'objet : 'prxeminet in

(1) Je déclare une fois pour toutes que, dans cette étude, je fais abstraction du secours surnaturel qui doit s'ajouter à l'effort de croire, pour que celui-ci aboutisse à l'acte de foi. Je ne parle des dispositions de la volonté que comme préparation plus ou moins lointaine à la foi.

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attingendo, dit saint Thomas d'Aquin; la volonté a celui de son acceptation ferme, définitive ; elle emporte d'autorité le consentement de toute Tâme : prœeminet in movendo. Mais elle n'intervient que par réaction.

Tel est bien, en toutes choses et toujours, leur rôle réciproque et inséparable.

Toutefois, sous le bénéfice de cette constatation, on peut bien admettre, en pratique , la légitimité d'une préférence ou d'une plus grande part données, en de certaines circonstances ou par telle institution humaine, au culte de Tintelligence ou à celui de la volonté. « Vérité » et « Amour » furent aux deux chefs de la chevalerie mystique du xiiie siècle le mot d'ordre distinct de leur mission, comme plus tard la devise distincte de leurs lignées.

Et si, restant sur le terrain pratique, on veut attribuer à la préparation de la volonté une importance et une urgence plus grandes, nous y souscrirons sans peine. Car, sur une simple et suffisante appréhension de la bonté de son objet, la volonté peut entrer pleinement en jeu : tout ce que l'esprit peut découvrir en plus dans l'objet n'est pas indispensable à la volonté. (Cf.

saint Thomas d'Aquin,I-II«, q. xxvii, art. 2.) De là vient que la lumière manque moins à l'homme que l'amour : celui-ci reste généralement en retard sur celle-là. Tandis que, dans les âmes tendres, naïves, ou détrempées par les larmes, ou même blessées par Texpérience de l'amour terrestre, la claire vue de la convenance du vrai Bien par rapport à la volonté ne perd rien de son influence, est un trait de lumière qui suffit à régler toute la vie, — au contraire, sur une âme froide, ou dissipée, ou simplement trop positive, elle n'aura point son effet adéquat et décisif, elle ne jettera qu'une lumière blafarde et stérile.

Mais toujours la vérité aura donc parlé ou chuchoté la première. Et il est inutile, je veux dire injustifiable par la doctrine et par les faits, de prêter au cœur des pressentiments indépendants et directs à l'égard du vrai.

Ensuite, si toute la clarté de la connaissance intellectuelle n'est pas absolument indispensable à l'amour, cependant plus de clarté peut, et doit en bonne règle, produire plus de chaleur. La compréhension plus détaillée de l'objet mettra fin, bien souvent, aux lenteurs et aux

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résistances que la volonté opposait à la simple évidence de sa bonté. Et précisément aussi parce qu'elle aime, la volonté se complaît dans ceux mêmes des attributs de l'objet auxquels elle n'est pas directement intéressée, et cette complaisance est encore de l'amour.

D'ailleurs, à un point de vue transcendant, tout ce qui est connaissable est aimable. « Plus on connaît, plus on aime, » disait volontiers le grand Léonard de Vinci. C'est pourquoi, bien qu'il ne résulte pas nécessairement du maximum de la connaissance, l'amour y tend de luimême : il a besoin de posséder son objet dans sa réalité totale. Plus on aime, plus on veut connaître. La volonté réagit sur l'intelligence, la pousse à de nouvelles découvertes, soutient ses grands essors. C'est pourquoi, par une sorte de transformation d'énergie à première vue inexplicable, la portée ou la pénétration de l'intelligence s'accroît de la force des élans du cœur.

Ce n'en est pas moins elle qui ouvre la série des réactions réciproques.

La volonté fait chanter à toute l'âme son credo : mais le chant n'est-il pas plus beau, quand l'âme entend davantage ce qu'elle chante?

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La supériorité de la volonté n'est donc qu'une supériorité relative et d'ordre pratique. L'exemple d'Augustin, pénétrant davantage la notion de Dieu à mesure que la lutte est plus active en son cœur, ne revient pas à dire que la volonté soit meilleure conductrice de la lumière : elle pose ou lève l'obstacle et elle commande l'acte de foi. En ce sens uniquement elle tient la clef des certitudes révélées, et, nous le verrons tout à l'heure, elle en demeure dans l'âme la gardienne responsable. Le cœur purifié d'Augustin affranchit son intelligence : influence qui n'expliquerait point Augustin, si son génie n'eût été pareil à son cœur !

Le rôle de Tintelligence ne me paraît pas amoindri, ou plutôt je comprends maintenant ceux qui lui trouvent quelque chose de plus grandiose et de plus auguste. Ne pourrait-on pas dire, en effet, à parler d'une façon très générale, qu'il y a plus de sensible dans l'acte de la volonté et plus d'absolu dans celui de l'intelligence? Agir n'implique-t-il point, chez l'homme, plus de sensible que penser? Aimer et jouir, encore plus. La volonté prend possession des objets concrets plus aisément que l'intelligence,

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laquelle n'a de prise que sur l'absolu. Même s'il s'agit de Dieu, la volonté dégage plus difficilement ses mouvements de ceux du cœur de chair : elle s'élance vers lui corps et âme. L'intelligence réussit, non pas à voir la physionomie divine, mais à écarter d'elle, à nier d'elle tout caractère commun avec les êtres créés.

Il y a là assurément pour l'intelligence un avantage d'un ordre très élevé.

Trop élevé, dira-t-on peut-être ? — Eh bien, voici notre réponse définitive, et la vraie et complète solution du problème :

« Pour nous, le vouloir humain c'est de Tintelligibilité transfusée, de statique qu'elle était dans l'esprit devenue dynamique, et ainsi par rejaillissement se répandant en toutes les puissances sensibles, puissances de connaître et de sentir, et par elles gagnant le corps lui-même et l'associant à son activité supérieure et aux jouissances supérieures de l'homme. Mais ce bien qu'elle répand dans l'homme tout entier, Pintelligence en est d'abord le détenteur unique. « Au sommet du dynamisme humain, il est un moment solennel, celui où l'objet entre dans l'homme par le canal de l'intelligence , où

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l'homme le détient intellectuellement dans sa très pure essence, dans toute son intégrité d'objet bon, et se rend compte qu'il le possède. Ce moment, c'est celui de la prise de possession pure et simple ; le reste n'est plus que de l'irradiation. Ainsi serait-il d'une fontaine lumineuse, où la lumière placée à sa racine, au lieu de suivre la courbe jaillissante, la dirigerait par

sa clarté

a Eh quoi, par une idée l'objet bon, comme tel, est entré en ma possession ? Parfaitement, mais entendons-nous. Il s'agit de votre objet en tant qu'il est bon d'une bonté pour vous, pour vous être humain pris dans votre plénitude, puisqu'il s'agit de votre bien total... Or, ce n'est qu'à partir du moment où vous avez appréhendé par l'intelligence votre bien, que vous avez voulu, aimé, désiré, agi, joui humainement, A un bien total de l'homme se proportionne seule l'activité totale de l'homme. Seule rintelligence accomplit l'humanisation de votre action, parce que seule elle achève, finit et, pour ainsi dire, totalise l'homme... d (R. P. Gardeil : les Ressources du vouloir. Revue Thomiste, sept. 1899.)

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Paroles hautes et fortes, qui semblent d'un Platon chrétien! Elles mettent fin au débat : l'analyse psychologique, ou les insuffisances et les fatalités de la condition humaine peuvent bien diviser la volonté et l'intelligence, mais l'ordre, la perfection, le progrès sont dans leur accord, leur compénétration, leur mutuel secours.

Pourquoi vouloir troubler cette harmonie de la vie saine ? Comme, dans la terracotta de la Loggia di S. Paolo à Florence, saint François et saint Dominique se tiennent eml>r3i^u$ : airi$i l'intelligence et la volonté, la Vérité etrAmour ne se doivent séparer jamais.

Et maintenant, nul paradoxe à prét^^ndreque^ par soi,, l'acte de foi catholique représKuiU; racle d'une volonté plus forte et plus saine que racle de foi protestante^ par exemple. Le catholicisme étant plus compréhensif des réalilcî? divines, plus adéquat dans l'interprétation ai ie développement logique des formules dogmatiques, la volonté y embrasse donc plus de choâêâ el y dépense plus d'amour. Je ne conteste ni la *;inoé-

rité d'une certaine austérité puritaine, ni la réalité, à certaines époques, du relâchement et de la routine chez les catholiques ; mais ce contraste neconclut à rien, si ce n'est àcette vulgaire constatation que chez les êtres vivants une accumulation partielle d'énergie est plus facile et plus fréquente que la mise en œuvre simultanée et parfaite de toutes les propriétés vitales. Tel est le cas du puritain et du catholique : celui-ci enserre d'une large étreinte le vaste ensemble de» croyances simullanément révélées; même si sonefTori :sc relâche, il n'en porte pas moin.s aur un objet p!u$ étendu, et son geste n'est ni moins ample, ni moins beau; — celui-là peut concenlrer toute son activité, et, de Cwt, la concentre sur des vérités amoindries. Heureux encore, quand ces restes de christianisme ne sont pas graduellement absorbée par les tendances natundi^ti^, et quand lan.'ligion du purilnin ne dégénère pas en vague morale» teintée d'Évangile ! Nous savons que, dans plus d*un bercail protestant^ la pn^dicatlon ne s'élève jamais plus haut que cela, quand elle ne se réduit pas à une simple propagande dVuslhéljque îjenlimentale, d'hygiOne, à des conseil» de vie sportive.

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Programme religieux peu encombrant ; tandis que la vie intérieure du catholique est en quelque sorte un immense travail de synthèse, non pas uniquement de synthèse intellectuelle, mais de synthèse vécue, — soulève en lui et autour de lui des conflits pénibles, rencontre des antinomies délicates; bref, n'est que le commentaire en action et prolongé du chapitre de V Imitation sur l'opposition de la nature et de la grâce. Le protestantisme a simplifié ou biffé tout cela, peu à peu; ou bien, son ardeur est desséchante, son zèle amer, son austérité outrée et puérile.

C'est parce que l'esprit analytique de notre temps a reconnu enfin dans les sectes chrétiennes cet alliage inférieur du sens terrestre, qu'il cesse, sinon de préconiser la supériorité des fractions protestantes de l'Europe, du moins de l'attribuer à la vertu de leur Confession. On préfère voir dans le Protestantisme une émancipation de Tactivité naturelle, plutôt qu'une Réformation chrétienne, c'est-à-dire, en somme, un simple phénomène de réaction sociale. Les catholiques peuventse montrer indulgents pour cette opinion : car le Protestantisme, émancipateur de l'activité naturelle et du sens terrestre.

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n'a plus que le caractère d'un événement contingent, d'où serait accidentellement résultée une poussée d'énergie. Cela ne nous trouble guère davantage que la coïncidence fortuite de deux faits d'histoire quelconques.

Aussi bien, avouons-le, les apologistes ont trop facilement souscrit à l'obligation imputée à l'Église catholique de faire le bonheur terrestre des peuples. L'Église n'a cette mission que dans un sens relatif, quoique très réel. Ellemaintient les principes, elle inspire les initiatives (sa gloire est qu'il n'y a point de tentative d'amélioration sociale dont le germe ne lui appartienne) ; mais aux sociétés de poursuivre l'exécution, d'assurer le succès définitif des entreprises de prospérité temporelle. L'Église les y aiderait plus encore, si, au lieu de lui reprocher son insuffisant concours, elles se souciaient de le lui faciliter et de l'expérimenter plus largement. Cette observation faite en passant, et que je ne puis éclairer ici de toutes les distinctions nécessaires, nous permettrait d'accepter le fait de la supériorité de quelques nations protestantes, en le supposant étayé de moins d'équivoques, ou d'arguments, hélas ! moins provisoires.

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Il n'en résulterait aucunement que la Volonté protestante est, en soi, meilleure que la Volonté catholique : elle ne pourrait être plus forte et plus tenace que sur quelques points particuliers, ou dans le domaine de l'activité naturelle. Mais la plénitude de la bonne volonté, et surtout sa qualité surnaturelle demeurent la prérogative de la Foi intégrale; et la supériorité morale de quelque confession hérétique que ce soit est un sophisme qui se réfute de lui-même. L'on comprend dans quel sens élevé, nullement injurieux, je prétends qu'un hidalgo pauvre et quelque peu dédaigneux du progrès et de l'action, mais fièrement et intelligemment fidèle à sa foi, a plus de grandeur de volonté que le glohe-trotter qui a fait, en lisant sa Bible, dix fois le tour du monde.

A plus forte raison, l'incroyance totale implique-t-elle une diminution de l'essentielle énergie du vouloir. Quand elle est agressive et railleuse, l'incroyance n'estqu'un faux-semblant de crànerie intellectuelle, comme on est tristement amusé de l'observer chez les négateurs de

dix-huit à vingt ans; — ou bien, elle est une révoltante lâcheté : y a-t-il pire lâcheté que de rire d'un grand Credo ?..,

Quand , mélancolique et désemparée, Tincroyance nous assure qu'elle subit une fatalité intérieure, il nous est encore impossible d'accepter cette assurance autrement que sous bénéfice d'inventaire. Or, l'inventaire finit toujours par découvrir une défaillance, sinon une abdication de la volonté.

J'ai montré toutàl'heure le rôle final et décisit de la volonté dans la genèse de la foi : que la volonté en demeure la gardienne responsable , qu'elle ne soit jamais étrangère à l'obscurcissement de la foi, ce n'est qu'un corollaire de l'analyse de l'acte de foi.

En efi'et, entendue dans un sens général, la toi est un assentiment de l'intelligence, non pas déterminé par l'évidence de la vérité, mais volontairement donné sur l'autorité du témoignage (i).

(1) Ce paragraphe reproduit presque textuellement quelques-unes des observations présentées par nous dans le Coirespondant (janvier 1896) à propos de la Confession d'un célèbre critique liltcraire.

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La foi n'est pas un sentiment, ni une idée vague ; elle n'est pas une opinion plus ou moins probable , ni même une persuasion plus ou moins forte. Elle est un acte précis, vigoureux, définitif, une libre et grande décision de la volonté qui nous incline devant une parole dont l'autorité nous est démontrée, et qui nous lie envers elle. Si elle nous impose le sacrifice, d'ailleurs provisoire, de la totale compréhension de cette parole, elle n'en est pas moins pour cela sage et raisonnable.

Il faut ne rien oublier des termes de cette définition, quand il est question des chocs pénibles que le croyant peut recevoir aujourd'hui et qui lui semblent, dans la surprise de l'attaque, ébranler en lui-même l'autorité du témoignage. Non, leur effet réel ne peut aller audelà de ce premier moment de trouble. Car de quel croyant s'agit-il? De celui qui répond à toute l'acception rationnelle de ce mot, qui non seulement adhère à une doctrine révélée, mais qui d'abord a vérifié l'autorité de la parole révélatrice; — de celui qui, dans la parfaite délibération de sa raison, à l'âge d'homme, a renouvelé son acte de foi à la religion de sa mère ; — du

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croyant enfin, chez lequel cet acte de foi est le chef-d'œuvre de l'âme, le point culminant de la vie morale, une certitude où s'appuient toutes ses espérances, une lumière où s'éclairent toutes ses pensées, un mobile qui décuple sa volonté. La foi a donc, en un tel homme, tous les titres de possession et de prescription voulus : il est lié envers elle par un devoir primordial et essentiel, celui de maintenir a priori, contre toute opposition, l'autorité de la parole qu'il croit divine. L'examen de l'objection reste un droit pour lui, mais qui vient en second lieu.

Et quand l'objection se fera entendre, alors de deux choses l'une :

Cette Révélation à laquelle il adhère, ou bien nous la supposons, par impossible, légendaire, mythique , humaine enfin, sujette par conséquent à contestation, à des interprétations successives, contradictoires. Eh bien ! qu'importe, dirons-nous, puisque le croyant avait pris, autant qu'il était en lui, toutes ses sûretés. Faire mieux que lui n'est pas possible ; ces variations ne sont qu'un accident qui n'affecte point en lui l'essentiel loyalisme de la volonté; il a, dans notre hypothèse, toutes les garanties de la bonne

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foi. Mais hâtons-nous d'ajouter que la vérité ne se fera pas longtemps attendre à une aussi intègre conscience.

Ou bien, cette Révélation est vraiment divine, et il n'y a point d'argument si apparemment insoluble qui la contredise réellement, ni de fait qui la puisse entamer.

Et je ne parle pas ici, pour n'être point accusé de tomber dans le subjectivisme, des effets intimes de la foi surnaturelle qui ajoutent encore à la certitude de la Révélation et rendent inébranlables les convictions du chrétien. Mon raisonnement ne sort point de l'ordre purement humain. Et qu'on en veuille remarquer l'équité : il ne légitime point le fanatisme, comme il n'excuse point l'apostasie; et il n'exclut pas la possibilité de la bonne foi dans l'erreur héréditaire.

Avec les incroyants, nous en reviendrons

toujours à ces trois questions :

1" Avez-vous été d'abord le croyant que je viens de décrire, engagé envers la parole révélatrice par cette grande détermination de la volonté raisonnable?

S'» Quand l'objection est venue, sur quelles

données comparatives avez-vous établi votre examen? Est-ce un christianisme exact et approfondi que vous avez mis en regard de ce je ne sais quoi, qui déjà le supplantait en vous, système, opinion ou rêve? L'objection ne vous a-t-elle point trouvé, par votre faute, désarmé?

3° Surtout, dans l'intervalle, tandis que s'instruisait la cause, avez-vous su, par honneur et par justice, maintenir à votre foi son droit de priorité et de possession?

Que la foi se perde d'un seul coup, qu'elle s'échappe au contraire goutte à goutte, c'est toujours ainsi que se décompose le premier moment de l'incroyance, le moment de la volteface, — vite oublié peut-être, pas assez cependant pour que la volonté se puisse sentir, de l'un ou l'autre de ces trois chefs, à l'égard de ses anciennes croyances sans peur ou sans reproche.

Cela ne revient pas à dire que tout cas d'incroyance soit uniformément une défection grossière qui ne trouve ses raisons qu'après coup.

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Et pour montrer la cause tout à fait prochaine de la défaillance du vouloir qu'implique l'abandon de la foi, je n'ai que faire de la vieille explication des « passions », si le terme est jugé trop fort. Il suffit, hélas! de signaler, au fond de l'indifférentisme sceptique de la plupart des modernes, un sensualisme raffiné et une incroyable incurie dogmatique. Voilà la double raison immédiate et concrète de l'abdication de la volonté au premier moment de l'incroyance. Ce n'est point là de ma part une accusation téméraire et gratuite.

Rien de plus avoué que la souveraineté universelle de la sensation esthétique. Rien de plus efficace, pour franchir les multiples étapes de la classe de rhétorique à la grande célébrité littéraire, que l'habileté à traduire des sensations. Théorie d'art ou moyen d'arriver, — impuissance et répugnance à faire appel à quelque principe supérieur que ce soit, ou abus intéressé de l'imagination et de la sensibilité, — curiosités infinies, besoin de tenter toutes les expériences de la vie, d'aller partout, cueillant la fleur des choses pour s'en faire une jouissance exquise, afi'ectation de n'aimer du vrai et du beau que les nuances : est-

il excessif de voir en tout cela du sensualisme? Sensualisme parfois subtil, relativement honnête et ennemi des excès, je le veux bien, mais uniquement parce que les excès sont des laideurs, — et d'ailleurs prêt à tout tolérer chez les autres, à tout pardonner à la beauté du geste ou de la forme. Il n'est pas possible qu'il ne finisse par trouver trop étroite la pure morale chrétienne et trop lourd le joug de la foi. Ou plutôt c'est tout de suite qu'il doit sentir l'Évangile en contradiction violente avec son dogme à lui de la souveraineté de la sensation ; et bientôt le Christianisme prendra à ses yeux le caractère d'un manichéisme plus illogique et plus aveugle que l'ancien, condamnant la matière, les sens et la chair, tout en faisant à son Dieu unique l'honneur de la création entière.

Non pas que nous méconnaissions aujourd'hui toute la vérité à cet égard. Qui peut croire que la Morale chrétienne nous prive de jouir de tout ce qui est ici-bas l'œuvre de Dieu, — d'aimer dans une large mesure tout ce qui est lumière, beauté, symphonie et parfum, — d'apprécier tout ce qui ennoblit la vie même terrestre, tout ce qui perfectionne en l'homme l'être phy-

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sique, — d ouvrir notre âme à tout ce qui la fait chanter et vibrer d'enthousiasme, à tout ce qui exalte les grands sentiments et fait sourdre les énergies profondes ? Qui peut ignorer que rien ne nous empêche de reconnaître, même dans les productions immorales de l'homme, ce qui parfois s'y trouve réellement, l'effort d'une activité vigoureuse, mais dévoyée? A tant d'imagination et de goût aujourd'hui ne saurait échapper cette fleur de poésie supérieure, qui sort de tout ce que le christianisme a touché, même des épines de la pauvreté et de la souffrance. Enfin, on n'oserait accuser l'Évangile de tout assombrir, puisqu'il y a un intelligent et méritoire optimisme qui est l'un des effets propres de la vertu chrétienne, l'optimisme des Saints : ils regardent de préférence et en toutes choses le bon et lumineux

côté.

Non, le sensualisme raffiné dont je parle n'exclut ni l'Évangile, ni les Saints ; mais il en eût voulu l'esprit plus large encore, et que, loin de préciser et d'étendre comme il l'a fait certaines prohibitions du Décalogue, l'Évangile supprimât dans le monde et dans la conscience le problème

et jusqu'à l'idée du mal;— que le Christ ne nous eût pas seulement facilité le pardon, mais nous eût plutôt donné le secret de rester impeccables dans Tusage illimité des choses; qu'il eût replanté de ses mains le jardin délicieux des premiers jours. Au contraire, l'Évangile a maintenu plus haut que jamais le principe du renoncement : c'est, au fond, ce qu'on ne peut lui pardonner.

La foi trop exigeante trace des limites, commande souvent l'abstention, permet bien un choix, mais non pas ce butin d'abeille capricieuse et gourmande. Qu'arrive-t-il si l'on passe outre à ses exigences? Elle s'éteint dans l'envahissement de la sensation. C'est que la sensation n'attend pas le congé de la raison pour envahir le sanctuaire intérieur ; il suffit que la raison tarde à exercer son contrôle, à opposer son veto. La sensation aussitôt monte jusqu'à elle, la fascine de son mirage, l'étourdit de vertige, et finalement l'enveloppe et la noie dans ses ondes. C'est la sensation, ce produit de l'imagination et des nerfs, qui est la reine de ce temps : elle a tout envahi, les lettres, la religion, la politique même. Elle est devenue comme une catégorie

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suprême qui embrasse la philosophie, les sciences, les arts^ qui dispense d'approfondir toutes ces grandes choses ceux qui se réclament de son nom, qui n'en extrait que des idées vagues, où tous, romanciers, femmes, jeunes gens viennent, du bout des lèvres, aspirer un charme morbide. Elle a ses adorateurs célèbres, dilettantes et impressionnistes de toute école. Peutêtre a-t-elle été la grande, l'unique inspiratrice de cette fameuse Critique, oracle et fétiche d'une génération pas encore disparue. Cet esprit critique dont on nous a tant parlé, ce don des dieux auquel on n'entend rien si on ne Ta reçu en naissant, cette faculté de divination qui dicte sur tout sujet des jugements sans appel, pourvu qu'ils soient rendus en style nuancé et impeccable, qu'est-il autre chose que l'art a d'intellectualiser des sensations », suivant le mot d'un illustre artiste en ce genre?

La faculté sensible, on s'en souvient, est sans doute d'une précieuse et indispensable ressource pour les opérations de l'entendement. Pourvoyeuse de l'intelligence, elle amasse toute une moisson d'images d'où celle-ci dégagera la vérité générale, les conclusions scientifiques; et, selon

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sa vivacité et sa finesse, elle révèle mille détails dans les relations des êtres. Une fois la science faite, elle est encore le prisme qui en décompose la lumière, c'est-à-dire nous aide à mieux analyser les notions acquises, à en pénétrer la profondeur, à jouir de leur splendeur idéale. Mais, entendue au sens exclusif et abusif des modernes, la sensibilité, loin de prêter secours à la raison, devient son ennemie mortelle, amène le déclassement des facultés supérieures, s'arroge le gouvernement de toute l'âme, se pose en critérium souverain de la vérité et du bien. Et les sensationnistes nous présentent leur philosophie incohérente et fragmentée comme une philosophie supérieure, et l'immoralité des grands artistes comme une moralité supérieure ! Ou bien, quand ils rejettent toute prétention systématique, ils nous donnent leur incroyance comme la forme plus large de leurs sentiments d'humanité et de leurs goûts d'art ; ils ne veulent point avoir renié l'Évangile mais l'avoir dépassé; ils prétendent aimer mieux et plus grandement en dehors de lui, et juger les choses de plus haut.

C'est l'enivrement de la volonté dans sa ser-

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vitude, et son infatuation dans le gaspillage d'elle-même. Le sensualisme raffiné qui l'a entraînée hors de la Foi est donc bien une défaillance de la liberté, un amoindrissement et une profanation du désir du Bien parfait; et le mouvement de la volte-face ne se consomme jamais sans quelque faute ; et le renoncement qui meurtrit et dégrade n'est point celui que demande l'Évangile, mais celui par lequel on en sort.

De Vincurie dogmatique, je n'ai pas à parler longuement, puisque d'une part elle est un signe(àmoinsqu'ellenesoit lacause) du préjugé antimétaphysique que j'ai combattu plus haut, et de l'affaiblissement de la faculté de généralisation dans beaucoup d'esprits, et que d'autre part la faute de la volonté qu'elle implique, faute de dégoût et de paresse, n'est que trop évidente. Je remarquerai seulement que l'étude delà Religion, telle que nous la jugeons aujourd'hui nécessaire, est difficile autant qu'avantageuse, ou même n'est avantageuse qu'autant que difficile et approfondie : il y faudrait souvent un maître, il y faut toujours de grands efforts d'application et des recommencements

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courageux, pour ne point perdre l'un après l'autre, à mesure qu'on les dégage, les éléments de la divine Synthèse. Car voilà bien le vrai objet de cette nécessaire étude : toute V interprétation rationnelle possible des fm^mules dogmatiques, suivant tous leurs prolongements dans toutes les sphères de la pensée et de Vaction, — et non point l'examen sommaire des motifs de crédibilité évangéliqiie, isolés de l'ensemble du système théologique, dont ils forment à peine les préliminaires. — Chimère et labeur démesuré, dira-t-on? — Non, puisque le travail est fait, et dans une forme précisément didactique : il ne s'agit que d'arriver, par une initiation sérieuse, à comprendre cet admirable enseignement traditionnel, dont les sources, perdues depuis l'arbitraire spiritualisme de Descartes, sont enfin retrouvées. Il ne s'agit que d'exploiter, chacun pour son compte et selon son pouvoir, directement ou de seconde main, le legs doctrinal de la Sagesse antique et de la Tradition chrétienne, recueilli et authentiqué par le génie de saint Thomas d'Aquin, -— non de refaire son œuvre. Et c'est encore beaucoup de labeur, il est vrai.

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Mais telle quelle, combien cette initiation n'est-elle point rémunératrice! Car, je l'affirme, dès qu'elle commence à s'éclairer davantage, la foi supplée à l'inexpérience des idées abstraites, aux lenteurs de la faculté de généralisation trop tardivement contrainte à s'exercer ; elle est une avance considérable pour le sens métaphysique qui s'éveille à peine. Rien que d'avoir entrevu le sens sublime des formules dogmatiques, qui n'avaient été jusque-là qu'un exercice de mémoire, l'intelligence éprouve un ravissement qui, mettant fin à la détresse intérieure, devient un excitant approprié et salutaire ; elle sent grandir sa faculté de compréhension, sa promptitude et sa sûreté de raisonnement, la largeur et l'élévation de ses pensées. Ce sont, comme disait une récente convertie, a des fenêtres qui s'ouvrent de toutes parts » ! Réconfortée et agrandie par la Foi, la Raison lui doit à son tour et lui donne son service, et la belle devise est réalisée : Fides quœrens intellectum.

Un exemple illustre encore mieux cet avantage de l'étude approfondie et synthétique de la Religion sur la timide recherche des arguments apologétiques et des motifs de crédibilité. Quand

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il s'agit de la divinité de Jésus, n'est-il pas évident que les preuves qu'en fournit l'Evangile prennent une clarté et offrent une harmonie saisissantes, si on les aborde après avoir étudié la notion théologique de l'Incarnation, ou seulement après s'être fait quelque idée de la distinction métaphysique de la nature et de la personne? Et quand il s'agit de l'existence d'une infaillible autorité doctrinale dans l'Église du Christ, n'est-il pas évident que, lorsqu'on a pénétré la délicate et profonde complexité des formules dogmatiques, on se rend bien compte qu'une prétendue tradition bureaucratique datant du pire moyen âge ne saurait expliquer l'admirable sens théologique et l'esprit de suite et de mesure de l'Église romaine ?

On ne le comprend que trop, c'est parce qu'ils se sentent peu de goût et d'aptitude aux idées abstraites, que la plupart de ceux qui doutent sont même incapables de soumettre leurs difficultés à une analyse rigoureusement logique, ou rebutés par la prévision de n'y pas réussir. Et si malgré tout ils le tentent, je ne sais rien de plus douloureusement intéressant que ces efforts pour démêler les notions confuses de

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l'absolu et du relatif, de Tintelligible et du sensible, du surnaturel et de l'humain, — que ces coups d'aile d'une âme malade, à qui ses élans mêmes pour quitter la terre ôtent la force de s'envoler. L'étude de la vraie science religieuse sera le remède à cette impuissance : en effet, on y sent s'épanouir la pensée dans un ordre de réalités tout nouveau, on y tient la clef harmonique du monde ; Tunité logique des grands dogmes produit une véritable certitude, et dans cette lumière les objections sont ramenées à leurs proportions exactes, c'est-à-dire à celles d'un grain de poussière ou d'un insecte dans la clarté du soleil.

Voilà pourtant le devoir, auquel ont toujours manqué, dans quelque mesure, les vaincus du doute. Ils ne se risqueraient pas à critiquer les choses de l'art sans connaître la technique et le métier, mais ils jugent inacceptable la Révélation chrétienne sans en vouloir connaître la science organique. C'est que le sentiment de la souveraine importance de la foi n'était plus chez eux assez robuste, ils ne tenaient pas à la foi comme à la vie, ils n'étaient pas de vrais croyants. Là gît leur responsabilité, et la vraie

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faute de l'incroyance. La désertion de la volonté se consomme dans le sensualisme ou dans le doute ; mais elle date de l'heure où la foi, cet acte royal du libre arbitre, n'a plus été qu'un sentiment médiocre et routinier, et où la volonté a cessé d'y tenir par-dessus tout. Le culte de l'honneur est mort dans le cœur du soldat, dès qu'il en a volontairement douté.

Sensualisme esthétique, incurie dogmatique, — en définitive, leur caractère commun c'est l'estime immodérée de l'excellence individuelle ; leur vrai nom, c'est l'amour-propre, l'éternel et vulgaire amour-propre. Haïssable préférence du sens ou de l'intérêt personnel, qui le plus souvent n'a ni le courage de la révolte, ni la franchise de l'égoïsme viveur. Tandis que l'amour du Bien parfait entraîne l'âme hors de soi et la pousse en avant, l'amour-propre résorbe dans le culte du moi l'activité volontaire : c'est la tranquille usurpation des droits du Bien suprême et de la Fin dernière. Mais « il n'est pas expédient à l'homme de ne voir rien au-dessus de soi : un prompt égarement suit cette pensée, et la condition de la créature ne porte pas cette indépendance, t) (Bossuet, Sermon pour laPuri-

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fîcation. Édit. Lebarq, t. IV.) L'idolâtrie du moi esta elle-même son châtiment. L'amour-propre gâte la vie ; comme il tronque l'idéal, il énerve aussi les œuvres ; toujours il fait l'existence ou triste ou manquée. Dieu ne nous a-t-il pas faits plus grands que nous-mêmes? Et qui ne cherche que soi, ne trouve que soi.

Et nous sommes ainsi ramenés à la droiture de la volonté, pour lui trouver, sans sortir même de l'ordre naturel, un dernier appui.

Si la docilité aux vérités simples est la grande règle de droiture, il ne faut point exagérer sa facilité. La vie ne le montre que trop, hélas ! les formes les plus simples du devoir ne sont pas toujours les moins difficiles ; et certaines vertus communes, pleines de promesses même pour la terre, et qui représentent les exigences les plus naturelles de l'âme, ont des commencements laborieux et rebutants. Heureusement, il est une force supérieure qui, s'ajoutant à la docilité aux vérités simples, prévient les défaillan-

ces du libre arbitre, secoue sa mollesse, coupe court à ses lenteurs dans les choix à opérer, assure tout à fait l'équilibre et la vie saine de l'âme. Je parle de cette force que contient et que donne ou renouvelle la prière. Et c'est encore la docilité aux vérités simples qui nous y fait spontanément recourir.

Prenons la prière dans son acception la plus générale, sans nous attacher spécialement aux raisons surnaturelles qui, dans l'Évangile, établissent son universelle et continuelle nécessité : je ne crois pas, en généralisant mon point de vue, amoindrir beaucoup l'évidence de cette nécessité de la prière. J'entends que la prière est une nécessité de nature, non pas uniquement parce que, si même l'Évangile n'existait pas, elle serait encore le meilleur réconfort de l'âme, la grande charmeuse de ses remords et de ses misères, — mais surtout parce qu'elle est, même de droit naturel, une obligatoire aspiration vers le Bien infini, qui nous maintient sous son contrôle, qui resserre à tout instant le lien de dépendance de nos vouloirs particuliers avec sa souveraineté absolue, qui en actualise le désir, qui en rend plus pressant et plus sensible l'at-

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trait. Voilà le fondement philosophique de la prière, et comment elle est le naturel appui de la droiture, le complément rationnel de la docilité aux vérités simples. Dans le pèlerinage de rame vers le Bien suprême, la docilité aux vérités simples, c'est le mouvement normal, sûr, de locomotion et de progression ; la prière, c'est la respiration et la reprise d'haleine. Elle serait donc une force, certaine et indispensable, quand bien même Dieu ne lui eût rien promis ou ne lui répondrait jamais. Et combien vaine nous apparaît aujourd'hui, en cette strophe de Vigny, la désespérance sonore de l'âme romantique, de qui la prière fut sans doute trop sonore ellemême et trop tragique, et pas assez inspirée des vérités simples !

Si le ciel nous laissa comme un monde avorté, Le juste opposera le dédain à l'absence, Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence étemel de la Divinité!

Et combien suspecte nous est aussi la notable répugnance des incroyants à prier ! « Je ne puis prier pour demander la foi, se récusent-ils,

puisque prier c'est croire déjà » — Oui, prier

c'est peut-être croire déjà, d'une foi condition-

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nelle, hypothétique, d'une foi de désir. Et que voit-on là d'inacceptable ? Mais prier c'est sûrement une garantie de droiture, c'est le grand appui de la droiture, je viens de le montrer ; et comme la droiture de la volonté n'est jamais autant intéressée qu'à propos de la vérité religieuse, la prière aussi n'est jamais ni si opportune, ni si obligatoire que dans l'inquiétude de l'incroyance.

D'ailleurs, elle ne nous maintient pas seulement dans la ligne d'attraction du Bien absolu, mais elle est une étude expérimentale, qui nous familiarise avec la beauté abstraite de la vérité, et nous fait découvrir dans l'obscurité du ciel des scintillements admirables, joie des yeux de l'âme. Par la prière, nous reconnaissons plus promptement la vérité, comme si nous était révélée une parenté qui nous lie à elle ; et nous nous l'assimilons plus profondément, comme un des principaux éléments de notre vie, dont la nécessité nous eût échappé jusque-là.

Et encore, de même qu'il n'est, dans les scien* ces humaines, point de connaissance parfaite sans aptitude scientifique, et point d'aptitude scientifique sans quelque amour, ainsi la science

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